‹ Œuvres complètes d'Alphonse Karr Feu bressierChapitre 11 sur 23 · LOUIS DE WIERSTEIN A FRÉDÉRIC MORNAND · texte numérisé non relu

LOUIS DE WIERSTEIN A FRÉDÉRIC MORNAND

Hélas I oui, mon cher Frédéric, notre homme est avec moi. Il est venu déjeuner avec moi un matin, et voilà deux mois que dure ce déjeuner.

Ne crois rien m’apprendre sur son caractère; je connais Louis Dubois depuis longtemps. Je ne l’aime pas. Au bout de quelques jours passés avec moi, il me devient insupportable. Ses mauvais procédés me donnent facilement un prétexte pour me brouiller avec lui. Le jour de son départ, je suis le plus heureux des hommes. Eh bien, lorsque, six ou huit mois après, je le vois arriver un matin, j’en suis enchanté, je romps tout projet d’affaires ou de plaisirs pour passer la journée avec lui.

J’ai cherché souvent le secret de cette influence qu’il exerce sur moi, et qui est plus inexplicable mille fois que l’amour du chevalier des Grieux pour Manon Lescaut. Voici tout ce que j’ai trouvé : le hasard a fait que tous mes amis d’enfance sont plus âgés que moi. Vous m’avez tous abandonné en me précédant dans la vie.

FEU BRESSIER.

Toi, tu t’es marié et tu es devenu procureur du roi ; d’autres, avec des places ou des mariages, se sont trouvés éloignés de moi, ou par la distance des lieux, ou par la différence des intérêts et des occupations.

Je n’ai pas fait d’autres amis dans le cours de mon existence. Les amitiés sont comme les religions, comme les royautés : il n’y a de vraie royauté, de vraie religion, de véritables amitiés, que celles dont l’origine est oubliée. L’amitié doit avoir été tissue avec la vie, comme les fils d’une étoffe de deux couleurs.

Plus tard, on rencontre des connaissances, des sympathies, des entraînements ; mais deux fleuves, qui ne se réunissent qu’aprês un long cours séparé, ont mêlé à leurs eaux chacun des limons différents, et ne se confondent pas bien ensemble.

Dubois seul, quoique un peu plus âgé que moi comme vous autres, n’a pris dans la vie aucune position, ne s’est pas classé; je le retrouve toujours le même. Son aspect me rappelle toute ma vie passée.

Tiens, j’ai fait l’autre jour, sans y songer, une comparaison qui te fera mieux comprendre ma pensée. J’ai passé par hasard devant la pension où nous avons été ensemble ; je n’ai pu me défendre d’y entrer. Je ne sais si tu le rappelles un escalier de pierre de deux ou trois marches, qui était si mal placé dans la cour, qui causait de si fréquents accidents, sur lequel je me suis si bien fendu la tête un certain jeudi; eh bien, on l’a ôté. Certes, la cour est bien mieux ainsi, n’est-ce pas? Pourtant l’absence de l’escalier de pierre m’a ôté tout le plaisir que j’attendais de cette visite.

FEU BRESSIER.

Pour bien comprendre tout le prix que j’attache aux souvenirs, il faut se rappeler que j’ai laissé en arrière tous les intérêts de ma vie ; il faut savoir, comme vous le savez, vous autres, ce qu’un premier amour trompé a mis pour moi d’amertume dans le présent et de défiance dans l’avenir; comment une horrible déception, comme un vent brûlant, a desséché, avec les premières fleurs de ma vie, avec les nobles et belles illusions de la jeunesse, les fruits qui devaient succéder aux fleurs.

Mais où vais-je me laisser emporter, et de quoi vaisje me plaindre? J’ai regardé la vie, et je vois que je n’ai rien perdu : on ne m’a volé qu’un trésor imaginaire. Ce que je voulais n’existe pas.

Voilà ce que je retrouve quand je cherche pourquoi je vois Dubois avec plaisir.

Du reste, en ce moment, il m’est utile : j’ai besoin de lui pour mettre à fin une entreprise qui m’intéresse plus que rien ne m’a intéressé depuis longtemps. Je te raconterai cela une autre fois. Louis.

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