‹ Œuvres complètes d'Alphonse Karr Encore les femmes (volume 2)Chapitre 20 sur 32 · UNE FEMME QUI VEUT MOURIR · texte numérisé non relu

UNE FEMME QUI VEUT MOURIR

Le docteur’'^ est demandé en toute hâte au milieu de son dtner ; il court, il grimpe ; il s’agit d’une femme de son voisinage qui s’est empoisonnée. — Le docteur est introduit dans son appartement plus somptueux qu’élégant, où tout annonce le luxe et la dépense, et rien le goût et la distinction. — 11 la queslionnoi fl la soigne, il la sauve.

Deux jours après, un homme à cheveux blancs, à tournure distinguée, se présente chez le médecin : — Docteur, dit -il, vous avez sauvé une femme pour laquelle j’ai un sincère et profond attachement; en môme temps vous m’avez épargné des chagrins et des remords qm ai^^eot duré autant que moi; ~

j’avais été dur, sévère, avare ; la pauvre enfant voulait un petit coupé, — comme tout le monde. — Je le lui avais refusé, elle a cru que c’était parce que je ne l’aimais pas assez ; — elle a voulu mourir. — J’ai tenu à venir vous remercier en personne, docteur, et vous dire que je ne me crois pas quitte envers vous par la juste rétribution de vos soins.

Et le vieillard se retire après avoir déposé adroitement sur la cheminée un petit rouleau d’or.

Le lendemain, à l’heure de la consultation de monsieur^, arriva un homme de cinquante ans, haut en couleur, chargé d’un vaste abdomen, porteur de diamants à sa chemise et de diamants à ses doigts, d’une grosse chaîne d’or sur son gilet et d’une grosse voix. — Mon cher monsieur, dit-il, je vous dois une fameuse chandelle pour cette petite sotte qui s’était empoisonnée. Je lui avais fait une scène de Jalousie... injustement, à ce qu’il parait, à propos d’un godelureau qu’elle prétend être son cousin. Je suis violent, monsieur, j’ai menacé de la quitter ; je n’aurais jamais cru que cotte pauvre fille avait pour moi un attachement aussi sérieux. Il parait qu’elle y avait été pour tout de bon. C’aurait été la troisième, monsieur, qui serait morte pour moi. Il est juste que chacun vive de son état; je croU que ceci doit faire votre affaire.

DigftizècJ by'trtïegle

ENCORE LES FEMMES. Sti

Et le gros homme compta trois cents francs en pièces de cinq francs, qu’il mit en trois piles égales sur le bureau du docteur. Le docteur resta seul un peu embarrassé, un peu mécontent.

On sonne. Un beau jeune homme, peigné, frisé, moustachu , entre, le col tendu, les bras arrondis :

— Vous êtes monsieur le docteur

— Oui, monsieur.

— Monsieur, je viens vous remercier des bons soins que vous avez donnés à une de vos voisines, une charmante femme qui veut bien m’honorer de quelque attention, et que j’avais désespérée par une petite infidélité. Que diable, on ne peut pas non plus sc laisser séquestrer, enlever à la circulation. Elle avait pris la chose au tragique, la pauvre enfant ! Je ne suis pas en fonds pour le moment, docteur ; le lansquenet m’a été sévère ; mais, j)rovisoirement, je viens vous dire que vous avez un ami. — Il tend la main au docteur, se regarde dans une glace, remet un peu ses cheveux en ordre et s’en va.

Le docteur se transporte chez sa malade. — Madame, lui dit-il, la reconnaissance que vous voulez bien avoir pour le petit service que je vous ai rendu s’est manifestée d’une manière embarrassante pour moi. J’ai gagné le petit rouleau que m’a apporté, avec

beaucoup de convenance, le vieux monsieur; je le garde. Mais je ne puis accepter l’argent du second, perraettez-moi de vous le rendre : c’est à vous qu’il appartient. Pour le troisième, s’il vous trompe, c’est pour le lansquenet. Vos trois amis vous paraissent fort dévoués.

— Ah ! monsieur, s’il m’aimait comme cela, lui, je ne me serais pas laissée aller au désespoir.

— Comment 1 qui: lui?

— Eh, monsieur, l’ingrat qui m’a abandonnée, celui pour qui j’ai voulu mourir, un acteur de chez Seveste , qui a obtenu un engagement pour New* York?

Page 1