LA JUSTICE RENDUE AU KILOGRAMME
L’orgueil et la vanité rendent très-difficile l’apprftciation des hommes vivant au point de vue du talent, de l’esprit, de l’intelligence, de la bravoure, du dévouement, de l’honnêteté, etc. On s’occupe d’arriver à une appréciation plus exacte en jugeant les hommes d’après leur poids ; cela peut s’établir d’une façon incontestable et nullement arbitraire, contre laquelle il n’y a pas de réclamation possible. Un remplaçant pour le service militaire vient de se vendre à la livre; tant chaque livre, les os compris.
On a institué en Amérique des concours d’enfants au maillot. Un prix est décerné à la nourrice du plus lourd.
Les Américains sont distancés par les Normands.
De tout temps on a dit en Normandie, d’une belle fille : « Elle est lourde. » Il n’est pas rare d’entendre deux pères jaser ainsi :
« Dites donc, père Valin, savez-vous que la Valaine est une lourde fille !
— Ah ! père Cressan, vous la flattez ; elle n’est pas si lourde comme la Cressane!
— Chut! père Valin, faut pas qu’elles nous entendent ; ces jeunesses, ça n’est que trop porté à s’en faire accroire. »
Je vous ai raconté, je crois, comment la belle-mère de Blanquet, l’illustre hôtelier d’Étretat, qui est pas mal lourd lui-même, emprunte de temps en temps un do ses petits-enlants et l’emporte au Havre. Là, elle le pèse en arrivant devant ses voisines, et le pèse de nouveau quand elle le rend à sa fille pour constater combien il a gagné de poids chez élle.
Un autre usage paraît s’être établi en Californie. On raconte qu’un voyageur voulant explorer un nouveau passage par les montagnes, qu’il prétendait possible, contre l’opinion générale, s’est fait peser devant des témoins avant de l’entreprendre et s’est fait peser derechef à son retour : il avait gagné quatre livres. U a été prouvé ainsi qu’on pouvait faire ce voyage «ans détérioration.
ENCORE Les FEMME.S. 309
On pourrait étendre cette idée et l’appliquer plus largement.
Dans un mariage, dans une liaison d’amour ou d’amitié, on se plaint généralement l’un de l’autre. Les confidents, quelquefois malgré eux, de ces doléances, sont bien embarrassés pour porter un jugement équitable et décider quelle est la victime , quel est le bourreau — les deux éléments dont se compose une liaison tendre.
Eh bien I qui empêcherait d’annexer aux stipulations d’un contrat de mariage les poids exacts des deux conjoints avant l’hyménëe? On pourrait plus tard constater d’une manière précise combien l’un aurait gagné, combien l’autre aurait perdu du poids qu^il a apporté à la communauté. On saurait sur la chair duquel des deux on aurait vécu ; on saurait combien l’un aurait dépensé et dilapidé de kilogrammes de l’autre. On pourrait également, du jour où une beauté vous avoue qu’elle n’est pas insensible à votre flamme, ou du moment qu’un homme vous donne la main, faire peser les deux adversaires. Cette opération, renouvelée après la course ou la brouille, permettrait de formuler un jugement exact et impartial, il n’y en aurait qu’un quinurait le droit de faire des élégies.
AMOUB RÉTROSPECTIF
A la derûiërô râprésentatiOD du Théâtre-Italien, on a été un peu distrait par la réapparition d’un couple dont le départ avait fait dans le monde parisien une sorte de scandale.
AI après trois mois de mariage, avait subite*
ment enlevé sa femme et avait ôté s’enfermer av«î elle dans un petit château qu’il possède en Touraine. — Il avouait franchement, au départ, qu’il était amoureux de sa femme, et qu’il allait cacher son bonheur comme les violettes se cachent sous l’herbe.
Les prophéties n’avaient pas manqué.
— Voilà, disait-on, des gens qui, au lieu d’étendre sagement des conlUures sur de loogues UjcUses de
pain, vont avaler le pot entier à pleines cuillerées et
n’auront plus que du pain sec.
Voilà des gens qui éventrent leur bonheur comme la poule aux œufs d’or.
Voilà des gens qui, au lieu de vivre de leur revenu, mangent leur capital.
Voilà des gens qui traitent le bonheur comme une drogue amère : ils l’avalent d’un trait, sans le goûter, etc., etc.
Le monde ne pardonne pas volontiers que l’on soit heureux et que l’on se passe de lui.
Ah! ah! disait-on l’autre soir, — voici les tourtereaux rentrés dans la volière ; voici nos gens guéris et essoufdés. Et les lorgnettes se braquèrent à plusieurs reprises, formidable batterie, sur la loge où ils étaient seuls. — Ils avaient l’air fort heureux d’étre ensemble. On vit la femme se retourner à certains passages de la musique et plonger ses regards dans ceux de son mari , — pour prendre ou donner le diapason d’une extase qu’elle voulait partager avec lui. — On crut voir un instant qu’ils se serraient clandestinement la main.
Quelques femmes envoyèrent quelques hommes visiter les revenants , pour voir un peu ce que cela voulait dire. Les plus sociables, les anciens amis de M...
risquèrent une question : — Enfin, vous voilà revenus à Paris.
— Nous? pas du tout; nous sommes à l’auberge; nous sommes venus pour quatre jours, pour entendre de la musique, emporter des rosiers nouveaux pour notre jardin, et des camélias pour notre serre.
— Enfin, vous verra-t-on un peu?
— Oui, à rOpéra, aux Italiens.
Et on retourna dans les loges dire : — Ça ne va pas mieux.
Voici la vérité sur ce cas extraordinaire , comme disent les médecins :
Il y avait alors près d’un an que M avait épousé
une jeune personne riche , jolie , bien élevée et qui n’avait reçu que d’excellents exemples dans une famille où la chasteté des femmes et l’honneur des hommes sont précieusement conservés comme une véritable noblesse héréditaire. Ce mariage avait été arrangé par des parents et des amis ; les deux époux s’étaient peu vus avant le mariage ; mais tous deux possédaient les avantages et les qualités les plus propres à faire naître l’amour.
Cependant, au bout de quelques mois, M.... s’aperçut que sa femme ne l’aimait pas ; — U fit une enquête pour savoir si quelque amour antérieur n’avait pas
3M EKCORS LES FEMME&
eiivabi l’imagioalion de la jeune fille; — le résultat de son enquête avait été très-satisfaisant pour soa cœur, mais nullement pour sa curiosité; — avant son arrivée dans la maison de son beau-père, jamais
M n’avait vu que de vieux parents, — M....
était le seul homme jeune auquel elle eût jamais permis de lui adresser la parole.
— Ce n’est pas dans le passé qu’il faut chercher, se dit Ernest, regardons autour de nous. Ce serait un peu bien prompt apres deux mois de mariage.
Ü regarda avec les verres grossissants de la jalousie, il tendit et essaya toutes les souricières conseillées par Balzac; il ne découvrit rien.
— Cependant, dit-il, elle ne m’aime pas. Elle se plaît à être seule; quand je i-entre, je la dérange; die rêve et est distraite en ma présence. A chaqoe instant, jo surprends ce que, dans le langage un peu populaire, on appelle des absents. Si je lui parle, son esprit se fait attendre et vient répondre ahuri et essoufflé, comme servante endormie qui entend sonner et vient du troisième étage ouvrir la porte cochêre. Si mes affaires, mes relations , me retiennent dehors , elle ne paraît ni inquiète ni chagrine, elle n’airae ni le monde, ni le théâtre, ni la promenade; elle reste
elle, rêve, lit, fait de la musique, et çoud;
EMCORË LBS «-BHMfiS. m
^coud sutoot, — fausse occupation hypocrite qui per- ^met à l’esprit, des femmes de s’absenter et^’eü^CDwir la pretentaine, tandis qu’elles ont l’air d’ôtre vertuëUsement au sein de leur ménage, où U n’y a en réalité qu’un corps engourdi , — à la façon des prisonniers qui s’évadent, et laissent dans leur Ut leur traversin ceilTô de nuit , pour jouer kur rôle, et tromper le geéUer pendant quelques heures.
Une femme assise, l’aiguille à la main, estqudque»* fois aussi agente que si , à califourchon sur un manche à halais, elle s’était en allée baiser l’ergot de messire Satanas. — *• La main est là qui ourle n’importe quoi, mais l’esprit est parti au sabbat.
Elle ne m’aime pas, se répétait Ernest; cependant, ellcs’occupe de sa toilette autant qu’une autre femme; mais autant quand elle reste chez elle que quand sort ou va dans le nKmde.
— Qui donc vient ici?
Il recommença scs observations, il tendit de nouveau ses souricières; il ne vit rien, il n’attrapa rifeh.
11 prit un parti violent ; il dit à sa femme : Ma
chère Cécile, j’ai le projet d’aller passer quriques mois dans un petit château que nous avons en Touraino; ; et que vous n’avez jamais vu.
^’-rQua»dparte88-nou6? iHHUe ffoidemesk ;
— Demain.
— C’est prompt, mais cela ne fait rien. .
Elle sonna sa femme de chambre et lai donna les ordres nécessaires pour le départ. Ernest renxarqus que les caisses seraient nombreuses : — Ha chère, dit-il, je crois charitable de vous avertir que notre petit château est fort isolé et que nous courons grand risque de n’y pas voir un chat. Â moins que vous n’aimiez la toilette 'aussi innocemment que l’aiment un colibri ou une rose, vous pourriez vous dispenser d’emporter autant de munitions de guerre.
Cécile ne répondit pas et ne changea rien à ses ordres. Ernest lui emprunta sous un frivole prétexte son encrier. Il n’avait pas le sien , ou il n’y avait plus d’encre dedans; — elle le lui donna sans observations.
— Ah çàl elle n’a donc â annoncer son départ à personne... du moins par écrit?... U faut voir qui viendra aujourd’hui.
Il ne vint personne .
On partit le lendemain et on arriva une douzaine d’heures après. Cécile fut ravie du château , où l’on reconnaissait l’architecture du quatorzième et du quinzième siècle. Elle s’y arrangea un logement dans le style du château. Le printemps vint; — Ernest vit
ENCORE LES FEMMES. ai«
s’épanouir dans le cœur, dans l’esprit, dans les regards,! dans la voix de sa femme, tontes les riantes, belles et embaumées fleurs du printemps, en môme temps que les primevères et les violettes sur la terre. — Mais ces fleurs , elle ne songea nullement à lui en faire un bouquet; elle semblait au contraire vouloir les lui dé« rober.
— Elle ne m’aime pas ! — mais elle aime, se dit-il encore. — Mais qui? C’est un absent, puisque nous ne voyons personne. Et elle n’est pas impatiente! elle n’écrit pas 1 elle ne reçoit pas de lettres ! — Je m’y perds.
— C’est un rébus, que cette femme-là 1 — Oh I je le devinerai. »
Un jour, il la trouva qui lisait au bord d’un étang,' à l’ombre d’un saule; elle avait une toilette fraîche et coquette, mais appropriée au style du château et de l’ameublement du logis qu’elle s’était fait; — elle paraissait émue; — son visage était éclairé d’une douce flamme intérieure, comme une lampe d’albâtre suspendue aux lambris.
Ernest ne voulut rien dire; — mais, tout en causant, il prit négligemment le livre et le feuilleta, pensant y trouver.
Était-ce donc quelque roman incendiaire? — Non %
— c’était rhisxoire de France. Il le jeta avec dépit.;
Un auke snir, rentrant égatetneM sans être attendu, ü retendit au piano. — Il s’avança jusque sous la fenôlre et écoula ce qu’elle chantait. D’abord :
I Partant pour la Syrie,
de la reine Hortense, puis :
Jamais en France,
Jamais l’Anglais ne régnera!
li— Quel feu! dit-il en entrant; — il y a de quoi rompre l’alliance anglaise, si on vous entendait.
— Ah! dit-elle, je ne puis sans émotion penser au temps où les Anglais ont occupé la France.
Ernest se recueillit.
— Avons-nous, se dit-il, quelque soldat parmi nos amis? Elle me parle avec mépris des autres professions; — ou quelque diplomate, partisan de l’alliance russe? Ce serait un indice, car, en politique, une femme adopte sans examen les opinions et les convio- Uons de son amant.
▲ quelque temps de là, Ernest et sa femme furent parrains d’un enfant qui était survenu à un de leurs fumiers. C'éUût une fille, et les fermiers priaient qu’on tau donnât te nom de la dame.
BNCORB LES FBMM69. Mf
Non, dii-elie, je n’aime pae mon nom.' "
— Quel nom lui donnerez-vous? demanda SrnoeV le mien?
— Ernestine ? non, Jeanne.
—Très-mauvais choix, ma chère Cécile; ce nom,*
qiii est fort distingué pour nous autres gens du monde, paraîtra vulgaire à des paysans qui aimeraient bien mieux quelque chose de long et de difficile h pronon'; cer : Cymmodocée, Calypso, Bucharis.
Je tiens au nom de Jeanne.
— Bizarre idéel Comptez-vous en faire une nouvelle héroïne?
— L’ironie me parait ici mal placée. Jeanne a sauvÿ la France.
I — Agnès Sorel aussi l’a sauvée à sa manière ^
Appelons la petite Agnès. Pour les paysans, Jeanof est le nom d’une chèvre. Ça fera très-mauvais effet.;
— Je ne tiens pas à être marrmne.
— J’ai promis; ça serait tout à fait désobligeant.j
L’enfant fut nommée Jeanne.
Une nuit, Cécile rêva haut. Évidemment, dans soii nSve, un homme étmt à ses genoux, et eHe ne te re» poussait pas. Bi nest, la retiration hedetante, te coeur, battant par secousses, écouta avec cette anxiété fiévreuse de la jalousie qui IWt qu'on croit ftfOW§r uao
volupté h savoir; elle allait peut-être prononcer un nom...
— Oui... murmura4-eUe.>. ensemble... c’est le dai* ron.:. mort aux Anglais. »
Et elle se réveilla en sursaut.
Un jour que Cécile était sortie, Ernest se décida à une grande expédition ; il fouilla sans scrupule dans tous ses tiroirs, dans ses tables à ouvrage, dans ses boites à gants et de bijoux. —111 trouva un portrait.
— Ah I dit-il enfin I — Il rassembla ses souvenirs, il rappela les bizarreries qui l’avaient étonné dans la conduite, dans les discours de sa femme : tout s’appliquait parfaitement au portrait. — Allons, dit-il, je connais l’ennemi, au moins on peut se défendre. — Le rébus est deviné; c’est bien,-je n’userai plus mon temps et mes forces contre des moulins à vent, ou à agiter un grand sabre dans la nuit.
jour où il avait fait son importante découverte, EmesO changea complètement d’attitude à l’égard de sa femAie : — il s’absenta, — fut rêveur en sa présence, — ;j)a8sa de longues heures enfermé dans son ' cabinet. — Un jour il laissa tomber de sa poche un brouillon chifionnë; Cécile le trouva, le développa el ,vjt... des vers. '
YCr» éyi^çjpeot a^essés ù une fenjiie,
ENCORE les femmes. 317
Us étaient encore imparfaits, pleins de ratures, -> ees mouches qui vont bien aux muses, comme disait |e ne sais plus quel jésuite érudit :
; O dame de beauté
A mes vers tu devras ton immortaEtA
Sons ton aimable Joug.-
Ob I que j’aime tes champs, é riante TouraIo«i Patrie où prit le Jour ma belle souveraine !
n n’y avait pas à en douter. Ces vers n’étaient pas faits pour Cécile, qui était née à Paris. Elle avait une rivale, elle était trompée. La fidélité est une vertu dont on veut bien se dispenser, mais dont'On dispense difficilement les autres. — Cécile s’émut; elle s’aperçut que son mari était un homme qu’on pouvait aimer.
Un jour elle vit qu’il lisait une lettre, qu’il replia précipitamment et cacha assez maladroitement à son arrivée. Une autre fois, elle le vit contempler un portrait renfermé dans un écrin de maroquin bleu, avec tant d’oubli qu’il ne l’entendit pas venir et ne put fermer l’écrin si vite qu’elle n’eût le temps de voir que c’était un portrait de femme.
• Un jour, on parlait des naissances illégitimes . Ernest
Sis ENCORE LES FEMMES.
se montra sévère. — Tous gens-lêh diHl, entrât
dans la vie en ennemis.
— Beaucoup, cependant, dit Cécile» enl été de grands hommes.
Et elle fit facilement une assez longue liste des enfants plus ou moins abandonnés qui ontlaissé un Rom célèbre.
— Vous oubliez le bâtard d’Orléans, dit Ernest, le beau Dunois. .
— Eh bien I n*est-ce pas un nom dont la France s’honore? n’est-ce pas lui qui a chassé les Anglais de la Normandie et de la Guyenne?
— Mais sa conspiration contre son souverain I
— Oui, mais comme il a noblement expié sa faute passagère au siège d’Honfleuret au siège de Dieppe!
— Il n’en a pas moins forfait à l’honneur en eü*trant dans cette conspiration contre Charles Vit et en -y entraînant le dauphin Louis XI.
— Charles VII, s’écria Cécile, avait eu des torts h son égard.
—Eh! d’où diable le savez-vous? demanda Érùèèt
Cécile ne répondit pas, mais elle fut de très-mauvaise humeur tout le jour. Le soir, elle dit à son mad :
— J’ai à causer avec vous.
— Je vous écoute.
•- Eh bien ! je ne prétends pas qué ï*amolir (îUé f oua
enco!\e les femmes. 21«
ave* jUi’è Qüë je tous inspirais soit éternel i j’al Wtijours pensé qu’il se changerait tôt ou tard en une sitt‘ cère amitié; cependant, je vous avouerai que jesuii un peu surprise que vous vous soyez si fort hité dé me donner une rivale.
Ernest répondit très-maladroitement :
-*iQUiT moi? Vous vous trompez... des apparences...
— Ne jouez pas ce rôle-là. Un aveu franc et sincère aura plus de noblesse. Je sais tout... Cette lettre, que vous lisiez l’autre jour et que vous avez si vite cachée, CB portrait dans un ècrln bleu, ces vers dans lesquels vous dépeignez laborieusement votre flamme à une femme que vous appelez dame de beauté... Ne m’interrompez pas pour me faire un mensonge vulgaire et me dire que ces vers sont pour moi. Je sais le contraire.
O riante Touraine
Patrie où prit le Jour ma belle souveraine I
La rue du Bac n’est pas en Touraine.
— Eh bi«i! Cécile, je vais tout avouer.
— A la bonne heure! dit Cécile, j’aime mieux Cela. Elle ét^t pàle et tremblante. Ernest continua ainsi :
— Ma mye, mon ferme propos estoit quand je vous iay congnue, d’estre honneslement fidel pour tousiours à vostre chiere et muliebre beauté, et de vivre avecques vous en estroite union ; mais sans estre suspectionneux, i’ay veu que ie n’avoys point l’heur de vous complaire et d’estre aymé de vous ; adonques i’ay dû chercher adventure ailleurs. Ne soyez pas trop aspre à pugnir.
— Mais que me dites-vous là?
— Je parle le languaige le mieulx approprié à notre situation.
— Ne plaisantez pas. Voulez-vous me moQtref le portrait?
— Le voici.
— Elle est jolie!
— Je le crois bien.
■— Et la lettre?
— Tenez... Elle m’a coûté cent Scus.
— Oh! fil... il y a de l’argent!
— Je parle de la lettre que j’ai achetée à un juif.
— Quelle écriture et quel style! Je n’y comprends
ries.
— n faudrait faire à cette lettre ce que le peintre a
fait au portrait, .
— Quoi?
— Voyez.
Et Ernest montra un autre portrait.
— C’est la même ûgureen costume de bal masqué.
— Du tout, c’est dans l’autre portrait qu’elle est déguisée.
— Cessez oe badinage.
— Je ne badine pas... La trouvez-vous jolie?
— Très-jolie!
— Joignez à la beauté un esprit ravissant, un cœur d’or!
— Ah! épargnez-moi cet éloge... Gardez cela pour vos vers.
— Enfin, c’est une femme accomplie : elle n’a qu’un défaut.
Vous m’étonnez!
— Vous voyez que l’amour ne m’aveugle pas?
— Vous l’aimez donc?
— Oui, certes.
— A votre aise!... Et quel est ce défaut?
— Elle est morte en 1 450.
— Quoi !
— La lettre et le portrait sont... d’Agnès Sorel.
— Vous aimez Agnès Sorel?
— Vous aimez bien le beau Dunois, vous!
Ernest se relira, laissant sa femme livrée à ses ré-