‹ Œuvres complètes d'Alphonse Karr Feu bressierChapitre 12 sur 23 · MÉLANIE A CAROLINE · texte numérisé non relu

MÉLANIE A CAROLINE

Continue à m’envoyer des descriptions, ma chère Caroline. Si tes lettres d’hiver étaient remplies de récits intéressants, de bals et de soirées, d’où le deuil me

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proscrivait, tu peux aujourd’hui me parler des belles fêtes de la nature et des plaisirs de l’été. Ici, à la ville, nous n’avons que quelques arbres qui vont perdre leurs panaches déjà flétris, et nous ne sommes qu’au mois de juillet; les marronniers ont leurs feuilles entourées d’un cercle jaune : on dirait de grandes émeraudes enchâssées dans l’or.

On a souvent bien médit des vieilles tantes ; on a plaint ■ les jeunes filles obligées de vivre avec des personnes âgées qui n’ont plus leurs goûts, et qui ne se les rappellent que pour les blâmer et les poursuivre d’une haine, la plus implacable des haines, celle qu’on éprouve pour ce qu’on a aimé.

Eh bien, j’aimerais mieux avoir deux vieilles tantes qu’une seule jeune comme la mienne.

Tu connais ma tante : elle a dix ans de plus que moi, mais je n’en ai que dix-huit; c’est une des plus jeunes comme une des plus jolies veuves qu’on puisse voir. Mariée une première fois par ses parents, elle veut cette fois, dit-elle, se marier elle-même; mais le mari qu’elle veut trouver est quelque chose de plus difficile à rencontrer que les merles blancs et les cygnes noirs , deux oiseaux que la patience des naturalistes a joué à la sagesse des proverbes le mauvais tour de découvrir. On dit qu’un peintre ou un sculpteur ancien fit une Vénus composée des perfections d’une trentaine de femmes choisies entre les plus belles. Ma tante Arolise a fait mieux : elle a fait une liste de tous les défauts qu’elle a pu trouver dans les hommes qu’elle a connus, et elle a formé une seconde liste des qualités opposées

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à ces défauts; c’est de ces qualités que doit être muni son second mari. Ce second mari, à te dire vrai, me semble une invention dans le genre des tapisseries de Pénélope. Ma tante est coquette; elle aime sa position; dire qu’on veut se remarier, c’est couvrir d’un vernis d’honnêteté la manière dont la coquetterie tend ses gluaux dans le monde. Elle ne veut pas trouver de mari ; mais elle veut autoriser la mansuétude avec laquelle elle se fait faire la cour.

Elle me disait dernièrement : « Une femme qui avoue qu’elle aime, c’est un roi qui abdique. "» Je ne sais pas si ce regret est bien féminin, du moins je ne le trouverais pas dans mon cœur.

A toi seule, ma bonne Caroline, je puis dire tout ce que je souffre auprès de cette femme, qui n’est pas méchante, mais qui est d’une coquetterie féroce; elle n’aime personne assez pour ne pas lui arracher les yeux, si cela était la mode d’en porter en bracelet. Elle se croit le but et l’objet unique de la création; tout ce qui existe n’a, dans ses idées, d’autre rôle à jouer que de lui bien aller , de contribuer à faire valoir ses attraits ou par l’harmonie ou par le contraste.

J’ai acceplé celte position, parce que c’était le setfl moyen d’assurer l’existence de ma pauvre mère, veuve d’un autre genre, qui a toujours porté son crêpe dans le cœur, en lui laissant ma petite part de notre petite fortune. Madame de Liriau m’a prise auprès d’elle, parce que c’est plus convenable et plus décent que d'aller seule dans le monde ; parce que, pour abi éger un peu les ennuis de convenance du deuil, elle se permet

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quelques infractions à la couleur de règle, en disant: « Il faut bien que je distraie un peu cette pauvre petite; je ne puis l’ensevelir dans mon deuil. » Et tout le inonde l'approuve et la loue de sa bonté; personne n’ignore, du reste, que je suis une parente pauvre dont elle prend soin, qu’elle veut marier (autre prétexte pour voir le monde) ; je lui sieds bien.

Ma position dans le monde qu’elle voit est on ne saurait plus triste. Quoique parente, je joue un peu le rôle de suivante de comédie : je me couche et je me lève à ses heures, je vais où elle s’amuse, je vois les gens qui lui plaisent et auxquels je ne plais pas trop. Outre que ma tante est plus jolie que moi, elle est riche; les gens qui l’entourent ne sont pas de ceux qui peuvent penser sérieusement à moi. Beaucoup s’occupent de moi, mais je sais qu’ils ne m’épouseraient pas ; leurs galanteries sont offensantes, et je ne puis m’offenser.

D’ailleurs, je vis au milieu d’un luxe que je ne pourrai garder quand je serai mariée, si je me marie jamais; ma tante m’oblige à une toilette telle, que, du jour où j’aurai fait le mariage auquel je puis raisonnablement prétendre, il n’y a pas une de mes paires de bas qui ne soit ridicule, à moins de quelque hasard extraordinaire, comme il en arrive au théâtre plus que dans la vie.

Il y a une chose remarquable cependant dans la vie des femmes. Un homme ne s’écarte guère, sauf quelques rares exceptions, de la place où le hasard l’a fait naître; on peut compter d’avance les échelons qu’il pourra monter ou descendre. Mais une femme qui a

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perdu la partie au jeu de hasard de la naissance a encore un grand coup à jouer : c’est celui du mariage.

Il n’y a pas de ravaudeuse qui ne puisse demain se réveiller duchesse. Il suffit de passer un jour dans telle rue, d’être rencontrée par tel homme ; on peut, du dernier échelon, se trouver sur le premier, sans passer, comme les hommes, par les échelons intermédiaires.

Du reste, je ne compte guère sur un pareil accident, et je te dirai même que ce n’est pas un bonheur qui m’éblouirait. Je n’épouserai jamais qu’un homme que j’aimerai. Cela diminue beaucoup pour moi le nombre des chances dont je le parlais tout à l'heure.

Pour en revenir à ma tante, sa coquetterie m’inflige une foule de petits supplices ingénieux dont je ne puis lui savoir bien mauvais gré, tant son égoïsme la préserve de toute méchanceté. Elle ne croit pas qu’il y ait d’autres gens qu’elle; conséquemment, elle n’a jamais l'idée de faire du mal à qui que ce soit. Aussi n’en tirerai-je de ma vie d’autre vengeance que de te les raconter, en te priant de n’en jamais dire un mot à personne.

Voilà six mois passés que son mari est mort. Le deuil des veuves est fort rigoureux ; celui d’un oncle l’est, au contraire, fort peu. Au bout de quelques jours, j’aurais pu mettre du blanc et des bijoux. Or, ma tante est plus que lasse du noir, qui, du reste, ne lui sied guère, ni à moi non plus. Tu ne pourrais te figurer ce que les couleurs prennent de charme aux yeux d’une ’* . femme condamnée à n’en pas porter. Elle s’affublerait avec empressement des couleurs les plus dures, les ,

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plus féroces, les plus discordantes. J'ai vu ma tante jeter un regard d’envie sur un bonnet à rubans capucine et rose.

Le noir, d’ailleurs, excepté à quelques blondes privilégiées, ne sied un peu qu’autant qu’on met du blanc autour du visage. Ma tante n’en est pas encore là, et cela la désespère. Quelquefois, à la voir profondément tricte, on pourrait croire qu’elle adorait son mari, tandis que son chagrin ne vient que de la nécessité de porter du noir.

Jamais un romancier n’imaginerait toutes les ruses qu’elle a trouvées pour m’obliger à ne pas profiter de la lointaine parenté qui m’unissait au défunt et qui rendait mon deuil si court. D’abord des flatteries : le deuil m’allait à ravir; puis de la sensibilité : elle ne pouvait plus voir que du noir; puis de l’économie : puisque les robes sont faites, il faut les user ; puis def finesses de tout genre, des modes nouvelles qui exigen* que je fasse défaire et refaire tout ce que j’ai, etc Enfin, comme on commençait à plaisanter sur l’opi niâlreté de mon deuil, il a semblé arriver un inciden 1 opportun. Ma tante m’a annoncé un jour qu’une lettre arrivée le matin lui apportait une fâcheuse nouvelle : un frère d’elle et de ma mère venait de mourir. C’était un nouveau deuil nécessaire. Je m’étonnai un peu de cette épidémie qui tombait si à propos sur les oncles ; puis je me résignai. Mais un hasard m’a appris que l’oncle que je pleurais officiellement, dont je portai? pieusement le deuil, ce frère de ma mère et de ma tante, est mort il y a vingt-deux ans, à l’âge de onze

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mois et demi. Je n’ai pas parlé à ma tante de cette découverte, et je suis en deuil plus que jamais. Ma tante cependant commence à porter quelques bijoux.

Comme ce qui se trouve encore de plaisirs à la ville continue à nous être défendu, comme nous ne pouvons aller ni au théâtre ni aux concerts, ma tante m’a annoncé ce matin qu’elle allait peut-être louer une maison de campagne pour la fin de la saison. Le deuil y sera moins officiel ; on n’y recevra que quelques amis.

Pardon de ma trop longue lettre, chère Caroline; mais je t’écris un peu comme le barbier du roi Midas parlait dans le trou qu’il avait creusé. Mes ennuis sont de telle nature, que je n’en puis parler à personne qu’a toi, et, de temps en temps, je sens mon cœur si plein, qu’il déborderait si je ne l’épanchais dans le tien. D’ailleurs, pour te raconter mes petits chagrins, je les habille, sans le faire exprès, de costumes comiques, et, moi-même, j’en ris un peu. Cela diminue leur importance quand ensuite je me trouve seule avec eux.

Mélanie.

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