‹ Œuvres complétes d'Alfred de Musset NouvellesChapitre 26 sur 28 · N ARGOT · texte numérisé non relu

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soir auprès du leu, les mains jointes et la tète basse ; elle ne pouvait supporter la solitude ; sa santé, déjà faillie, s'altéra bientôt ; elle tombait peu à peu dans la mélancolie.

Elle avait un fils unique nommé Gaston, qui avait embrassé de bonne heure la carrière des armes, et qui en ce moment était en garnison. Elle lui écrivit pour lui conter sa peine et pour le prier de venir à son secours dans l'ennui où elle se trouvait. Gaston aimait tendrement sa mère ; il demanda un congé et l'obtint ; mais le lieu de sa garnison était, par malheur, la ville de Strasbourg, où se trouvent, comme on sait, en grande abondance les plus jolies grisettes de France. On ne voit que là de ces brunes Allemandes pleines à la fois de la langueur germanique et de la vivacité française. Gaston était dans les bonnes grâces de deux jolies marchandes de tabac, qui ne voulurent pas le laisser s'en aller ; il tenta vainement de les persuader, il alla même jusqu'à leur montrer la lettre de sa mère ; elles lui donnèrent tant de mauvaises raisons, qu'il s'en laissa convaincre, et retarda de jour en jour son départ.

Madame Doradour, pendant ce temps-là, tomba sérieusement malade. Elle était née si gaie, et le chagrin lui était si peu naturel, qu'il ne pouvait être pour elle qu'une maladie. Les médecins n'y savaient que faire : — Laissez-moi, disait-elle ; Je veux mourir seule. Puisque tout ce que j'aimais m'a abandonnée, pourquoi (iendrais-je à un reste de vie auquel personne ne s'intéresse 7

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La plus profonde tristesse régnait dans la maison, et en même temps le plus grand désordre. Les domestiques, voyant leur maîtresse moribonde et sachant son testament fait, commençaient à la négliger. fappartement jadis si bien entretenu , les meubles si bien rangés étaient couverts de poussière. — 0 ma chère Ursule ! s'écriait madame Doradour, ma toute bonne, où êtes-vousT Vous me chasseriez ces marauds-là I

Un jour qu'elle était au plus mal, on la vit avec ctonnement se redresser tout à coup sur son séant, écarter ses rideaux et mettre ses lunettes. Elle tenait à la main une lettre qu'on venait de lui apporter et qu'elle déplia avec grand sain. Au haut de la feuille était une belle vignette représentant le temple de l'Amitié avec un autel au milieu et deux cœurs enflammés sur l'autel. La lettre était écrite en grosse bâtarde, les mots parfaitement alignés, avec de grands traits de plume aux queues dos majuscules. C'était un compliment de bonne année, à peu près conçu en ces termes :

« Madame et chère marraine,

« C'est pour vous la souhaiter bonne et heureuse que je prends la plume pour toute la famille, étant la seule qui sache écrire cheznous. Papa, maman et mes frères vous la souhaitent de même. Nous avons appris que vous étiez malade, et nous prions Dieu qu'il vous conserve, ce qui arrivera sûrement. Je prends la li-

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berté de vous envoyer ci-jointes des rillettes, et je suis avec bien du respect et de l'attachement,

, « Votre filleule et servante,

a Marguerite Piédellu. ■

Après avoir lu cette lettre, madame Doradour la mit sous son chevet ; elle fit aussitôt appeler M. Després, et elle lui dicta sa réponse. Personne,. dans la maison, n'en eut connaissance ; mais dès que cette réponse futpartic, la malade se montra plus tranquille, et peu de jours après ou la trouva aussi gaie et aussi bien portante qu'elle l'avait jamais été.

Le bonhomme Piédeleu était Beauceron, c'est-àdire natif de la Iieauee, où il avait passé sa vie et où il comptait hien mourir. C'était un vieux et honnête fermier de la terre de la Ilom ille, près de Chartres, terre qui appartenait à madame Doradour. 11 n'avait vu de ses jours ni une forêt ni une montagne, car il n'avait jamais quitté sa ferme que pour aller à la ville ou aux environs, et la Beaucc, comme on sait, n'est qu'une plaine. 11 avait vu, il est vrai, une rivière, l'Eure, qui coulait près de sa maison. Pour ce qui est de la mer, il y croyait comme au paradis, c'est-à-dire qu'il pensait qu'il fallait y aller voir ; aussi ne trouvait-il en ce

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mondequo trois choses digues d'admiration : le clocher de Chartres, une belle fille et un beau champ de blé Son érudition se bornait à savoir qu'il fait chaud eu été, froid en hiver, el le prix des grains au dernier marché. Mais quand, par le soleil de midi, à l'heure où les laboureurs se reposent, le bonhomme sortait de la basse-cour pour dire bonjour à ses moissons, il faisait bon voir sa haute taille et ses larges épaules se dessiner sur l'horizon. 11 semblait alors que les blés se tinssent plus droits et plus fiers que de coutume, que le soc des charrues fût plus étincelant. A sa vue, ses garçons de ferme, couchés à l'ombre et en train de dîner, se découvraient respectueusement loul en avalant leurs belles tranches de pain et de fromage Los bœufs ruminaient en bonne contenance, les chevaux se redressaient sous la main du maître qui frappait leur croupe rebondie. — Notre pays est le grenier de la France, disait quelquefois le bonhomme ; puis il penchait la tête en marchant, regardait ses sillons bien alignés, et se perdait dans cette contemplation.

Madame Piédeleu, sa femme, lui avait donné neuf enfants, dont huit garçons, et, si tous les huit n'avaient pas six pieds de haut, il ne s'en fallait guère. Il est vrai que c'était la taille du bonhomme, et la mère avait ses cinq pieds cinq pouces; c'était la plus bella femme du pays. Les huit garçons, forts comme des taureaux, terreur et admiration du village, obéissaient enesclavosà leur père. Ils étaient, pour ainsi dire, les premiers et les plus zélés de ses domestiques, faisant tourà tour le métier de charretiers, de laboureurs, de si.

batteurs en grange. C'était un beau spectacle que ces huit gaillards, soit qu'on les vit, les manches retroussées, la fourche au poing, dresser une meule ; soit qu'on les rencontrât le dimanche allant à la messe, bras dessus, bras dessous, leur père marchant à leur tète; soit enfin que le soir, après le travail, on les vit, assis autour de la longue table de la cuisine, deviser en mangeant la soupe et choquer en trinquant leurs grands (roliiîk'ls d'otain.

Au milieu de cette famille de géants était venue au monde une petite créature, pleine de santé, mais toute mignonne ; c'était le neuvième enfant de madame PiédeJcu, Marguerite, qu'on appelait Margot. Sa tête no venait pas au coude de ses frères, et, quand son père l'embrassait, il ne manquait jamais de l'enlever [de terre et de la poser sur la table. La petite Margot n'avait pas seize ans ; son nez retroussé, sa bouche bien fendue, bien garnie et toujours riante, son tant doré parle soleil, ses bras potelés, sa taille rondelette, lui donnaient l'air de la gaieté même; aussi faisait-elle la joie do la famille. Assise au milieu de ses frères, elle brillait et réjouissait la vue, comme un bluet dans un bouquet de blé, a Je ne sais, ma foi, disait le bonhomme, comment ma femme s'y est prise pour me faire cet enfant-là : c'est un cadeau de la Providence ; maïs toujours est-il que ce brin de fillette me fera rire toute ma vie. «

Margot dirigeait le ménage ; la mère Piédelcu, bien qu'elle fut encore verte, lui en avait laissé le soin, afin de l'habituer de bonne heure à l'ordre et à l'économie.

Margot serrait le lfnge et le vin, avait la limite main sur la vaisselle, qu'elle ne daignait pas laver ; mais elle mettait le couvert, versait à boire et chantait la chanson au dessert. Les servantes de la maison ne l'appelaient <pie mademoiselle Marguerite, car elleavait un certain quant-à-soi. Du reste, commedisent les bonnes gens, elle était sage comme une image. Je ne "veux pas dire qu'elle ne ffil pas coquette ; elle était jeune, jolie et fille d'Eve. Mais il ne fallait pas qu'un garçon, même de^ plus huppés de l'endroit, s'avisât de lui serrer la taille trop fort; il ne s'en serait pas bien trouvé : le fils d'un fermier, nommé Jarry, qui étaitce qu'on appelle un mauvais gas, l'ayant embrassée un jour à la danse, avait été payé d'un bon soufflet.

M. le curé professait pour Margot la plus haute eslime. Quand il avait un exemple à citer, c'était elle qu'il choisissait. Il lui fit même un jour l'honneur de parler d'elle en plein sermon et de la donner pour module àsesouailles. Si le progrès des lumières, comme on dit, n'avait pas fait supprimer les rosières, cette vieille et honnête coutume de nos aïeux, Margot eût porté les roses blanches, ce qui eût mieux valu qu'un sermon ; mais ces messieurs de 89 ont supprimé bien autre chose. Margot savait coudre et même broder; son père avait voulu, en outre, qu'elle sût lire et écrire, et qu'elle apprît l'orthographe, un peu de grammaire et de géographie. Une religieuse carmélite s'était chargée de son éducation. Aussi Margot était-elle l'oracle de l'endroit; dès qu'elle ouvrait la bouche, les paysans s'ébahissaient. Elle leur disait que la terre était ronde,

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et ils l'en croyaient sur parole. On faisait cercle autour d'elle, le dimanche, lorsqu'elle dansait sur la pelouse ; car elle avait eu un maître de danse, et son pas Je bourrée émerveillait tout le monde. En un mot, elle trouvait moyen d'être en même temps aimée et admirée, , ce qui peut passer pour difficile. *

Le lecteur sait déjà que Margot était filleule de madame Doradour, et que c'était elle qui lui availécrit, sur un 'beau papier à vignettes, un compliment de bonne année. Cette lettre, qui n'avait pas dix lignes, avait coûté à la petite fermière bien des réflexions et bien de la peine, car elle n'était pas forte en littérature. Quoi qu'il en soit, madame Doradour, qui avait toujours beaucoup aimé Margot, et qui la connaissait pour la plus lionnête fille du pays, avait résolu de la demander à son père, et d'en faire, s'il se pouvait, sa demoiselle de compagnie.

Le bonliommeétaitun soir dans sa cour, fort occupé à regarder une roue neuve qu'on venait de remette à une de ses charrettes. La mère Piédeleu, debout sous le hangar, tenait gravement avec une grosse pince le nez d'un taureau ombrageux, pour l'empêcher de remuer pendant que le vétérinaire le pansait. Les garçons de ferme bouchonnaient les chevaux qui revenaient de l'abreuvoir. Les bestiaux commençaient à rentrer, une majestueuse procession de vaches se dirigeait vers l'élable au soleil couchant, et Margot, assise sur une hotte de trèfle, lisait un vieux numéro du Journal de l'Empire, que le curé lui avait prêté.

Le curé lui-même parut en ce moment, s'approcha

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du honboBame et lui remit une lettre de la part de madame Doradour. Le bonhomme ouvrit la lettre avec respect ; mais il n'en eut pas plutôt lu les premières lignes qu'il fut obligé de s'asseoir sur un banc, tant il était ému et surpris ; « Me demander ma fille 1 s'ecria-t-il, ma fdlc unique, ma pauvre Margot ! »•

A ces mots, madame Piédeleu épouvantée aiYminit; les garçons, qui revenaient des champs, s'assemblèrent autour de leur père ; Margot seule resta à l'écart, n'osant bouger ni respirer. Après les premières exclamations, toute la famille garda un morne silence.

Le curé commença alors à parler et à cnumérer tous les avantages que Margot trouverait à accepter la proposition de samarraine. Madame Doradour avait rendu de grands services aux Piédeleu, elle était leur bienfaitrice; elle avait besoin de quelqu'un qui lui rendît la vie agréable, qui prît soin d'elle et de sa maison ; elle s'adressait avec confiance à ses fermiers; elle ne manquerait pas de bien traiter sa filleule et d'assurer son avenir. Le bonhomme écouta le curé sansmot dire, puis il demanda quelques jours pour réfléchir avant de prendre une détermination.

Ce ne fut qu'au bout d'une semaine, après bien des hésitations et bien des larmes, qu'il fut résolu que Margot se mettrait en route pour Paris. La mère étail inconsolable : elle disait qu'il était honteux de faire de sa fille une servante, lorsqu'elle n'avait qu'à choisir parmi les plus beaux garçons du pays pour devenir une riche fermière. Les fils Piédeleu, pour la première fois de leur vie, ne pouvaient réussir à se mettre d'ac-

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cord; ils se querellaient toute la journée, les uns consentant, les autres refusant ; enfin, c'était un désordre el un chagrin inouïsdans la maison. Mais le bonhomme se souvenait que, dans une mauvaise année, madame Doradour, au lieu de lui demander son terme, lui avait envoyé un sacd'écusjil imposa silence à tout le monde, et décida que sa fille partirait.

l.e jour du départ arrivé, on mit nn cheval à la carriole, afin de mener Margot à Chartres, où elle devait prendre la diligence. Personne n'alla aux champs ce jour-là; presque tout le vi il âge se rassembla dans la cour de la ferme. On avait fait à Margot un trousseau complet : le dedans, le derrière et le dessus de la carriole étaient encombrés de boîtes et de carions; les Piédeleu n'entendaient pas que leur ; fille fit mauvaise figure à Parts. Margot avait fait ses adieux à tout le monde, et elle allait embrasser son père, lorsque le curé la prit par la main et lui fit une allocution paternelle sur son voyage, sur la vie future et sur les dangers qu'elle allait courir, a Conservez votre sagesse, jeune fille, s'écriale digne liommeen terminant, c'est le plus précieux des trésors; veillez sur lui, Dieu fera le reste. »

Le bonhomme Piédeleu était ému jusqu'aux larmes, quoiqu'il n'eût pas tout compris clairement dans le discours du curé. Il serra sa fille sur son cœur, l'embrassa, la quitta, revint à elle et l'embrassa encore ; il voulait parler, et son trouble l'en empêchait: — Retiens bien les conseils de M. le curé, dit-il enfin d'une voix altérée; retiens-les bien, ma pauvre entant....— Puis

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il ajouta brusquement : — Mille pipes de diables 1 n' y manque pas.

Le curé, qui étendait les mains pour donner à Margot sa bénédiction, s'arrêta court à ce gros mot. C'était pour vaincre son émotion que le bonhomme avait juré; il tourna le dos au curé el rentra chez lui sans en dire davantage.

Margot grimpa dans la carriole, et le cheval allait partir, lorsqu'on entendit un si gros sanglot que tout le monde se retourna. On aperçut alors un petit garçon de quatorze ans à peu près, auquel on n'avait pus fait attention. 11 s'appelait Pierrot, et son métier n'était pas bien noble, car il était gardeur de dindons ; mais il aimail passionnément Margot, non pas d'amour, mais d'amitié. Margot aimait aussi ce pauvre petit diabie ; elle lui avait donné maintes fois une poignée de cerises ou une grappe de raisin pour accompagner son pain sec. Comme il ne manquait pas d'intelligence, elle se plaisait à le faire causer el à lui apprendre le peu qu'elle savait, et comme ils étaient tous deux presque du môme âge, il était souvent arrivé que, la leçon finie, la maîtresse et l'écolier avaient joué ensemble à cligne-mu se tle. En ce moment, Pierrot portait une paire de sabots que Margot lui avait donnée, ayant pitié de le voir marcher pieds nus. Debout dans un coin de la cour, entouré de son modeste troupeau, Pierrot regardait ses sabots et pleurait de tout son cœur. Margot lui fit signe d'approcher et lui tendit sa main : il la prit et la porta à son visage, comme s'il eût -voulu la baiser, mais il la posa sur ses yeux ; Mar-

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got la retira toute baignée de larmes. Elle dit une dernière fois adieu à sa mère, et la carriole se mit en marche.

Lorsque Miii'Lï'il mutila en diligence à Chartres, l'idée de faire \ingt lieues et de voir Paris la bouleversait à tel point qu'elle en avait perdu le boire et le manger. Toute désolée qu'elle était de quitter son pays, elle ne pouvait s'empêcher d'être curieuse, et elle avait si souvent entendu parler de Paris comme d'une mer veille, qu'elle avait peine à s'imaginer qu'elle allait voir do ses yeux une si belle ville. Parmi ses compagnons de route se trouva un commis-voyageur, qui, selon les habitudes du métier, tic manqua pas de bavarder. Margot l' écoulait faire ses coules avec une attention religieuse. Au peu de questions qu'elle hasarda, il vit combien elle était novice, et, renchérissant sur lui-même, il fit de la capitale un portrait si extravagant et si ampoulé, qu'on n'aurait su, à l'entendre, s'il s'agissait de Paris ou de Pékin. Margot n'avait garde do le reprendre, et, pour lui, il n'était pas homme à s'arrêter à la pensée qu'au premier pas qu'elle ferait elle verrait qu'il avait menti. C'est en quoi on ne peut trop admirer le suprême attrait de la forfanterie. Je me souviens qu'allant en Italie, il m'en arriva autant qu'à Margot: un de mes compagnons de voyage me fit une description de Gênes, que j'allais voir ; il men-

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hit sur le bateau qui nous y conduisait, il mentait en vue de la ville, et il mentait encore dans le port.

Les voitures qui viennent de Chartres entrent à Pa- .ris par les Champs-Elysées. Je laisse à penser l'admiration d'une Beauceronne à l'aspect de cette magnifique entrée qui n'a pas sa pareille au monde, et qu'on dirait faite pour recevoir un héros triomphant, maître du reste de l'univers. Les tranquilles et étroites rues du Marais parurent ensuite bien tristes à Margot. Cependant, quand son fiacre s'arrêta devant la porto de madame Doradour, la belle apparence de la maison l'enchanta. Elle souleva le marteau d'une main tremblante, et frappa avec une crainte mêlée de plaisir. Madame Doradour attendait sa filleule ; elle la reçut à bras ouverts, lui fit mille caresses, l'appela sa fille, l'installa dans une bergère, et lui fit d'abord donner à souper.

Ëtourdie"du bruit de la route, Margot regardait les tapisseries, les lambris et les meubles dorés, mais surtout les belles glaces qui décoraient le salon. Elle qui ne s'était jamais coiffée que dans le miroir à barbe de son père, il lui semblait charmant et prodigieux de voir son image répétée autour d'elle de tant de manières différentes. Le ton délicat et poli de sa marraine, ses expressions nobles et réservées, lui faisaient aussi une grande impression. Le costume même de la bonne dame, son ample robe de pou de soie à fleurs, son grand bonnet et ses cheveux poudrés donnaient ù penser à Margot et lui faisaient voir qu'elle se trouvait en face d'un être particulier. Comme elle avait l'esprit prompt

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et facile, et, en même temps, ce penchant à l'imitation qui est aaturel aux enfants, elle n'eut pos plutôt causé une heure aTec madame Doradour, qu'elle essaya de se modeler sur elle. Elle se redressa, rajusta sa cornette, et appela à son secours tout ce qu'elle savait de grammaire. Malheureusement un peu de fort hon vin que sa marraine lui avait fait boire pur, pour réparer la fatigue du voyage, avait embrouillé ses idées ; ses paupières se fermaient. Madame Doradour la prit par la main et la conduisit dans une belle chambre ; après quoi, l'ayant embrassée de nouveau, elle lui souhaita une bonne nuit et se retira.

Presque aussitôt on frappa à la porte ; une femme de chambre entra, débarrassa Margot de son chàle et île son bonnet, et se mit à genoux pour la déchausser. Margot dormait tout debout et se laissait faire. Ce ne fut que lorsqu'on lui ôta sa chemise qu'elle s'aperçut qu'on la déshabillait, et, sans réfléchir qu'elle était toute nue, elle lit un grand salut à sa femme de chambre ; elle expédia ensuite sa prière du soir, et se mit [irompiemcnt au lit. A la lueur de sa veilleuse, elle vit que sa chambre avait aussi des meubles dorés, et qu'il s'y trouvait une de ces magnifiques glaces qui lui tenaient si fort au cœur. Au-dessus de cette glace était un trumeau, et les petits amours qui y étaient sculptés lui parurent autant de bons génies qui l'invitaient à se mirer. Elle se promit bien de n'y pas manquer, et, bercée par les plus doux songes, elle s'endormit délicieusement.

On se lève de bonne heure aux champs ; notre pe-

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(ite campagnarde s'éveilla le lendemain avec tes oiseaux. Elle se mit sur son séant, et, apercevant dans sa chère glace son joli minois chiffonné, elle s'honora d'un gracieux sourire. La femme de chambre reparut bientôt et demanda respectueusement si mademoiselle voulait prendre un bain. En même temps, ellelui posa sur les épaules une robe de flanelle écarlatc, qui parut à Margot la pourpre d'un roi.

La salle de bain de madame Doradour était un réduit plus mondain qu'il n'appartient à un bain de dévote ; elle avait été construite sous Louis XV. La baignoire, exhaussée sur une estrade, était placée dans un cintre de stuc encadré de roses dorées, et les inévitables amours foisonnaient autour du plafond. Sur le panneau opposé à l'estrade, on voyait une copie des Baigneuses de Boucher, copie faite peut-être par Boucher lui-même. Une guirlande de fleurs se jouait sur le lambris ; un tapis moelleux couvrait le parquet, et un rideau de soie, galamment retroussé, laissait pénétrer, à travers la persienne, un demi-jour mystérieux. 11 va sans dire que tout ce luxe était un peu fané par le temps, et que les dorures avaient vieilli; mais, par cette raison même, on s'y plaisait mieux, et on y sentait comme un reste de parfum de ces soixante années de folie où régna le roi bien-aimé.

Margot, seule dans cette salle, s'approcha timidement de l'estrade. Elle examina d'abord les griffons dorés places de chaque côté de la baignoire; elle n'osait entrer dans l'eau, qui lui semblait devoir, pour le moins, être de l'eau de rose; elle y fourra douce-

ment une jambe, puis l'autre, puis elle resta debout en contemplation devant le panneau. Elle n'était pas connaisseuse en peinture ; les nymphes de Boucher lui parurent des déesses ; elle n'imaginait pas que de pareilles femmes pussent exister sur la terre, qu'on [ pût manger avec des mains si blanches, ni marcher avec de si petits pieds. Que n'eût-elle pas donné pour être aussi belle ! Elle ne se doutait pas qu'avec ses mains hàlées, elle valait cent fois mieux que ces poupées. Un léger mouvement du rideau la tira de sa distraction; elle frémit à l'idée d'être surprise ainsi, et se plongea dans l'eau jusqu'au cou.

Un sentiment de mollesse et de bien-être ne tarda pas à s'emparer d'elle. Elle commença, comme font les enfants, par jouer dans l'eau avec le coin de son peignoir; elle s'amusa ensuite à compter les fleurs et les rosaces de la chambre ; puis elle examina les petits amours, mais leurs gros ventres lui déplaisaient. Elle appuya sa tète sur le bord de la baignoire, et regarda parla fenêtre en tr' ou verte.

La salle de bain était au rez-de-chaussée, et la fenêtre donnait sur le jardin. Ce n'était pas, comme on le pense bien, un jardin anglais, mais un antique jardin à la mode française, qui en vaut bien une autre : de belles allées sablées bordées de buis, de grands parterres brillant de couleurs bien assorties, de jolies statues d'espace en espace, et, dans le fond, un labyrinthe en charmille. Margot regardait le labyrinthe, dont la sombre entrée la faisait rêver. La cligne-musette lui revenait en mémoire, et elle pensait que dans les dé-

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tours de la charmille il devait y avoir de bonnes cachettes.

Un beau jeune homme en costume de hussard sorlit en ce moment du labyrinthe, el se dirigea vers la maison. Après avoir traverse le parterre, il passa si près de la fenêtre de la salle de bain, que son coude ébranla la persienne. Margot ne put retenir un léger cri que la frayeur lui arracha ; le jeune homme s'arrêta, ouvrit la persienne, et avança la tèle ; il aperçut Margot dans son bain, et, quoique hussard, il rougit. Margot rougit aussi, el le jeune homme s'éloigna.

11 y a sous le soleil une chose fâcheuse pour tout le monde, et particulièrement pour les petites fdles : c'est que la sagesse est un travail, et que, pour être seulement raisonnable, il faut se donner beaucoup de mal, tandis que, pour faire des sottises, il n'y a qu'à se laisser aller. Homère nous apprend que Sisyphe était le plus sage des mortels ; cependant les poètes le condamnent unanimement à rouler une grosse roche au haut d'une montagne, d'où elle retombe aussitôt sur ce pauvre homme, qui recommence à la rouler. Les commentateurs se sont épuisés à chercher la raison de ce supplice; quant à moi, je ne doute pas que, par cette belle allégorie, les anciens n'aient voulu représenter la sagesse. La sagesse est, en effet, une grosse pierre que nous roulons sans désemparer, et qui nous retombe sans cesse sur la

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tête. Notes que le jour où elle nous échappe, il nisnous est lenu aucun compte de l'avoirroulée pendant nombre d'années, tandis qu'au contraire, si un fou vient à faire, par hasard, une action raisonnable, on lui en sait un gré infini. La Mie est bien loin d'être une pierre; c'est une bulle de savon qui s'en va dansant devant nous, et se colorant, comme l'arc-en-eiel, de toutes les nuances de la création. Ilarrive, il est vrai, que la bulle crève, et nous envoie quelques gouttes d'eau dans les vous; mais aussitôt il s'en forme une nouvelle, et, pour la maintenir en l'air, nous n'avons besoin que de respirer.

Par ces réflexions philosophiques, je veux montrer qu'il n'est pas étonnant que Margot fût un peu amoureuse du jeune garçon qui l'avait aperçue dans son bain, et je veux dire aussi que pour cela on ne doit pas prendre mauvaise opinion d'elle. Lorsque l'amour se mêle de nos affaires, il n'a pas grand besoin qu'on l'aide, et on sait que lui fermer la porte n'est pas le moyen de l'empêcher d'entrer ; mais il entra ici par la croisée, et voici comment :

Ce jeune garçon on habit de hussard n'était pas autre que Gaston, fils de madame Doradour, qui s'était arraché, non sans peine, aux amourettes de sa garnison, et qui venait d'arriver chez sa mère. Le ciel voulut que la chambre où logeait Margot fut à l'angle do la maison, et que celle du jeune homme y fût aussi, c'est-à-dire que leurs deus croisées étaient presque eu faccl'unede l'autre, eten même temps [ort rapprochées. Margot dînait avec madame Doradour, et passait près

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d'elle l'après-midi jusqu'au souper; mais, de sept heures du malin jusqu'à midi, elle restait dans sa chambre. Or, Gaston, la plupart du temps, était dans la sienne à cette heure-là. Margot n'avait donc rien de mieux à faire que de coudre près de la croisée et de regarder son voisin.

Le voisinage a, de tout temps, causé de grands malheurs ; il n'y a rien d'aussi dangereux qu'une jolie voisine; fût-elle laide, je ne m'y fierais pas, car, à force de la voir sans cesse, il arrive lot ou tard un jour où l'on finit par la trouver jolie. Gaston avait un petit miroir rond accroché à sa fenêtre, selon la coutume des garçons. Devant ce miroir il se rasait, se peignait et mettait sa cravate. Margot remarqua qu'il avait de beaux cheveux blonds qui frisaient naturellement; cela fut cause qu'elle acheta d'abord un flacon d'huile à la violette, et qu'elle prit soin que les deux petits bandeaux de cheveux noirs qui sortaient de son bonnet fussent toujours bien lisses et bien brillants. Elle s'aperçut enfin que Gaston avait de jolies cravates et qu'il les changeait fort souvent ; elle lit emplette d'une douzaine de foulards, les plus beaux qu'il y eût dans tout le Marais. Gaston avait, en outre, celte habitude qui indignait si fort le philosophe de Genève, et qui le brouilla avec son ami Grimm : il se faisait h : s ongles, comme dit Rousseau, avec un instrument fait exprès. Margot n'était pas un aussi grand philosophe que Rousseau ; au lieu de s'indigner, elle achetaune brosse, et, pour cacher sa main qui était un peu rouge, comme je l'ai déjà dit, elle prit des mitaines noires qui ne laissaient

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