FRÉDÉRIC MORNAND A LOUIS DE WIERSTFIV
Comment, Louis, n’as-tu pas plus de constance dans tes résolutions? J'apprends par hasard que ton mauvais génie est encore avec toi. Ne le connais-tu donc pas, ou as-tu découvert en lui quelque précieuse qua-
FEU BREÔSIER.
Lite qui nous ait échappé à tous jusqu’à présent? Quel charme peut donc avoir pour toi la société d’un garçon qui n’a ni cœur ni esprit, si ce n’est quand il répète tes mots, qui ne peut t’amuser, qui ne mérite pas ton intérêt, et qui ne t’aime pas? Dix fois déjà tu l’as secoué comme un cheval secoue un taon qui le gêne. Pendant tout le temps qu’il ne vit pas à tes dépens, il va vivre avec d’autres et se plaint de toi, parle de ton peu de reconnaissance pour les services qu’il l’a rendus, met en circulation sur toi et sur tes bizarreries mille contes saugrenus. C’est sa manière de payer son écot à la table des gens qui ne t’aiment pas. Si par hasard il se trouve avec d’autres auprès desquels il a lieu de croire que ton amitié est une recommandation, alors seulement il parle de toi avec éloges ; mais c’est pour dire nous au lieu de il, en racontant ce que l’on sait de toi de bon et d’honorable. Avec ceux-là, il n’est pas ton ami, il est ton frère; tout est commun entre vous. L’un n’a rien qui n’appartienne à l'autre. Il n’explique pas que tu es toujours l’un.
Puis, quand il a épuisé les complaisances des autres, quand il voit qu’il ne peut plus vivre à leurs dépens, il revient près de toi. Il est toujours sûr de te retrouver; quelque sérieux que soient les griefs qui t’aien 1 fâché contre lui lors de votre dernière rupture, il n’est pas moins le bienvenu.
Il est triste et blessant pour les autres amis qui sont dignes de ce titre de voir sans cesse un pareil homme l'emporter sur eux dans ton affection.
Il n’y a rien de nouveau ici. Les devoirs de ma place
FEU BRESSIER.
ne me permettront pas de m’éloigner de tout l’été. Toi qui es libre, tu sais avec quel plaisir tu seras accueilli, si un bon vent te pousse par ici.
A toi, Frédéric.