‹ Œuvres complétes d'Alfred de Musset Œuvres posthumesChapitre 37 sur 106 · LE POETE ET LE PROSATEUR · texte numérisé non relu

LE POETE ET LE PROSATEUR

Le poète n'écrit presque jamais la réllexion. Le prosateur n'est juste et profond une par elle. Le poëte cependant doit la sentir, et plus profondément encore que le prosateur, par cette raison que, pour exprimer son idée, quelle qu'elle soil, quand ce ne serait que pour la rime, il faut, qu'il travaille longtemps. Or, pendant ce travail ohlijjé, une multitude de commentaires, de faces diverses, de corollaires, se présentent 'nécessairement , à moins de supposer un idiot qui rime un plagiat. Ces corollaires sont plus ou moins bons, brillants, justes, seduisants ; ils détournent, ramènent, expliquent, enchantent; pour le prosateur, ce sont des veines, des minerais ; pour le poëte, les reflets d'un prisme. Il faut au poëte le jet do l'âme, l'idée mère ; il s'y attache, et cependant peut-il se résoudre à perdre le fruit de la réflexion? S'il n'a que quatre lignes à écrire, il faut donc que le reste y entre; de là ce qu'on nomme la poésie, c'est-à-dire ce qui fait penser. Dans tout vers re-i marquahle d'un vrai poëfe, il y a deux ou trois ï fois plus que ce qui est dit ; c'est an lecteur à sup- J

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pléer le reste, selon ses idées, sa force, ses goûts.

Parlons (le la mélodie. Tout le monde la sent, depuis les loges de la Scala où les femmes se balancent sons les girandoles , jusqu'aux échaliers île la Beauce où les bœufs s'arrêtent quand un pâtre siffle. LA est, avant tout, la passion du poète. La poésie est si essentiellement musicale, qu'il n'y a pas de si belle pensée devant laquelle un poète ne recule si la mélodie ne s'y trouve pas, et, à force de s'exercer ainsi, il en vient à n'avoir nonseulement que, des paroles, mais que des pensées mélodieuses. Pour celui qui écrit en prose, il y a bien, si l'on veut, une sorte de goût qui évite les dissonances, et une certaine rccliercbe de la gràre qui groupe les mots le plus proprement possible : mais, si cette recherche et ce goût préoccupent seulement un peu trop l'écrivain, c'est une puérilité qui oie le poids à la pensée. Un mot su f fil pour le prouver : la prose n'a pas de rhythme détermine, et sans le rhythme la mélodie n'existe pas. Or, du moment qu'un moyen qu'on emploie n'est pas une condition nécessaire pour arriver au but qu'on veut atteindre, à quoi bon? Que diraiton d'un homme qui, ayant une affaire pressée, s'imposerait l'obligation de ne marcher dans les rues qu'en faisant des pas de bourrée comme un danseur? C'est à peu prés là ce que fait le prosateur qui cadence ses mots; car lui aussi a une affaire pressée, c'est de dire, ce qu'il pense, el non antre chose. Le poêle, au contraire, a pour

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