‹ Œuvres complètes d'Alphonse Karr Feu bressierChapitre 9 sur 23 · FEU DRE33IER · texte numérisé non relu

FEU DRE33IER

raitfait un opéra, si il était joué , et si il réussissait. Elle croyait môme savoir que cela les toucherait médiocrement.

Il y avait une idée qui suivait de près ces idées décourageantes : c’était dans le cas où son père forcerait Seeburg à l’épouser. Il y avait cependant là dedans quelque chose qui l’effrayait assez ; mais Gornélie pensait que l’époux lui pardonnerait la faiblesse qu’elle aurait eue pour l’amant ; et encore, que risquait-on avec Paul? Ne pouvait-elle, tout en restant innocente, se compromettre assez pour rendre son mariage indispensable aux yeux de son père? n’était-ce pas, d’ailleurs, le seul moyen d’ôtre la femme de Paul?

Elle lui écrivit :

« Rentrez cette nuit par la petite porte du jardin , qui sera ouverte; vous m’y trouverez, j’ai à vous parler. »

Paul relut cent fois ces deux lignes. Quand il ne les lisait pas, il touchait le papier plié dans sa poche, pour s’assurer que c’était bien vrai, que la lettre était là, cette lettre qui lui promettait un rendez-vous! avec elle! la nuit! dans le jardin!

Le soir, il quitta de bonne heure la famille Morsy, pour aller plus tôt attendre le moment de revenir ; il alla se cacher dans un taillis sur lequel donnait la petite porte indiquée ; mais, quand il vit s’éteindre une à une toutes les lumières qui brillaient à travers les vitres de la maison, quand le calme profond dans lequel cette maison parut s’endormir lui montra qu'il était temps, son cœur commença à battre avec violence, des frissons

EEU BRESSIER.

fréquents lui passèrent sur le corps : il eût voulu, pour tout au monde, retarder d’une heure, d’une minute, le moment d’entrer dans le jardin. Arrivé à la petite porte, il s’arrêta un instant pour respirer, puis il frappa un coup pour avertir Cornélie qu’il était là ; mais il entendait son cœur battre avec tant de bruit, qu’il n’était pas sûr d’avoir frappé. Cependant il poussa la porte, qui s’ouvrit comme d’elle-même; il la laissa entrouverte, et fit quelques pas dans le jardin. Cornélie n’y était pas encore : d’abord il en fut bien aise, cela lui donnait le temps de calmer la violence de ses émotions; mais, au bout d’une minute, il en fut désespéré, et le môme homme qui, il n’y a qu’un instant, aurait presque consenti à ne pas voir Cornélie qui l’attendait, quand il n’y avait pour cela qu’à pousser une porte ouverte, maintenant qu’il pensait qu’elle ne pouvait pas venir, était résolu à s’introduire dans la maison par une fenêtre, et aller chercher celle qu’il aimait. Comme nous l’avons déjà fait remarquer, il n’avait peur au monde que de Cornélie.

Bientôt une forme blanche se dessina à travers le feuillage. L’âme de feu Bressier avait singulièrement compté sur celte nuit-là : toute la journée avait été orageuse; les feuilles et les fleurs, fatiguées par la chaleur, se relevaient sous les fraîches haleines de la nuit. L’âme de feu Bressier secouait les branches fleuries des acacias pour en faire tomber les parfums.

Cornélie et Paul Seeburg s’assirent sur un banc. Paul avait osé prendre la main de mademoiselle Morsy, et la tenait dans la sienne. Ils ne parlaient pas; c'était celte

FEU BRESSIER.

fois Cornélie qui avait un peu peur de Paul. Qu’auraientils dit? Paul était tout occupé de désirs et d’espérances que pour rien au monde il n’eût osé exprimer. Cornélie était en proie-à une terreur mystérieuse, dont elle ignorait elle-même la cause; il lui aurait été impossible de dire ce qu’elle redoutait. Cependant Paul finit par rompre le silence. Il parla de l’avenir, du temps où elle serait à lui; il jura d’avoir du courage et de la mériter. Cornélie répondit à ce serment par un serment de constance éternelle. Mais il y avait dans la nuit, dans la lumière de la lune qui se dégageait de temps en temps des nuages, dans le feuillage noir, dans les parfums des fleurs et des arbres, dans le silence profond, dans l’air qu’ils respiraient, tant d’amour et de volupté, que les deux amants, tout en parlant de l’avenir, s’abandonnaient à chaque instant davantage au présent: la tête de Cornélie tomba sur la poitrine de Paul, Paul entoura d’un de ses bras le corps de sa charmante maîtresse, leurs mains se pressaient étroitement. Cornélie sentait dans ses cheveux l’haleine brûlante de Paul.

— Paul, lui dit-elle, comment se fait-il que j’aie peur auprès de vous?

Paul, qui à ce moment avait posé ses lèvres sur les cheveux de mademoiselle Morsy, releva vivement la tête. Elle ajouta :

— Mais vous serez, vous ôtes mon mari; le ciel a entendu nos promesses et nos serments; nous sommes mariés; n'e>t-ce pas que je ne fais pas mal d’être ici avec vous? n’est-ce pas que mon mari me pardonne?

Alors elle releva sa tôle charmante pour attendre la

FEU BRESSIER.

réponse de Paul. Paul sentit sur son visage l’haleine de , * Cornélie; ses lèvres s’approchèrent de la bouche de cette Allé adorée.

L’âme de feu Bressier voltigeait entre ces deux bouches amoureuses.

Paul se leva brusquement, et, d’une voix d’enthousiasme, dit :

— O Cornélie! ne crains rien de Paul Seeburg; je n’abuserai pas de ta noble confiance et de ta charmante candeur. O Cornélie! tu peux confier ton honneur au mien; ton amant le gardera pure à ton époux !

Ceci ne manque pas de grandeur et de noblesse, mais il y avait au fond encore plus d’embarras de la part de Seeburg. Les femmes ne savent pas toute la timidité des hommes, et je parle des plus audacieux; on sait que Paul n’était pas de ceux-là.

L’âme de feu Bressier fut indignée et le trouva sot.

Cornélie fut étonnée, et comprit alors que la terreur qu’elle avait ressentie, et dont elle se trouvait délivrée, n’était pas sans un mélange de plaisir.

En faisant venir Paul au jardin, Cornélie avait un plan, mais un plan à peine aperçu : il fallait qu’un accident, une surprise, mît M. Morsy entre la crainte du déshonneur de sa fille et la nécessité de la donner à Paul Seeburg; elle avait exécuté immédiatement la première partie du plan, celle qui n’amenait que le plaisir de voir Paul, de passer seul avec lui quelques heures de nuit dans le jardin. La seconde partie ne se présentait à l’imagination qu’escortée de craintes, de colère, de reproches, de honte : c’était celle qui consis-

86 H • FEU BRESSIER.

tait à se laisser, ou plutôt à se faire surprendre; elle n’osait aborder cette seconde partie, et, malgré son intention d’ôlre surprise, elle pensa qu’il valait mieux que ce fût un autre jour, ou plutôt elle ne pensa plus qu’au bonheur d’être avec son amant, de parler du passé et de l’avenir, de lui avouer tous les regret:,, tous les désirs qu’elle lui avait cachés avec tant de soin depuis qu’elle l’aimait; de lui raconter tout ce qu’elle avait pensé, et sous leur pêcher, et auprès du bassin, et sous la tonnelle de chèvrefeuille. Elle ne pensait pas à rien désirer de plus, et surtout à rien préparer ; aussi fut-elle saisie d’eiïroi quand elle entendit marcher dans le jardin.

— Oh! mon Dieu! on vient! Paul, sauvez-vous!

Paul pressa sur ses lèvres la main de Cornélie, et se

précipita vers la petite porte, mais il y trouva un homme qui la gardait; Paul n’hésita pas; il se jeta sur l’inconnu, le renversa et s’échappa par-dessus son corps.

C’était le jardinier, qui s’écria:

— Quoi ! c’est vous?

Pour Cornélie, demi-morte de frayeur, elle avait regagné sa chambre et s’était mise au lit précipitamment; mais, si sa mère était venue placer la main sur le cœu-r de la pauvre fille, elle aurai! tout compris à ses battements violents et irréguliers. *

^ Peu à peu elle se calma. Elle avait entendu le jardinier ; il avait reconnu Paul Seeburg; dans deux heures son pcre saurait tout : c’était le but qu’elle avait voulu atteindre, et beaucoup plus tôt qu elle ne l’avait espéré; et cependant elle avait peur à un degré qui lui faisait

FEU BRESSIER. 87

par moments regretter son imprudence. Elle se répétait les paroles de son père à propos d’une circonstance semblable, et elle s’exhortait elle-même au courage en se faisant voir en perspective le mariage et le bonheur. Malgré tout cela, elle n’osa pas descendre déjeuner, et fit dire qu’elle était malade. Sa mère vint près d’elle et la trouva endormie, car elle avait fini par céder à la fatigue et aux émotions de cette nuit sans sommeil.

Pour M. Morsy, il était extrêmement agité. Le jardinier lui avait rapporté qu’ayant, vers deux heures et demie, entendu parler dans le jardin, il s’était levé, en avait fait le tour, et, trouvant ouverte la petite porte du bois, il n’avait pas hésité à penser que les gens qui s’étaient introduits dans le jardin comptaient s’en aller par le même chemin ; qu’au lieu de les poursuivre inutilement dans le jardin, où la nuit leur aurait permis de l’éviter, il s’était tranquillement posté à la porte; que là il n’avait pas tardé à voir arriver un des maraudeurs, mais que celui-ci s’était jeté brusquement sur lui, l’avait renversé et s’était enfui.

— Du reste, monsieur, ajouta-t-il, au premier moment, j’ai cru le reconnaître; puis, en y pensant, j’ai vu que c’était impossible.

— Et qui as-tu cru reconnaître? demanda M. Morsy.

— Non, c’est impossible, c’est trop bête.

— C’est égal, dis-le.

— Je n’oserai pas même vous le dire, tant cela n’a pas le sens commun.

— C’est possible, mais je veux le savoir.

— Eh bien, monsieur, figurez-vous que, dans

FEU BRESSIER.

l’homme qui m’a ainsi bousculé, il m’a semblé voir... Mais non, c’est impossible ; il n’y a pas moyen que ce soit lui.

— Jean, tu m’impatientes.' *

— Mais, monsieur, vous allez dire vous-môme que j’aurais mieux fait de me taire, quand je vous aurai dit que celui que j’ai cru reconnaître... c’est M. Paul Seeburg.

— En effet, cela n’est pas possible.

— C’est ce que je disais à monsieur. Pour l’autre...

— Quel autre?

— Celui qui causait avec celui-là.

— Eh bien?

— Eh bien, je ne l’ai trouvé nulle part; il fautcroire qu’il aura passé par-dessus le mur.

— Que penses-tu que ces maraudeurs venaient faire?

— Oh ! voler les cerises et les groseilles; ce n’est pas la première fois que cela arrive.

— En a-t-on pris?

— Non.

— C’est bien ; ne parle de cela à personne. Madame Morsy aurait peur; contente-toi de veiller cette nuit.

— Et mademoiselle Cornélie, c’est elle qui aurait peur! Je prendrai mon fusil.

— Mais je te défends d’y mettre du plomb.

— Pourquoi?

— Qu’il te suffise de savoir que je te le défends. Le vol de quelques cerises ne mérite pas la mort. S’il arrivait un accident, je dirais aux juges que je t’avais dé-

FEU BRESSIER.

fendu de charger ton fusil, et l’affaire serait mauvaise pour toi. Va à ton ouvrage.

Le récit du jardinier laissa M. Morsy pensif et inquiet : il craignait plus pour sa fille que pour ses groseilles. D’ailleurs, plusieurs circonstances, en le rassurant sur les fruits, augmentaient son inquiétude sur l’autre point. On ne remarquait aucun désordre aux arbres. La personne qui s’était échappée causait avec

une autre ; cette personne ressemblait à Paul Seeburg.

A ce moment, mille petits incidents qu’il n’avait pas remarqués, ou qu’il avait jugés sans importance, lui revinrent à la mémoire et lui firent penser qu’il n’était pas tout à fait impossible que les jeunes gens s’entendissent. Il faudrait que ce petit Paul fût bien sournois f

M. Morsy avait une affaire qui l’appelait à la ville; d’ailleurs il n’élait pas fâché de sortir de sa maison pour mettre de l’ordre dans ses idées. S’il se trompait, si l’on n’en voulait qu’à ses cerises, il ne voulait pas laisser soupçonner à sa fille ce qu’il avait cru possible un moment, et il ne se sentait pas assez maître de lui pour garder un visage impassible et être avec elle comme de coutume. Il ne voulait non plus parler de rien à sa femme, qui, dans sa colère, aurait procédé par questions directes et par violence.

Quand il fut parti, Cornélie se trouva mieux et se leva. Elle ne tarda pas à rencontrer Jean au jardin. Jean examinait ses cerises et ses groseilles, et disait :

— C’est étonnant!

— Et qu'y a-t-il d’étonnant, maître Jean?

FEU BRESSIER.

— Oh ! rien du tout, mademoiselle ; c’est que je me parlais à moi-môme.

— Mais vous vous disiez à vous-même : « C'est étonnant I » Qu’est-ce que c’est que vous trouviez étonnant?

De question en question, elle fit tout raconter à Jean, malgré la défense de M. Morsy, et il ajouta :

— Il a beau dire, je mettrai un petit peu de plomb dans mon fusil.

— Ne vous en avisez pas, Jean, au nom du ciel! s’écria-t-elle.

— Mademoiselle, des maraudeurs, des voleurs ne valent pas la pitié que, vous et monsieur, vous avez pour eux.

— Mais si ce n’étaient pas des voleurs?

— Et que voulez-vous que ce soit alors, mademoiselle?

— C’est vrai, Jean. Et vous n’avez pas reconnu l’homme qui vous a échappé ?

— ■ Non, mademoiselle.

— Ah!

— Quand je dis non, c’est-à-dire j’avais cru reconnaître... mais c’était trop bête, je ne voulais pas le dire à monsieur; il m’a forcé de lui dire qui, et, quand je lui ai dit, il a pensé comme moi que cela n’avait pas de sens.

— Et qui aviez-vous cru reconnaître, Jean?

— Je vous dis, mademoiselle, que je n’ai reconnu personne; il m’avait semblé trouver au voleur une ressemblance avec M. Paul Seeburg. Ne lui dites pas, au moins, il se nmquerait de moi.

FEU BRESSIER.

— Et vous l’avez dit à mon père?

— Il l’a voulu absolument.

M. Morsy rentra pour l’heure du dîner; le résultat de ses réflexions fut que le jardinier ne s’était pas trompé, que le maraudeur était Paul. Du reste, il avait décidé de voir les jeunes gens ensemble et de les observer. A l’air soucieux qu’il gardait malgré lui, Cornélie soupçonna les pensées qui l’agitaient. A chaque instant, elle frissonnait de peur d’une question; elle était, du reste, résolue à tout avouer.

Une fois hors du jardin, Paul courut quelque temps, puis il s’arrêta devant un taillis. En un instant, il pensa qu’il avait été reconnu, que Cornélie était perdue, déshonorée, qu’il fallait la sauver. Un moyen se présenta à son imagination; il le saisit sans perdre de temps à l’examiner. Un cheval était attaché à un piquet, selon l’usage des campagnes, où, dans les temps chauds, on fait passer aux bestiaux la nuit dehors. Il le détacha, monta dessus, cueillit une forte branche de coudrier, et le fit partir au galop vers la ville. La branche de coudrier communiquait à l’animal une partie de l’ardeur et de l’empressement du cavalier; d’ailleurs, il avait retrouvé de la vigueur dans les pâturages.

Arrivé à la porte de la ville, Paul descendit, tourna

FEU BRESSIER.

la tête du cheval du côté opposé, lui donna un coup de baguette en disant :

— J’espère qu’il va retourner chez lui.

Le cheval s’en alla en effet au petit Irot, en suivant le chemin qui devait le conduire où Paul l’avait pris. Pour Seeburg, il ne s’amusa pas à le regarder. Il s'avança rapidement dans la ville, et, voyant une fenêtre encore éclairée, il prit un caillou et le jeta dans une vitre qu’il brisa en éclats.

On cria de la chambre :

— Eh bien, qu’est-ce que c’est que cela?

Une seconde pierre, qui cassa une seconde vitre, fut la seule réponse.

— Attendez, je vais descendre avec une trique.

— Descendez, répondit Seeburg.

— Ça ne sera pas long, répondit la voix.

Mais à ce moment un homme delà police passait par cette rue; il mit la main sur le collet de Paul, et, quand l’habitant de la chambre attaquée descendit avec un formidable gourdin, il trouva son agresseur en conversation avec l’agent de la force publique.

— Qu’est-ce que vous faites là? disait l’agent.

— Comme vous voyez, je casse des vitres.

— Ah! ah! Et pourquoi cassez-vous des vitres?

— Menez-moi chez le commissaire.

— Plus vite que vous ne pensez, mon gentilhomme. > . — Mais, disait l’homme au bâton, c’est que je ne le connais pas; je ne l’ai jamais vu. J’étais là à travailler quand la pierre est arrivée. Je ne lui ai jamais rien fait, à cet homme, et j’en suis pour quarante sous de carreaux.

Digilized by GoogI

FEU BRESSIER. 03

— Je vous donnerai cinq francs.

— Alors, monsieur l’agent, laissez-le aller.

— Je ne sais si je dois...

— Vous ne le devez pas, agent, s’écria Seeburg ; vous devez me conduire chez le commissaire le plus voisin, sans tarder.

— Mais, si monsieur consent...

— A condition qu’il me donnera les cinq francs qu’il m’a offerts.

— Si vous me laissez aller, je vous dénoncerai. Vous, je vous donnerai vos cinq francs, si vous venez chez le commissaire faire voire plainte. Pour vous, monsieur l’agent, voici pour vous décider.

— Comment! un coup de poing? C’est trop fort; il passera la nuit en prison. Allons chez le commissaire.

L’homme au bâton. — J’y vais aussi; mais je vais mettre ma redingote.

Seeburg. — Du tout, vous ôtes très-bien comme cela. Vous aurez dix francs, mais il faut venir tout de suite.

L’agent. — Allons, en route. Nous allons voir si cela vous plaira toujours d’aller chez le commissaire.

L’agent reprit Seeburg au collet; mais Seeburg marchait tellement vile, qu’il l’entraînait. On arriva bientôt chez le commissaire, qui se leva de fort mauvaise humeur.

Le commissaire. — Qu’est-ce, Raymond ?

L’agent. — C’est un homme que j’ai trouvé cassant

FEU BRESSIER.

les vitres à coups de pierre, et qui m’a donné un coup de poing.

L’homme au bâton. — Mes vitres, mes propres vi- . ‘ très; mais il a promis de me donner dix francs : je demande qu'on le laisse aller.

Le commissaire. — Raymond, vous auriez dû le mener provisoirement à la prison, et ne pas me réveiller pour cela.

L’agent. — Il a voulu venir ici; il veut qu’on dresse un procès-verbal

Le commissaire. — Allons, mon ami, indemnisez, comme vous l’avez promis, l’homme dont vous avez brisé les vitres; donnez quelque chose à l’agent; promettez-moi de vous conduire mieux : je vous laisserai aller.

Seeburg . — Je vous promets de casser le reste de ses vitres et de donner vingt coups de poing à Raymond : voilà tout ce que je vous promets.

Le commissaire. — Ah ! ah ! Eh bien, un bon averti en vaut deux; je consens à payer les vitres que vous casserez cette nuit. Raymond, dénoncez-moi votre procès-verbal.

Raymond. — Monsieur le commissaire, je n’ai rien de plus à dire que ce que je vous ai dit.

Le commissaire, écrivant. — Et vous, l’ami?

L’homme au bâton. — Moi de môme, monsieur le commissaire.

Le commissaire, écrivant. — Antérieurement, vous n’avez jamais eu de différend ni de discussion avec cet homme?

FEU BRESSIER.

L’hv^mme au baton. — Je ne L’ai jamais vu de ma vie.

Le commissaire, écrivant. — Vous ne l’avez pas provoqué de votre fenêtre?

L’homme au bâton. — La fenêtre était fermée; je travaillais dans le fond de la chambre, quand une pierre a brisé un carreau et est venue tomber presque sur moi.

Le commissaire. — C’est bien. (Lisant.) Le samedi 22 juin 18.., ont comparu devant nous, commissaire de police dn quartier..., le sieur Raymond, agent de la force publique, et le sieur... Comment vous nommezvous?

L’homme au bâton. — Wolgan.

Le commissaire. — Et le sieur Wolgan, qui nous ont attesté que le sieur... Vous vous appelez?...

Seeburg. — Paul Seeburg.

Le commissaire. — Que le sieur Paul Seeburg avait, vers... Quelle heure était-il, Raymond?

Raymond. — Pas bien loin de trois heures.

Paul Seeburg. — Il n’était que deux heures et demie.

Raymond. — Trois heures moins un quart.

Seeburg. — Deux heures et demie; je ne signerai pas le procès-verbal si on y insère des circonstances fausses.

Le commissaire. — Êtes-vous bien sûr de l’heure, Raymond?

Raymond. — Il est possible que ma montre avance un peu.

FEU BRESSIER.

Seeburg. — Votre montre ! elle avance horriblement.

Raymond. — Cela m’étonne : je l’ai remise ce matin à l’hôtel de ville.

Seeburg. — Vousl’avez remise; donc, elle n’allait pas bien ; donc, c’est une patraque. Écrivez, monsieur le commissaire, que la montre de monsieur est une patraque; c’est un fait acquis au procès ; sinon, je refuse positivement de signer.

Le commissaire. — Après tout, Raymond, si vous n’êtes pas bien sûr de l’heure...

Raymond. — Je ne peux pas dire que j’en sois tout à fait sûr; cependant...

Le commissaire. — Et vous, Wolgan?

Wolgan. — Pour moi, je ne sais pas.

Seeburg. — Et moi, je sais qu’il était deux heures et demie.

Le commissaire. — Du reste, c’est une circonstance peu importante, et qui ne vous empêchera pas de passer la nuit en prison. Mettons deux heures et demie... Que ledit Seeburg avait, vers deux heures et demie...

Raymond. — Il me semble bien, cependant, qu’il était plus près de trois heures que de deux heures e£ demie.

Le commissaire. — C’est égal..^ Vers deux heures et demie, brisé avec des pierres deux carreaux de vitre de la chambre occupée par ledit sieur Wolgan. Le susnommé Seeburg, dûment appréhendé au corps par ledit Raymond, lui aurait donné un coup de poing ; nonobstant quoi, amené devant nous, accompagné du sieur Wolgan, il n’a nié aucun des faits de la plainte. En foi

FEU BRESSIER. 1 ’ 97

de quoi nous l’avons envoyé en prison pour qu’il ait à se faire réclamer par quelque personne établie et connue. De tout quoi avons dressé procès-verbal qu’ont signé le prisonnier ainsi que l’agent de la force publique Raymond, et le sieur Wolgan, plaignant. — Voulez-vous signer, Seeburg?

Seeburg. — Bien volontiers. Puis-je avoir une copie du procès-verbal?

Le commissaire. — Vous la recevrez avant midi. Conduisez-le à la prison. Voici le jour ; ce n’est pas la peine de me recoucher.

Seeburg. — Monsieur le commissaire, je suis vraiment chagrin de vous avoir dérangé.

Un peu après le dîner, ce même jour, M. Morsy avait changé d’idée; il dit à sa femme :

— Aglaé, je pense que monsieur Seeburg viendra dans l’après-dînée comme de coutume. Je voudrais causer avec lui ; ne pourrais-tu faire une visite et emmener Cornélie?

Madame Morsy. — Quels secrets si terribles as-tu donc avec Paul ? et qu’est-il arrivé pour qu’en parlant de lui, lu dises monsieur Seeburg?

M. Morsy. — Ohl mon Dieu, rien; c'est pour une affaire... une chose qui a rapport à la musique. , ' ""

Madame Morsy. — Je ne savais pas que la musique eût des mystères dont il ne fût pas séant de parler devant des femmes.

M. Morsy. — J’ai à parler de musique, il est vrai, mais aussi de quelques autres choses qui intéressent ce jeune homme.

FEU BRESS1ER.

Madame Morsy. — Écoute, Morsy, tu me caches quelque chose; depuis ce matin, tu es dans une agitation étrange.

M. Mobsy. — Tu trouves?

Madame Morsy. — J’en suis sûre!

M. Morsy. — Eh bien, tu as raison; j’ai du chagrin. Tu me parlais l’autre jour des Cotel?

Madame Morsy. — Oui; eh bien?

M. Morsy. — Eh bien, il faut garder pour nous la pitié qu’ils nous inspiraient.

Madame Morsy. — Comment! que veux-tu dire?

Mais parle donc !

M. Morsy. — Cette nuit, le jardinier a entendu causer dans le jardin ; il s’est posté à la petite porte du bois, et, là, il a été renversé par un homme qui fuyait; il a reconnu Paul Seeburg.

Madame Morsy. — Après?

M. Morsy. — Après, il n’a pas trouvé la personne avec laquelle il causait.

Madame Morsy. — Et tu penses...?

M. Morsy. — Je pense que Paul causait avec Cornélie.

Madame Morsy. — Et que veux-tu faire?

M. Morsy. — Je voulais d’abord parler à Cornélie.

Madame Morsy. — Laisse-moi plutôt lui parler.

M. Morsy. — Ne t’en avise pas! ce serait, si je me trompe, éveiller dans sa tête de dangereuses idées. Je parlerai à Seeburg : il y a moins de risque à se tromper, quoique je croie être sûr; si, par un hasard inouï, je me trompais, il croirait que je l’accuse d’avoir cherché à s’approcher de Cornélie, il ne saurait pas que

FEU BRESSIER.

nous avons accusé notre fille de complicité avec lui.

Madame Morsy. — Mais, enfin, que vas-tu lui dire?

M. Morsy. — Laisse-moi faire, je saurai bien la vérité.

Madame Morsv. — Vous autres hommes, vous ne valez rien pour cela; je suis sûr que tu gâteras tout dès le début. Voyons, que vas-tu lui dire?

M. Morsy. — Je lui dirai sévèrement : « Monsieur, asseyez-vous et parlez-moi franchement. »

Madame Morsy. — Pourquoi prendras-tu un air sévère? et pourquoi l’appelleras-tu monsieur?

M. Morsy. — Pour frapper et étonner son esprit, pour voir si cet air qui, s’il est coupable, comme j’en suis sûr, lui apprendra que je sais tout, lui donnera de la confusion, pour surprendre ses impressions.

Madame Morsy. — Eh bien, moi, je pense qu’au contraire ce sera l’avertir de se tenir sur ses gardes et de surveiller ses paroles. Tu ne sauras rien.

M. Morsy. — Rapporte-t’en à moi.

Madame Morsy. — Pas le moins du monde. Si c’est lui, que comptes-tu faire?

M. Morsy. — Paul n’est pas d’une plus mauvaise famille que nous...

Madame Morsy. — Tu lui donnerais Cornélie?

M. Morsy. — Dame! s’il l’a prise, il faut bien la lui donner.

Madame Morsy. — Peut-être n’y a-t-il qu’un enfantillage.

M. Morsy. — Je ne m’y fie plus. Paul fait le timide; mais, depuis ce matin, je me suis rappelé cinq ou six

FEU BRESSIER.

occasions où il a été très-hardi et trés-entreprenant.

Madame Morsy. — Avec des femmes?

M. Morsy. — Non, mais c’est égal.

Madame Morsy. — Ce n’est pas égal du tout. Mais lu ne penses pas sérieusement à donner Cornélie à ce garçon, quand nous l’avons presque promise à Arnold, un parti si riche, un ancien ami ?

M. Morsy. — Ce n’est pas une raison, parce qu’Arnold est notre ami, pour que je le trompe indignement.

Madame Morsy. — Mais...

A ce moment, un domestique entra et apporta une lettre :

— Monsieur, on attend la réponse.

M. Morsy. — Dites que je vais y aller; que le messager aille m’annoncer. Voici bien une autre affaire 1

Madame Morsy. — Quoi encore?

M. Morsy. — C’est une lettre de lui.

Madame Morsy. — Que dit-elle?

M. Morsy. — Écoule :

« Mon respectable ami,

« J’ai le plus grand besoin de vous. Hier, j’ai dîné avec d’anciens amis; ils ont trouvé joli et spirituel de griser un pauvre buveur d’eau que je suis, comme vous le savez; puis ils m’ont laissé aller. De ce moment, je ne sais plus ce que j’ai fait. Je ne me rappelle rien depuis les haricots verts- Toujours est-il que je me réveille en prison, et qu’on me remet un procès-verbal

PEU BRESSIER.

qui constate que, vers deux heures du matin, je me livrais à de singulières extravagances.

« On m’annonce que je resterai en prison jusqu’à ce qu’une personne connue consente à me réclamer. J’ai cru devoir m’adresser à vous, qui êtes le plus spirituel et conséquemment le plus indulgent de mes amis.

« Paul Sekburg.

« Post-sci'iptum. Voici le procès-verbal :

« Le samedi 22 juin... »

Madame Morsy. — C’était hier !

M. Morsy, lisant. — « Ont comparu devant nous, commissaire de police du quartier de..., le sieur Ravmond, agent de la force publique, et le sieur Wolgan, qui nous ont attesté que le sieur Paul Seeburg avait, vers deux heures et demie du matin, brisé avec des pierres deux carreaux de vitre de la chambre occupée par ledit sieur Wolgan. Le susnommé Seeburg, dûment appréhendé au corps par ledit sieur Raymond, lui aurait donné un coup de poing. Nonobstant quoi, amené devant nous, il n’a nié aucun des faits de la plainte. En foi de quoi, etc., etc. »

Madame Morsy. — Deux heures et demie ! A quelle heure Jean a-t-il vu son homme?

M. Morsy. — Je vais l’appeler. (Il sonne Un do-

mestique entre.) Appelez Jean.

Madame Morsy. — Ce n’était pas lui.

M. Morsy. — Il est impossible que ce soit lui.

Madame Morsy. — Cela m’ôte un terrible poids de dessus le cœur.

FEU BRESSIER.

Jean. — Monsieur me fait demander?

M. Morsy. — Oui... A quelle heure as-tu fait ta rencontre, cette nuit?

Jean. — Je croyais que monsieur ne voulait pas en parler à madame.

M. Morsy. — J’ai changé d’avis.

Jean. — Il pouvait être de deux à trois heures, comme je l’ai dit à monsieur.

M. Morsy. — Es-tu sûr?

Jean. — Oui... Je ne dormais pas bien, et je venais d’entendre sonner deux heures, quand je me suis levé, croyant entendre parler au jardin.

M. Morsy. — Et tu as cru reconnaître M. Seeburg?

Jean. — J’ai bien cru reconnaître M. Paul, c’est vrai.

• M. Morsy. — Eh bien, Jean, lu t’es trompé. Ce pauvre Paul, entraîné et trompé par des amis, précisément à deux heures et demie, cette nuit, s’est laissé enivrer et a commis une folie qui l'a fait arrêter. Yoici le procès-verbal du commissaire de police, et je vais aller le réclamer. Tu conçois qu’il ne pouvait, à la même heure de deux heures et demie, donner en même temps un coup de poing à toi ici et un autre coup de poing à un agent de police à une lieue et demie d’ici. Fais mettre un cheval au cabriolet, tu viendras avec moi.

Comme ils étaient en route, ils passèrent sur la lisière du pré, où ils virent couché par terre et dans j ’lierbe le cheval dont Paul s’était servi.

— Ce cheval-là ne fait pas bien , dit Jean; voilà

quinze jours qu’il est au vert sans travailler, et il est là couché comme un cheval éreinté.

XY

Le lendemain, Paul, délivré, glissa à Cornélie une lettre écrite dans la prison, dans laquelle lettre il lui racontait ce qu’il avait fait pour la sauver. Je ne sais si, dans l’esprit de Cornélie, il ne se mêla pas un peu de dépit à l’admiration que lui causa la conduite de Paul Seeburg.

Toujours est-il que l’âme de feu Bressier se trouva complètement découragée, qu’elle vit que cet amoureux n’était pas assez pressé pour elle, et qu’elle quitta Cornélie et Paul Seeburg pour chercher définitivement fortune ailleurs.

XYI

Page 1