‹ Œuvres complètes d'Alphonse Karr Feu bressierChapitre 13 sur 23 · FEU BUES5IER · texte numérisé non relu

FEU BUES5IER

Uu de ccs jours derniers, comme nous allions voir, je crois, la vingtième des maisons de campagne qu’on nous avait indiquées* nous ne trouvâmes pas une vieille femme qui est chargée de la faire voir. L’extérieur de cette maison plaisait assez à ma tante; mais il eût été bien ennuyeux de revenir un autre jour. On résolut d’attendre le retour de la vieille femme, et on demanda s’il n’y avait rien de curieux à voir dans le pays.

— 11 y a l’tle Richard, nous dit un paysan.

L’ile Richard est un cabaret au milieu d’une rivière; ce cabaret est quelquefois fréquenté par une société passable, à cause de sa situation. C’est un bois de saules, de peupliers, entouré d’une eau admirable. On y arrive en bateau; on s’y promene, on y pêche, on y dîne assez bien, à ce que disent les connaisseurs. C’est une frai cheur, une verdure, des parfums, des murmures qui ra vissent l’esprit.

Nous n’étions pas seules ce jour-là. Du reste, nous m le sommes presque jamais. Notre écuyer était un M. de Liebcn, dont il faut que je te parle un peu.

Un des adorateurs de ma tante a présenté à la mai son ce M. de Lieben comme prétendant à ma main , comme on dit. Ma tante a été d’abord, je dois lui rendre justice, enchantée de cette perspective d’un mariage avantageux pour moi. M. de Lieben a fait la demande; il a été agréé par ma tante et ajourné par moi. M. de Lieben est un homme comme tout le monde ; il ne m’a séduite, ni par sa figure, qui est passable, ni par ses manières, qui sont celles d’un homme bien élevé, sans être celles d’un homme distingué. J’ai pensé que des qua-

FEU BRESSIER.

ÜS

lités de cœur que je découvrirais sans doute plus tard m’inspireraient peut-être pour lui un sentiment de préférence, sans lequel je ne me marierai jamais.

M. de Lieben est donc devenu un des habitués de la maison ; mais voici ce qui est arrivé :

Ma tante ne se soucie en aucune façon de M. de Liebeu, et, je suis persuadée, n’en voudrait à aucun prix; mais elle est comme tous les collectionneurs : l’insecte le plus laid, la fleur la plus insignifiante, rendent plein de désir et d’envie l’entomologiste ou l’horticulteur auquel manquent précisément cet insecte ou cette fleur.

Ma tante Arolise m’abandonne certes de bonne grâce le cœur de M. de Lieben; mais sa vanité et sa coquetterie n’admettent pas que M. de Lieben paraisse être venu à la maison me choisir; il est donc nécessaire que l’attitude de mon attentif exprime bien ceci : qu’il m’a demandée et m’épouse parce qu’il n’aurait osé aspirer à ma tante. Or, quelques coquetteries risquées pour arriver à ce but ont tourné la tête du pauvre homme, qui est devenu sérieusement amoureux de ma tante; il continue à venir pour moi , il m’épousera même si je le veux; mais, s’il m’aime comme on aime une femme, il adore matante comme on adore une divinité. Mon humilité ne va pas jusqu’à accepter un cœur ainsi préoccupé, et j’aurais déjà notifié mon refus si ma tante, qui n’aime nullement la personne de M. de Lieben, n’était arrivée à aimer un peu son amour, son adoration et sa servilité!

Donc, accompagnées de M. de Lieben, nous nous sommes fait descendre sur le bord de la rivière; là.

M. de Lieben a commencé à me déplaire singulièrement : il a appelé le batelier qui devait nous conduire dans l’ile ; cet homme n’a pas entendu probablement et n’est venu qu’à un second appel. M. de Lieben lui a reproché son retard avec une hauteur ridicule. Ce pauvre garçon, qui est un jeune homme grand et d’une belle figure, est devenu rouge et a lancé un regard plein de fierté, qu’il a baissé aussitôt, se rappelant sans doute l’humilité de sa situation.

J’en ai été, le reste de la journée, fort malveillante pour M. de Lieben. Rien ne me choque autant, de la part des gens du monde, que leur arrogance à l'égard des gens du peuple. C’est, d’ailleurs, une chose terrible que de voir un homme humilié. Cela m'aurait paru sans doute moins odieux et moins ridicule à la ville, où l’homme du monde est dans sa puissance, où il est entouré de tout ce qu’il a édifié pour faire respecter cette singulière démarcation entre lui et le peuple.

Mais nous étions à la campagne, il nous fallait traverser une rivière rapide; les avantages que peut avoir Fhomme de salon n’étaient plus rien; c’était de force et d’adresse qu’il était question. Le batelier était alors au-dessus du citadin; tout y 'contribuait. Son costume commode, qui laissait voir les muscles de ses bras, contrastait avec le costume étriqué et gênant de M. de Lieben. Son visage basané était en harmonie avec cette nature riche et un peu âpre, bien plus que les mains et le visage pâle, qui dans un salon donnent quelque distinction, et aux champs ont l’air d’une maladie. Moi qui ne suis guère populaire d’habitude, je l’étais

devenue ce jour-là, tant l’arrogance de M. de Liebenm’avait été désagréable. Ma tante, du reste, quand nous causâmes le soir de cet incident, fut entièrement de mon avis; mais elle fut bientôt en proie à une inquiétude qui chassa de son esprit toute autre préoccupation : elle avait perdu dans notre promenade un bracelet d’un grand prix.

--Pourvu, dis-je, que vous l’ayez perdu dans le bateau.

— Plutôt que dans la rivière, sans doute ; je suis de ton avis, me dit-elle.

Non, repris-je, plutôt que partout ailleurs.

— Pourquoi cela? me demanda-t-elle.

— Parce que, dis-je, je suis sûre que le batelier est un honnête homme.

Je le crois comme toi, me dit-elle; je n’ai jamais vu plus de fierté que dans le regard qu’il a levé un moment sur M. de Lieben ; mais chaque vertu a ses bornes, et mon bracelet vaut cent louis, et il n’a peut-être de probité que jusqu’à concurrence de cinq cents francs. Nous retournerons demain.

Demain est aujourd’hui, et nous partons dans une ^ eure » Mélanie.

FEU BRESSIËK.

11ËLANIE A CAROLINE*

Tu me demandes des nouvelles du bracelet de ma tante d’un petit air tout à fait ironique, ma chère; je suis réellement fâchée de t’avoir laissée onze grands jours dans cette touchante inquiétude.

Il faut que je t’explique d’abord le timbre que portera ma lettre : nous sommes installées à la campagne, dans celte maison que nous allions voir le jour que le bracelet a été perdu; contrairement à ce que je pensais, nous recevons peu de visites; M. de Lieben nous entoure seul, plus que jamais mon prétendu , et plus que jamais amoureux de ma tante.

Revenons à l’histoire du bracelet.

Ainsi que ma tante l’avait annoncé, nous partîmes le matin à la recherche du bijou, et en môme temps pour Yoir la maison, car la vieille n’était pas revenue l’autre jour quand nous étions parties; cette fois, nous étions seules avec un domestique.

Arrivées au bord de la rivière, ma tante était extrêmement agitée de l’espoir de retrouver son bracelet et de la crainte de ne le point retrouver. Pour moi, je ressentis à ce moment un cruel embarras : il fallait appeler le batelier; je me souvenais bien de son nom, qu’il nous

avait dit; mais l’air de ce garçon, que je me rappelais au moins autant que son nom, faisait que je n’osais pas le nommer Louis. Avec un autre, cette espèce de tutoiement de la part d’une femme n’a pas d’inconvénient; mais, avec lui, cela me semblait embarrassant.

On a dit que, pour une femme distinguée, un jardinier et un domestique ne sont pas des hommes, mais simplement un jardinier et un domestique, comme d’autres choses sont un arbre et un fauteuil. Il faut croire que cela ne s’applique pas aux bateliers. Le domestique de ma tante s’appelle Jean. En l’appelant Jean, je marque la distance qui le sépare de moi; appeler ce batelier Louis me semblait produire un effet contraire. En un mot, comment te dire cela? mais il me semble que, pour tutoyer cel homme, il faut être son ami, ou sa femme ou sa maîtresse.

Or, comme, d’autre part, ma tante aurait ri aux larmes si je l’avais appelé monsieur Louis, je racolai le domestique qui se tenait derrière nous à la distance convenable, et je lui ordonnai d’appeler le batelier.

Jean se servit du cri ordinaire : « Ohé f la nacelle I »

Le bateau, que je reconnus, se détacha du bord; mais, à mesure qu’il s’approchait de nous, un vif étonnement s’emparait de ma tante et de moi : ce n’était pas Louis qui le montait; le batelier était un homme vieux et un peu cassé, qui mit à traverser la rivière deux fois plus de temps que n’en avait mis l’autre; cela parut fort long, surtout à ma tante, qui s’inquiétait du sort de son bracelet.

— Mon brave homme, lui dit-elle quand il fut ar-

FEU BRESSIER.

rivé, où est un jeune homme qui, il y a deux jours, nous a fait passer i’eau dans ce môme bateau? •

— Ah 1 dit-il, vous voulez parler de Louis?

— Précisément.

— Eh bien, ma chère dame, pour vous dire où il est, il faudrait le savoir, et je ne le sais pas.

— Ah !mon Dieu! s’écria ma tante; mais c’est que j’ai, l’autre jour, perdu un bracelet.

— Pour le bracelet, c’est différent, je sais où il est.

— Ah ! tant mieux ! Et où est-il?

— Il est dans les mains de Louis.

— Mais puisque vous ne savez pas où est Louis...

— C’est égal, ils ne sont perdus ni l’un ni l’autre.

— Qui vous fait croire cela ?

— Parce que Louis est un honnête homme, et qu’il vous rapportera votre brimborion.

— Un brimborion ! Mais mon bracelet m’a coûté deux mille francs.

— Il m’a dit en effet que ça pouvait valoir ça.

— Ah! me dit ma tante à l’oreille, il est perdu; je n’espérais qu’en leur ignorance de la valeur du bijou.

— C’est pour cela qu’il n’a pas voulu me le laisser et qu’il l’a emporté avec lui. Il m’a dit qu’on pourrait me le volera la maison, et, d’ailleurs, il dit qu’il reconnaîtra bien la personne qui l’a perdu, et qu’il veut le remettre lui-même.

— Sans doute, il a raison; il mérite une récompense, et il l’aura.

— Ma tante, dis-je, n’est-ce pas plutôt...?

J’allais dire : * Pour éviter une erreur; » mais je noie

FEU BRESS1ËR.

retins; il n y avait aucune raison pour que ce garçon ne fût pas enchanté d'une récompense que méritaient sa probité et le service qu’il rendait à ma tante.

— Voilà ce que Louis m’a dit, continua le bonhomme : « Vous demanderez à la personne qui viendra réclamer le bracelet, quel jour et à quelle heure elle veut que je le lui apporte chez vous. * Si c'est à vous qu’appartient cet affûtiau, vous n’avez qu’à parler.

— Vous le reverrez donc?

— Oh 1 il passe par ici presque tous les jours pour aller relever ses nasses.

— Qu’est-ce que c’est que des nasses?

— Des paniers pour prendre des anguilles.

— Il est donc pécheur?

— Oui, et un fin pécheur.

— Ce n’est pas à lui ce bateau où vous ôtes?

— Non, c’est à moi; c’est moi qui suis le passeur. L’autre jour, j’avais affaire à la ville, à cause d’un gredin de fils que j’ai, et Louis a eu l’obligeance de me remplacer pendant la journée.

— Où demeure-t-il?

— Je n’en sais rien; je sais seulement qu’il vient toujours de l’aval de la rivière; je le connais parce qu’il est assez causant , et puis il me donne quelquefois du tabac. Ces dames veulent-elles passer dans

nie?

— Non. Voici pour votre peine; nous reviendrons demain à sept heures du soir.

— C’est bien, madame, je le lui dirai.

Nous retournâmes à la ville, et je songeai quelle

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différence il y avait entre le pêcheur de l’autre jour et le batelier d’aujourd’hui, à la manière dont tous deux avaient reçu l’argent du passage : le vieux avait allongé la main avec avidité, on aurait dit qu’il voulait le saisir avec les yeux; l’autre, au contraire, avait tendu la main dédaigneusement, sans regarder ce qu’on lui donnait.

Il était de bonne heure ; nous allâmes voir la maison ; elle convint à ma tante, qui la loua en annonçant qu’elle se proposait de s’y installer peu de jours après. Le jardin est petit et assez laid; mais on est si près de la rivière et de la riche végétation qui couvre ses bords 1

Ma tante, à vrai dire, n’était pas to\it à fait tranquille sur son bracelet; moi-même, par moments, j’aurais mieux aimé qu’il n’eût pas aussi bien connu la valeur réelle de ce bijou. Enfin, le lendemain, nous étions avant l’heure chez le vieux batelier; Louis n’était pas arrivé; ma tante regardait souvent à sa montre. Le père Leleu commençait à paraître embarrassé; il sortait de temps en temps de ce qu’il appelle sa maison pour regarder sur la rivière, et aussi pour ne pas être avec nous, à qui il ne savait que dire. Tout à coup, il rentra en nous disant : « Le voilà I » Nous sortîmes de la cabane. Mais ce qui, pour les yeux exercés du père Leleu, était Louis, n’était pour nous qu’une sorte de tache noire, encore assez loin, qui remontait le courant de la rivière.

— Êtes-vous sûr que ce soit lui? demanda ma tante.

— * Un. enfant le reconnaîtrait, répondit le père

Leleu. Tous nos bateaux sont verts, et le sien est noir; d’ailleurs, il n’y a ici que lui qui marche à la voile.

En effet, nous commencions à distinguer que le bateau portail une sorte de voile brune triangulaire, qui de loin le faisait ressembler à un grand cygne noir.

Quelques instants après, nous reconnûmes Louis, qui fumait insoucieusement, assis ou plutôt couché à l’arrière de?on bateau; mais, quand le bateau arriva à toucher le bord, je fus frappée de son extrême pâleur.

— Qu’ avez- vous, Louis? demanda le père Leleu. Comme vous ôtes pâle, et comme vos vêtements sont mouillés t

— Ce n’est rien, répondit le pêcheur, c’est que je suis tombé dans l’eau.

— Vous aurez sans doute eu peur? — lui dit ma tante.

Je ne lui aurais pas dit cela, ma bonne Caroline.

Il ne répondit que par un sourire.

— Lui! s’écria le père Leleu; il nage comme un requin, et ça lui est parfaitement égal, d’être sous l’eau ou sur la terre; il y a même un vieux pêcheur qui m’a dit qu’il vivait mieux sous l’eau, mais je n’en crois rien.

— Et vous avez bien raison, père Leleu, répondit Louis.

Il descendit à terre. Après avoir éteint sa pipe et l’avoir laissée sur le bateau, il s’approcha de nous; il nous salua avec une grâce naturelle que les gens du monde acquièrent bien rarement; puis il dit à ma tante :

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— Madame, vous avez laissé tomber l’autre jour un bracelet dans mon bateau; le voici.

Ma tante prit son bijou si regretté, le retourna, l’examina, et tira de sa bourse une pièce d’or.

Je regardais le pécheur; il y eut sur son visage un imperceptible froncement de sourcils ; puis il appela le père Leleu, qui s’était éloigné.

— Pourquoi appelez-vous le batelier? demanda ma tante.

— Parce que, répondit-il, c’est à lui que cette récompense appartient ; c’est dans son bateau que le bracelet a été perdu et trouvé, et je travaillais pour son compte le jour que je vous ai amenées dans Pile Richard.

Le père Leleu arriva, prit la pièce d’or, remercia humblement. Ma tante me dit, en parlant de Louis :

— Il faut pourtant que je lui donne*quelque chose... Louis, dit-elle, votre bateau avec sa voile est-il aussi sûr qu’un autre?

— Oui, dit le père Leleu, quand c'est lui qui le mène.

— Eh bien, dit ma tante, est-ce que vous ne pourriez pas nous faire faire une petite promenade sur la rivière ?

— Si vous le voulez, madame.

Il alla cueillir dans l’île une brassée de luzerne en fleurs qu’il mit au fond du bateau, puis il nous aida à monter dedans.

Ma tante et moi, nous le regardions avec étonnement ;

il y avait dans toutes ses manières quelque chose de

FEU BRESSIER.

particulièrement distingué qui nous frappait également. Cependant ses vêtements, exactement semblables à ceux du père Leleu, consistaient en une sorte de blouse de laine bleue descendant jusqu’aux hanches; il avait une cravate de soie jaune comme en avait une le vieux batelier.

— Père Leleu, dit-il, vous devriez bien me donner un petit verre de schnik.

— Qu’est-ce que du schnik? demanda ma tante.

— Madame, dit le pêcheur, c’est un nom que nous donnons à l’eau-de-vie.

Ma tante fil une toute petite grimace ; puis, comme cela lui rappelait les habitudes des gens de rivière, elle lui dit :

— Louis, si vous voulez fumer, cela ne nous gêne pas.

— En êtes-vous sûre, madame?

— Oui, surtout sur la rivière.

Il nous fit un imperceptible salut et alluma sa pipe. Il nous invita à nous asseoir au milieu du bateau, le poussa à l’eau et sauta légèrement dedans.

— Vous ne mettez pas la voile? dit ma tante.

— Nous n’en avons pas besoin pour descendre le courant; l’eau nous portera toute seule. La voile nous servira pour revenir.

Alors nous commençâmes à voguer entre des rives délicieuses. Des deux côtés de la rivière s’élevaient des saules dont le feuillage étroit et bleuâtre se mêlait aux cimes vertes des peupliers. Des nénufars étalaient sur l’eau, près de la terre, leurs feuilles rondes et luisantes

FEU BRESSIER.

et leurs fleurs jaunes. Des libellules, des demoiselles , les unes vertes comme des émeraudes, d’autres bleues ou grises, voltigeaient et se poursuivaient sur l'eau. Le soleil se couchait, et ses rayons rouges venaient obliquement à nous à travers les saules du rivage. C’étai L un calme et un silence ravissants ; l’âme était plongée dans une ineffable extase.

Je regardai ma tante : son joli visage se trouvait par hasard dans un de ces chauds rayons que le soleil nous jetait à travers les feuilles des arbres; on eût dit qu’elle était illuminée par une céleste auréole; elle ôtait charmante.

Je regardai Louis. Il tenait les avirons et était assis en face de nous. Ses regards étaient fixés sur ma tante avec une profonde admiration.

Ma tante s’en aperçut et s’en embarrassa. Nous passions à cet instant devant une petite maison couverte de chaume, dont une vigne tapissait toute la façade.

— Quelle charmante maison I dit ma tante. Arrêtonsnous là un moment.

— Madame, répondit Louis, vous en verrez dix semblables sur le bord de l’eau.

— N'importe, je veux voir celle-là de prés.

— Elle y perdra, bien sûr. D’ici, vous ne voyez ni le tas de fumier qui doit être devant la porte, ni des enfants déguenillés : de près, tout cela vous gâtera l’aspect de la maison.

— Il commence à être tard, dit ma tante, nous n’irons pas plus loin aujourd’hui. J’ai l’estomac fatigué ; je

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trouverai sans doute un peu de lait dans ceUe maison?

Louis ne répondit pas, et dirigea son bateau vers le point indiqué avec un air de contrariété marqué. Il nous aida à descendre, puis se coucha dans le bateau pour nous attendre, et se mit à battre le briquet pour rallumer sa pipe.

Nous entrâmes dans une chaumière, mais tout y était fort sens dessus dessous. Un enfant d’une dizaine d’années était couché sur un lit; une jeune femme, penchée sur lui, semblait surveiller sa respiration; deux autres enfants tout petits se haussaient sur la pointe du pied pour voir leur frère, sur le lit trop élevé.

— Pardon, ma bonne femme, dit ma tante; je vois que vous avez un enfant malade et qu’il ne faut pas vous déranger. Je voulais vous demander un peu de lait.

— Je vais vous en donner, madame, répondit la paysanne. Il va bien, ce petit; il dort maintenant, il repose tout doucement. Je le regardais pour bien me persuader qu’il est là et qu’il est vivant.

Elle le baisa doucement sur le front et prit deux tasses bien blanches sur une sorte de dressoir, alla chercher du lait et nous l’apporta.

— Il y a une heure, dit-elle, je n’aurais pas pu vous en donner. Vous auriez vu moi elles deux petits que voilà (elle désignait les deux tout petits enfants), nous étions à pleurer et à crier au bord de l’eau. Mon mari est en voyage, et celui que voilà (elle montrait le lit) était tombé dans la rivière en pêchant à la ligne. Le pauvre cher enfant s’était débattu en criant, et j’étais

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arrivée pour le voir disparaître dans un Irou très-profond. Ah ! madame, quelle chose cruelle à voir I

Elle s’interrompit pour aller regarder et embrasser son enfant.

— Comme il dort bien ! dit-elle.

— Et comment a-t-il été sauvé? demandai-je.

— Voilà, reprit la fermière: je criais, j’appelais; j’allais, je crois, me jeter après lui, quand un pêcheur qui remontait l’eau poussa son bateau à la rive, me demanda où était tombé l’enfant et se jeta à l’eau. II plongea et fut quelques instants sans reparaître; puis je vis l’eau s’agiter, et le pêcheur revint : il ne rapportait pas l’enfant. Je tombai par terre écrasée par le chagrin et en disant : * Il est perdu! il est perdu! » Mais le pêcheur ne fit que reprendre un peu d’haleine, puis il disparut encore une fois sous l’eau. Cette fois, madame, il rapportait mon enfant, mais inanimé. « Oh! mon Dieul il est mort! » m’écriai-je, et je le couvrais de larmes et je l’embrassais, « Non, me dit le pécheur; entrons chez vous. » Là, il me le fit déshabiller et envelopper dans de la laine. Le pauvre petit respirait encore, et ne tarda pas à sourire et à parler, t Mettez-lui encore une couverture, » me dit le pêcheur. J’allai la chercher. Quand je revins, je ne le trouvai plus, son bateau était déjà bien loin. Je n’avais pas pu le remercier; je ms misa genoux et je priai Dieu de le récompenser. Oh ! oui. Dieu le récompensera, bien sûr.

— Il est tard, ditma tante; partons.

Elle nous conduisit quelques pas hors de la maison.

FEU BRESSIER.

Louis, en nous voyant, se hâta de disposer sa voile ; mais tout à coup la paysanne nous quitta, se précipita vers lui, le regarda, tomba à ses genoux, les embrassa en criant : . . .

— C’est lui 1 c’est lui!

Nous nous approchâmes. Louis s’efforçait de la relever; enfin il y réussit, lui demanda comment allait l’enfant, lui promit qu’il reviendrait le voir, et nous partîmes. Louis nous plaça dans le bateau comme nous étions en venant; mais, comme il fallait remonter le courant et diriger la voile, il se plaça à la pointe du bateau, derrière nous. Ni ma tante ni moi ne parlions. Louis fumait.

Cependant, comme nous étions près d’arriver, ma tante, se retournant, dit :

— Louis, dans quelques jours, je demeurerai dans le village pour le reste de l’été. Nous ferons quelques promenades avec vous.

Je m’étais retournée aussi. Louis rougit d’une manière visible.

Nous arrivâmes. Ma tante dit :

— Comme nous ferons souvent de pareilles promenades, il faut établir nos conventions. Vous devez avoir un prix, un tarif?

— Oui, madame, dit Louis ; c'est un franc par heure.

Ma tante regarda à sa montre et dit :

— Il y a deux heures.

Je me hâtai de payer Louis; j’avais peur que ma tante ne jugeât à propos de lui donner une pièce de cinq francs et de refuser la monnaie.

ISO

Ma tante me dit, quand nous fûmes en route :

— Combien lai as-tu donné?

. • — Mais, dis-je, quarante sous.

Elle réfléchit un moment et me dit :

— Tu as peut-être eu raison.

Depuis ce temps, nous sommes venues nous établir au village; il y a de cela plusieurs jours. Mais les embarras de l’installation nous ont pris tant de temps, que nous ne sommes pas allées une fois sur le bord de l’eau. Mélanie.

C’est autour de ces nouveaux personnages que se mit à voltiger l’âme de feu Bressier après qu’elle eut abandonné Cornélie et son héroïque amant. Louis et Mélanie lui convenaient pour parents. Mélanie était une grande et charmante fille ; ses formes étaient riches et sveltes à la fois; elle avait de grands yeux pleins d’une ardeur voilée, des yeux de velours noir ; ses longs cils, recourbés par le bout, emprisonnaient les plus doux regards, et parfois le ravissant sourire des gens tristes ; ses cheveux bruns, souples, fins, abondants, encadraient admirablement sa figure; elle avait l’âme douce et aimante. Depuis sa dernière lettre, elle cessa d’écrire à Caroline: ses idées et ses sentiments étaient trop confus pour qu’elle pût les exprimer à une autre, elle qui ne les comprenait plus elle-même. Elle était un peu

FEU BRESSIEtl.

effrayée de ce que, par instants, elle croyait voir dans son cœur. Elle retrouvait le beau pêcheur au fond de toutes ses actions et de toutes ses pensées. Elle allait voir quelquefois le matin celte fermière dont Louis avait sauvé l’enfant, et, chaque fois, elle portait à cet enfant quelque petit présent. Un jour, elle se demanda à elle-même si cette affection pour cet enfant était bien de la bonté et n’était que cela ; elle se demanda si c’était l’enfant qu elle aimait, et elle eut peur d’elle-même. Seule, elle se répétait les quelques paroles qu’elle avait entendu prononcer à Louis. Elle allait voir le père Leleu, et lui faisait redire les renseignements bien bornés, ou plutôt les vagues suppositions qu’jl avait ou faisait sur le pêcheur. La vue d’un bateau glissant entre les saules l’empêchait de respirer. Plus d’une fois elle passa des heures entières à le regarder pêcher, jeter ses filets et retirer ses nasses ; puis, quand le jour tombait, elle regardait le bateau s’éloigner et s’enfoncer dans la brume empourprée qui entoure sur l’eau le soleil couchant. Quelquefois Louis chantait une chanson de matelot : elle écoutait jusqu'à ce que la voix se perdît dans le bruissement des feuilles.

— Mon Dieu, se dit-elle, j’aime, et j’aime un batelier!... Et pourquoi ne 1’aimerais-je pas? se dit-elle après un moment d’accablement; n’est-il pas beau, et noble, et courageux? Qu’a-t-il de moins que les hommes qu’une femme est fière d’aimer? Des habits faits d’une autre façon. Plus d’argent : est-ce là ce qui doit décider l’amour? Quoi! j’avouerais sans honte à tout le monde que j’aime un homme comme M. de Lichen, et

je n’ose m’avouer à moi-môme que j’aime cet homme, auquel la nature a prodigué tous ses trésors?

Lorsque Louis l’apercevait de loin, il la saluait, mais sans jamais aborder de son côté.

Après quelque temps, Arolise se rappela la rivière et le batelier; elle proposa une promenade sur l’eau à sa nièce. C’étaient de ces propositions qui équivalent à un ordre, et auxquelles Mélanie ne pouvait répondre qu’en iuettant un châle et un chapeau. Elles se dirigèrent vers le bord de l’eau et appelèrent le père Leleu. Louis causait avec lui sur l’autre rive. Il laissa cependant le père Leleu aller chercher les deux dames, et continua à fumer sa pipe; mais, quand elles furent près de lui, il y avait sur son visage, à l’aspect d’Arolise, une joie qui n’échappa point aux yeux de Mélanie.

* Cette fois, ils dirigèrent leur, promenade en remontant le courant. Arolise trouva que cette partie de la rivière n’était pas aussi jolie que celle qu’ils avaient visitée à leur première promenade.

— Une autre fois, ajouta-t-elle, nous prendrons le même chemin et nous irons plus loin; aujourd’hui, nous allons retourner à terre. M. de Lieben doit venir prendre le thé avec nous, et j’ai donné ordre chez moi qu’on l’envoyât auprès du père Leleu.

Louis obéit, ramena les dames devant la maison du batelier,’ les lit descendre et les salua; puis, repoussant son bateau avec la gaffe, se laissa aller au courant

M. de Lieben attendait déjà depuis quelque temps; mais la soirée était si belle, qu’Arolise proposa de se promener encore un peu dans la cabane du passeur.

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Elle était navrée : toutes les attentions, tous les regards du pêcheur étaient pour sa tante; elle aimait un homme d'une condition aussi inférieure à la sienne, et elle n’était pas aimée de lui. Cet amour qui froissait tant son orgueil était dédaigné; de grosses larmes roulaient dans ses yeux.

M. de Lieben et Arolise revinrent la prendre presque aussitôt. Arolise, n’étant pas accompagnée de sa nièce, avait borné la promenade à quelques pas sur la partie découverte de la plage.

Mélanie n’entendit que la fin de la conversation.

M. de Lieben. — M. de Wierstein possède une des plus belles fortunes de France.

Madame de Liriau. — Ce que vous me dites là m’étonne on ne peut plus, et, d’ailleurs, n’est guère probable; mais je le saurai demain. * r

Arolise demanda au père Leleu s’il connaissait M. de Wierstein.

Leleu. — Je ne l’ai jamais vu.

Madame de Liriau. — N’a-t-il pas une propriété sur la rivière?

Leleu. — Oui, une île très-grande ; vous avez dû la voir l’autre jour. Mais on n’y laisse entrer personne. Son homme d’affaires a acheté à Richard le droit de passage ici, et on me le loue presque pour rien, à la condition que je ne conduirai personne dans l’île de M. de Wierstein. Celui qui était ici avant moi a perdu sa place à cause de cela.

Madame de Liriau. — Croyez-vous que Louis nous y conduirait ?

FEU BRESSJER.

Leleu. — Il ne l’oserait pas plus qu’un autre; M. de Wierstein lui ferait retirer sa permission de pèche. 11 a pris à ferme la pêche de la rivière.

Madame de Liriau. — C’est égal, je le lui demanderai ; j’espère qu’il ne me refusera pas.

Leleu. — Pour moi, vous me donneriez cent francs que je ne vous y conduirais pas; mais Louis est maître de faire ce qu’il veut. Cependant, comme c’est un bon garçon, je lui conseillerai de n’en rien faire, dans son intérêt.

Arolise avait remarqué l’admiration profonde du pêcheur pour elle; mais c’était, à ses yeux, s’acquitter d’un hommage que tout homme lui devait : elle n’en était pas autrement touchée. Cependant, le 1 lendemain, elle avait changé entièrement de manières avec lui ; Mélanie en fut surprise, et Louis s’en aperçut luimême. Pendant les autres promenades, elle s’était laissée être jolie; mais, ce jour-là, elle mettait en évidence tous ses avantages; elle tendait tous ses gluaux, comme disait sa nièce à Caroline.

— Il est impossible, pensait Mélanie, que le seul désir d’obtenir que ce garçon la conduise dans la propriété de M. Wierstein mette ma tante ainsi sous les armes.

— Il n’est pas probable, se disait le pêcheur, qu’il se soit opéré une aussi rapide métamorphose dans les manières de madame de Liriau à mon égard, sans qu’il y ait là-dessous quelque chose que je ne sais pas.

En effet, les batteries d’Arolise ne tiraient pas do

FEU BRESSIER.

haut en bas, comme il était à présumer qu’elles devaient faire pour attaquer et réduire un ennemi aussi humble que le pauvre pécheur Louis; elles étaient dirigées horizontalement, c’est-à-dire comme elles devaient l’être contre un adversaire placé sur le même terrain que l’agresseur.

Le père Leleu avait rapporté à Louis le fragment de conversation dont il avait été témoin, et les questions qu’on lui avait faites sur M. de Wierstein et sur son île, et aussi le projet de madame de Liriau de jeter le pêcheur dans une entreprise dangereuse.

— Pour moi, dit le batelier, je les ai averties que vous iriez si cela vous convient, mais que, pour cent francs, je ne toucherais pas la terre de l’fle du bout do ma gaffe. J’espère bien que vous ferez comme moi, maître Louis; je vous apprends, si vous ne le savez, que la permission de pêche, dont j’aime à croire que vous êtes muni, vous vient de l’homme d’alîaires de M. de Wierstein, et qu’une incartade comme celle qu’on veut vous faire faire serait cause qu’on vous la retirerait immédiatement. Si, comme je le suppose (il n’y a rien de déshonorant, et vous n'ètes pas le seul), si vous avez besoin de votre état pour vivre, vous ferez bien de regarder à deux fois ce que cette dame veut vous demander.

— J’y réfléchirai, dit le pêcheur.

— Et vous ferez bien, répondit le batelier.

Quand Arolise lui demanda s’il consentirait à les conduire dans la propriété de M. de Wierstein, il hésita un moment et répondit :

FEU BRESS1ER.

— Après-demain, si vous voulez.

Aroliseet M. de Lieben échangèrent un regard d’intelligence qui n’échappa pas à Louis.

La promenade fut courte, ce soir-là. Mélanie était triste et silencieuse; M. de Lieben et Arolise semblaient impatients de se communiquer quelques observations qu’ils avaient faites. Louis fumait sans rien dire ; il n’avait pas d’ailleurs l’habitude, quand il conduisait ces dames, de parler sans qu’on l’interrogeât.

De retour à la maison, Arolise dit à sa nièce:

— Après-demain, je saurai tout.

Mélanie. — Et que saurez- vous?

Arolise. — Je saurai ce que c’est que le prétendu Louis.

Mélanie. — Ne le savez-vous pas?

Arolise. — Que penses-tu de lui?

Mélanie. — Nous en savons beaucoup de bien; sa conduite au sujet de votre bracelet, son dévouement pour cet enfant qu’il a sauvé de l’eau, nous disent que c’est un noble cœur.

Arolise. — Mais ses manières?

Mélanie. — Il serait à désirer que tous les hommes du monde lui ressemblassent sous ce rapport comme sous les autres; elles ont servi à me convaincre d’une chose que j’avais toujours soupçonnée, c’est qu'il y a une partie de la politesse et de la distinction qui vient du cœur.

Arolise. — Tu ne vois dans tout cela aucun mystère?

Mélanie. — Aucun, ma tante.

FEU BRESSIER. 137

Arolise. — Et tu crois que Louis est véritablement un pêcheur?

Mélanie. — Sommes-nous donc entrées dans un roman, ma chère tante, où le héros doit nécessairement être autre chose que ce qu'il parait? Si Louis n’est pas un vrai pêcheur, ce n’est pas pour nous qu’il a pris ce déguisement, car nous l'avons trouvé en plein exercice de ses fonctions. Est-ce M. de Lieben qui vous a mis cela dans la tête? est-il fatigué d’être le héros de mon roman, et veut-il se faire relayer? Ma chère tante, Louis est aussi pêcheur que M. de Lieben est ennuyeux.

Arolise. — Tu pourrais bien avoir raison. Cependant j’ai fait quelques petites remarques qu’il serait bien difficile d’expliquer si Louis est réellement un pêcheur. As-tu fait attention au tabac qu’il fume? Il répand une odeur douce et suave, tandis que, lorsque le père Leleu , ou tout autre homme de celte classe, prend sa pipe, c’est à donner des nausées.

Mélanie. — Mais vous avez remarqué son costume, son visage et ses mains brûlés par le soleil, et son adresse à manœuvrer son bateau, et la familiarité du vieux batelier, qui certes n’est pas jouée?

Arolise. — On peut plaider pour et contre : je saurai cela après-demain. Certes, si ce beau pêcheur est M. de Wierstein, comme le pense M. de Lieben, c’est un joli roman, et je donnerai de bon cœur les mains au dénoûment, car il me semble que le pêcheur Louis m'honore d’une attention assez audacieuse.

Mélanie. — - Et si Louis est un pêcheur?

FEU BRESSIER.

Abolise. — Je m’en amuserai un peu jusqu’à la fin fie l’été.

Mélanie passa toute la nuit à pleurer. Elle se mit aussi à rassembler tout ce qui, dans le pécheur, venait à l’appui des soupçons de M. de Lieben ; puis elle se rappela les regards de Louis, si constamment fixés sur Arolise.

— Il l’admire, se disait-elle ; mais le pêcheur eût été découragé par les dédains de madame de Liriau, tandis que M. de Wierstein tombera dans les pièges d’Arolise, et son admiration deviendra de l’amour. Je suis punie de ma lâcheté : j’ai considéré comme une honte mon amour pour l’homme le plus noble et le plus généreux; je ne le trouvais pas digne de moi, et maintenant ce futile avantage qui lui manquait aux yeux de ma vanité va venir me l’enlever. Je n’ai pas su comprendre que le plus grand bonheur est de fa^ire un sacrifice à celui qu’on aime, et qu’en amour, c’est celui qui reçoit qui est généreux; maisquel sacrifice avais-je à lui faire? Quelle est donc ma position? Une fille pauvre qui ne diffère des filles du peuple que parce qu’elle gagne, au prix de cent humiliations, le pain que ces filles peuvent gagner fièrement de leur travail.

FEU BRESSIE&,

Mélanie évita sa tante jusqu’au jour fixé pour la promenade dans l’ile de M. de Wierstein. Elle sentait contre elle des mouvements qui ressemblaient singulièrement à la haine. Quand on fut sur le point de partir, madame de Liriau avisa que Mélanie avait une robe qui faisait admirablement ressortir la plus charmante taille du monde.

Elle prit son air le plus caressant et lui dit :

— Mon Dieu! quelle robe as-tu là, Mélanie?

Mélanie. — Mais, ma tante, une robe que vous avez vue trente fois.

Arolise. — Mais tu mourras de froid avec cela.

Mélanie. — Oh I ma tante, il fait si chaud !

Arolise. — Tu sais bien que c’est le soir que se fait la promenade.

Mélanie. — Je mettrai un châle.*

Arolise.— Non, non, je serais dans une inquiétude mortelle. , • T

Mélanie. — Vous ôtes trop bonne, ma tante; mais, avec un châle...

Arolise. — Il faut absolument que tu mettes une robe ouatée. Comment, d’ailleurs, as-tu pu, pour une partie de campagne, choisir une robe qui^outre qu’elle est froide, doit te gêner horriblement?

U» FEU BRESSIER.

Mélanie. — Au contraire, ma tante, elle est horriblement large.

Mélanie répondait ce que répond toute femme à laquelle on dit qu’elle est serrée. Du reste, elle tenait à garder sa robe, précisément par la raison pour laquelle sa tante voulait qu’elle en changeât.

— Tenez, ma tante, dit-elle en s’enveloppant dans un châle épais, croyez- vous que j’aurai froid comme cela?

Arolise. — C’est peut-être une folie, mais je ne suis pas maîtresse de mes inquiétudes. Cette promenade n’aurait aucun charme pour moi si je devais sans cesse frémir pour ta santé, et j'aimerais mieux me priver du plaisir que j’en attends.

Mélanie comprit qu’il fallait obéir; elle se déshabilla et prit un autre costume. Elle n’osa pas remarquer tout haut que sa tante, qui avait si peur du froid, était plus que raisonnablement décolletée pour une promenade en bateau.

— Mais, pensait Arolise, avec quoi, sans cela, avec quoi se parerait-on, quand on est en deuil?

(Disons ici, à l’usage des générations futures, que ce décolletée, qui semble, au premier abord, vouloir dire qu’on dégage et qu'on découvre son cou, est une expression consacrée par les femmes pour exprimer l’action de montrer à nu le cou, les épaules, la moitié du dos, et les deux tiers de la gorge. J’en excepte celles qui montrent plus de gorge qu’elles n’en ont.)

11 est six heures; les deux dames parlent, accompagnées de M.de Lieben, et l’on se promène un peu dans l’ile Richard en attendant l’arrivée de Louis. II n’ar-

FEU BRESSIER.

rive qu’à sept heures ; M. de Lieben l’accueille par un A la bonne heure f des plus impertinents. Louis fait entrer Aroliseet Mélanie dans son bateau. M. de Lieben veut y prendre place, mais Louis l’arrête.

— Pardon, monsieur, je ne peux vous emmener.

M. de Lieben. — Gomment! qu’est-ce que ça veut dire?

Louis. — Je ne puis avoir l’honneur de vous prendre sur mon bateau.

Arolîse. — Et pourquoi cela, Louis?

Louis. — Parce que mon bateau serait trop chargé.'

M. de Lieben. — Alors il faut pçendre celui du père Leleu, qui est plus grand.

Louis. — Le bateau du père Leleu n’a pas de voile, et la route est longue.

M. de Lieben. — Je récompenserai ce que vous aurez de fatigue de plus.

Leleu. — Pour moi, je ne prête pas mon bateau pour une expédition que Louis n’entreprendrait pas s’il m'en croyait; je n’ai pas envie de me compromettre et de perdre le passage.

Arolîse. — Vraiment, Louis, cela me contrarie beaucoup.

M. de Lieben. *— Si vous étiez raisonnables, mesdames, vous ne feriez pas celte promenade. Quel plaisir y trouverez-vous?

Arolîse. — Oh! pour la promenade, j’y tiens absolument. (Bas, à M. de Lieben .) Restez, faites-vous conduire par le vieux batelier.

FEU BRESSIER.

M. de Lieben, bas. — Vous savez bien qu'il ne voudra pas.

Arolise, bas. — Si vous ne savez pas l’y décider, c’est que vous ôtes bête ou avare, et nous serons toutes consolées de votre absence. (Haut.) Adieu, monsieur de Lieben ! à tantôt.

Le bateau glisse sur l’eau; mais bientôt Louis cesse de ramer et se contente de tenir sa chaloupe dans le courant.

— Avouez, Louis, dit Arolise, que vous auriez bien pu prendre M. de Lieben.

— Peut-être, madame, répondit Louis; mais je risque beaucoup pour vous, et je ne veux le faire que pour vous.

— Mais comme nous allons doucement ! remarqua madame de Liriau.

— C’est que je ne veux pas arriver à l’ile avant la nuit; on nous verrait.

— Obi mon Dieu! mais à quelle heure reviendronsnous ?

— A l’heure que vous ordonnerez, madame; le vent est aujourd’hui favorable pour le retour; il ne faudra que quelques minutes pour vous ramener chez vous.

— Mais toutes deux seules, la nuit... Il faut que nous ayons bien confiance en vous, Louis. Mélanie, dit-elle bas à sa nièce, je suis sûre maintenant que c’est M. de Wierstein.

A ce moment, on passait devant la cabane de la fermière dont le pêcheur avait sauvé l’enfant; madame de Liriau parla pour la première fois à Louis de ce

FEU BRESSIER.

trait d’humanité, mais avec des paroles ampoulées et exagérées. D’abord Louis parut recevoir ses éloges avec plaisir; mais bientôt il devint sérieux, il leva sur elle un regard pénétrant ; il était visiblement agité.

A force de remuer des mots, Arolise en trouva quelques-uns qui le touchèrent.

— Ah! madame, dit-il, que ne ferais-je pas pour mériter de vous de semblables paroles?

Heureusement pour Mélanic qu’il faisait nuit, elle n’aurait pu cacher sa pâleur et les larmes qui s’échappaient de ses yeux ; un moment elle eut envie de se jeter dans la rivière. Les yeux de Louis, suppliants et amoureux , avaient rencontré ceux d’Arolise, qui ne s’étaient baissés qu’après l’échange d’un de ces traits de flamme qui percent les enveloppes du cœur pour y déposer une sainte promesse.

— Après tout, se dit l’âme de feu Brecsier, si elle l’aime, ce sera un beau couple; j’aurais mieux aimé l’autre, mais je n’ose déjà plus être si difficile. Me voici à la fin de l’été, et je commence à croire qu’il n’est pas commun de rencontrer deux bouches qui se joigneiT par amour et rien que par amour. Seulement, j’ai bien peur qu’Atolise n’aime le pécheur que depuis qu’elle le croit M. de Wierstein, c’est-à-dire le possesseur d’une immense fortune et l’un des hommes les plus recherchés dans le monde.

— Nous voici arrivés, dit Louis en dirigeant son bateau vers un bras de la rivière qui entourait en murmurant une île qui semblait une haute et épaisse forêt de saules et de peupliers noirs pleins d’étoiles.

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Louis chercha quelque temps un endroit commode pour aborder, amarrà son bateau à un saule et aida ses passagères à descendre sur l’herbe. Ii serra doucement la main d’Arolise, et crut seiitir qu’elle répondait à cette pression.

— O mon Dieu 1 pensa-t-il, pourvu que je ne me irompe pas! Maintenant, dit-il, suivez-moi.

Tous les trois se glissèrent à travers les saules, et S'arrêtèrent tout à coup, surpris d'un spectacle inattendu.

Cette forêt touffue, inculte, n’était qu’une ceinture, qu’un rideau qui enfermait le plus magnifique parc du monde : des allées sablées se perdaient sous des masses de verdure; une musique délicieuse se faisait entendre, sans qu'il fût possible de voir d’où elle venait; de place en place, un arbre était chargé de lanternes allumées, les unes rouges, les autres vertes, bleues ou jaunes : on eût dit de grandes fleurs lumineuses. Des lampions cacl.éî éclairaient à terre une confusion de fleurs de toutes sortes; c’étaient des gazons de roses, des taillis de tubéreuses qui embaumaient l’air. En passant sous des voûtes de verdure, on reconnaissait à l’odeur qu’on était dans des jasmins et dans des chèvrefeuilles. C'était un enchantement, une féerie. Arolise et Mélanie, se tenant par le bras, ne se communiquaient leur surprise que par des pressions silencieuses. La musique se tut, et l’on entendit de loin deux trompes de chasse qui se répondaient, échangeaient ou jouaient ensemble de solennelles fanfares.

Arolise et Mélanie s’arrêtaient de temps en temps,

FEU BRESSIER.

puis faisaient quelques pas; alors elles voyaient à leurs pieds les fleurs les plus rares, les plus parfumées; tout était éclairé avec un. art infini. Le dessous des arbres illuminé, tandis que le dessus formait des voûtes noires, produisait un effet contraire à celui du jour, plein de mystère et de magie.

Tout à coup, comme ils sortaient d’une allée sombre, une voix se fit entendre qui dit :

— Qui va là? et qui êtes- vous?

Arolise et Mélanie avaient en ce moment si parfaitement oublié M. de Lieben, qu’il y a conscience à nous de nous souvenir de lui, et de vous dire ce qu’il faisait en ce moment. Il faisait de droite à gauche le tour d’une Ile plantée d’osiers, qui pouvait bien avoir trente pieds en tous sens, et sur laquelle le père Leleu l’avait déposé. Voici pourquoi et comment.

Le bateau de Louis était encore en vue, qu’il avait dit au vieux batelier :

— Écoutez, mon brave homme, quand vous disiez l’autre jour que pour cent francs vous ne conduiriez pas quelqu’un sur nie de M. de Wierstein, vous ne vous attendiez pas qu’on vous les offrirait. Eh bien, les voici, et en or, si nous nous mettons en roule à l’instant môme.

Leleu. Monsieur, c’est absolument comme si vous

FEU BRESSIER.

m'offriez deux liards pour vous conduire à la lune; je vous ai dit que cela m’exposerait à perdre le passage de. l'üe Richard, et c’est le pain de toute ma famille.

M. de Lieben. — Eh bien, louoz-moi voire bateau pour la soirée; je les vois encore, je les rejoindrai.

Leleu. — Cela ne se peut pas, monsieur; il faut que mon, bateau, soit là pour les passagers qui pourraient se présenter.

M. de Lieben. — Il ne viendra personne à cette heure-ci.

Leleu. — Peut-être, monsieur. Mais, d’ailleurs, croyez-vous qu’on ne reconnaîtrait pas mon bateau, si l’on vous prend dans l’île?ne sont-ils pas tous numérotés? Et puis, voyez-vous, monsieur, conduire un bateau d’ici à l’île de M. de Wierstein, entrer dans le petit bras de la rivière et revenir ensuite ici , c’est quelque chose qu’on ne vous apprend pas à fa ville. Avant d’être à moitié chemin, vous n’auriez plus de peau aux mains.

M. de Lieben. — Peu vous importe!

Leleu. — Peut-être encore, car vous feriez perdre mon bateau ; mais ce qui m’importe, c'est que j’en ai besoin ici, et que, si par hasard vous arriviez là-bas, on reconnaîtrait mon bateau comme on me reconnaîtrait; les bateaux ont une figure comme les gens. Un bateau que j’ai vu une fois peut se déguiser autant qu’il lui plaît, je suis toujours bien sûr de le reconnaître.

M. de Lieben. — Père Leleu...

Leleu. — Monsieur?

M. de Lieben. — Vous êtes un vieil entêté.

FEU BRESSIEIt Leleu. — On me l’a toujours dit.

M. de Lieben. — Eh bien, ce bateau que vous ne voulez pas me louer, je vais le prendre de force.

Et, en disant ces paroles, M. de Lieben sauta dans le bateau et délia 1 amarre avant que le père Leleu, qui n’était plus bien agile, eût pu l’en empêcher; il se poussa à quelques pas du rivage, et dit :

— Voyez maintenant : ou conduisez-moi, ou je me mets en route tout seul.

Leleu réfléchit un moment, et dit :

— Je vous conduirai, jetez-moi l’amarre. Vous êtes plus entêté que ra®i.

M. de Lieben lui jeta une corde au moyen de la-quelle il ramena à terre le bateau, sur lequel il monta..

Monsieur, dit-il, vous ferez mieux de ne pas vous obstiner et de revenir à terre.

— Non, non, en route.

— En route donc! dit tristement le père Leleu.

Il prit les avirons et commença à ramer du côté où Louis avaitdtsparu dans la brume. Au bout d’un quart d’heure il dit :

Monsieur, il est encore temps; vrai, vous feriez mieux de m ordonner de retourner à la maison.

— Allons donc, vieux radoteur!

— Allons, dit le père Leleu.

Un quart d’heure après, il dit :

Voila l’île deM. de Wierstein...

~Ça?

-Ça.

Ça n’est pas grand.

FEU BRESSIER.

— Ça vous parait comme ça ; mais, quand vous serez dedans, vous en serez content. Pourtant, monsieur, si vous vouliez, nous pourrions encore retourner.

— Taisez-vous, et abordez.

— Vous le voulez? dit le père Leleu.

Il aborda. M. de Lieben sauta à terre. Le père Leleu, au môme instant, se poussa loin du rivage et rama sans bruit pour retourner chez lui. M. de Lieben fit quelques pas dans l’ile, puis revint à la place où il supposait le bateau, et dit à voix basse :

— Je vous retrouverai là, père Leleu.

Il se remit en route; mais il ne tarda pas à reconnaître la vengeance du vieux batelier. Il n’avait pas fait quinze pas à travers les osiers, qu’il retrouva la rivière; il prit dans l’autre sens, il fil quinze pas, et trouva encore la rivière.

Il revint en courant à l’endroit où il avait laissé le bateau, il ne le trouva pas.

— Je me suis peut-être trompé, dit-il.

Et il fit tout le tour de l’île, appelant le père Leleu, d’abord à voix basse, puis élevant la voix jusqu’au cri. Pas de père Leleu !

Alors M. de Lieben comprit qu’il était dans une situation analogue, sous certains rapports, à celle de Robinson Crusoé, mais beaucoup plus triste sous un autre, en cela qu’elle était ridicule.

N’ayant aucun moyen de l’en tirer pour le moment, nous le laisserons continuer ses tours et exhaler sa colère en imprécations variées. Retournons auprès de Mélanie et de sa tante.

FEU BRESSIER. 14 »

XXIY

A cette voix qui criait : « Qui va là? et qui êtesvous? » les deux femmes, saisies de frayeur, s'étaient rejetées dans l’allée sombre, où elles se tenaient immobiles, pressées l'une contre l’autre. Louis, qui se tenait derrière elles, se trouva alors devant et parfaitement éclairé. La personne qui avait parlé était un jeune homme et d’une figure agréable, quoique empreinte en ce moment de sévérité et de colère. Sa mise était riche plutôt que distinguée.

— Qui vous a permis de venir ici? demanda-t-il à Louis d’un ton impérieux. Ne puis-je être tranquille chez moi sans que tout le monde s’y introduise? Trop heureux encore si ce n’est qu’une sotte curiosité qui vous amène, et si l’heure de votre entrée clandestine dans ma propriété ne cache pas de plus mauvais desseins f

Mélanie, traînant sa tante après elle, sortit de la retraite que leur donnaient les arbres, et se montra pour ne pas laisser planer plus longtemps sur Louis un soupçon aussi offensant. Arolise prit la parole et dit :

— C’est sans doute à M.de Wierstein?...

L’étranger salua poliment et dit :

— Oui, madame.

FEU BRESSIER.

— Eh bien, monsieur, dit Arolise, il n’y a de coupable que moi; j’ai forcé ce pauvre garçon de nous amener ici malgré sa répugnance. Nous allons nous retirer.

— Oh ! oui, ma tante, partons, dit tout bas Mélanie.

Puis, se rapprochant de Louis, qui restait immobile

et les bras croisés :

— Mon pauvre Louis, combien je suis fâchée que nous -vous causions ce désagrément !

— Madame, dit l’étranger, je n’imposerai qu’une seule punition à votre curiosité : c’est que vous me permettiez de vous faire voir moi-même ce que vous êtes venues chercher. Vousvoilà exposées aux manies d’un propriétaire qui va vous faire tout admirer et ne vous fera pas grâce d’un brin d’herbe.

— Ma tante, partons, répétait tout bas Mélanie.

— Monsieur, répondit madame de Liriau, vous nous permettrez de nous retirer. Tout annonce que vous donnez une fête, que vous avez du monde; nous serions à la fois importunes et embarrassées.

— Moi, madame! je n’ai personne. Je ne suis pas de ceux qui mettent des toiles vertes sur leurs tableauxet des housses sur leurs meubles, et ne les découvrent <que pour les autres. Je n’ai pas besoin, pour jouir des belles choses, qu’elles soient enviées par des spectateurs. Je me donne ainsi des fêles à moi-même; seulement, je ne puis me faire de surprise. Le hasard s’est chargé celte fois de m’en préparer une, la plus agréable du monde; vous ne voudriez pas m’empêcher d’en protiter. D’ailleurs, vous êtes mes prisonnières, et la

FEU BRESSIER.

grâce de ce garçon, auquel j'ai bien envie de pardonner, est à ce prix.

— Allons, dit Arolise à sa nièce, il faut rester.

— Mais...

— Ce serait ridicule.

L’étranger offrit un bras à madame de Liriau, et fit mine d’offrir l’autre bras à Mélanie; mais, comme il s’y attendait, .elle s’inclina et prit le bras de sa tante resté libre.

L’étranger se tourna vers Louis et lui dit :

— Pour vous, mon garçon, tenez-vous à portée de recevoir les ordres de ces dames.

— Louis est un pêcheur, se dit madame de Liriau.

— Louis est un pêcheur, se dit Mélanie.

Mais, pour la première, ces paroles renfermaient du dédain, du mécontentement et de l’ernharras. Pour la seconde, elles voulaient dire : * Ma tante ne L’aimera pas, il n’a plus le brillant prestige qui l'entourait; ce n’est plus qu’un noble cœur, un honnête homme. Je puis l’aimer. »

L’étranger leur fit visiter le parc en détail,. puis, les conduisit, comme par hasard, dans un pavillon richement décoré, où une table était dressée. Elles refusèrent de souper; cependant Arolise accepta une glace, puis quelques friandises. L’étranger fut aimable et empressé ; Arolise fut coquette. La musique invisible continuait à jouer les plus ravissantes mélodies ; il venait à travers le silence et la fraîcheur de la nuit des bouffées de musique et d’odeurs. L’âme se laissait aller, à un doux enivrement. Un moment, comme l’étranger

s’était éloigné pour donner quelques ordres, madame de Liriau dit à sa nièce :

— Heureuse la femme qui sera reine de ce séjour enchanté I Quelle charmante retraite 1

— Oui, pensa Mélanie, quelle charmante retraite pour y aimer un autre !

Il se passa plusieurs heures avec une effrayante rapidité. Mélanie en avertit madamede Liria«,qui écoulait les complimenis du maître de Pile avec une bienveillance marquée. Arolise manifesta l’intention de se retirer.

— Monsieur de Wierslein, dit-elle, vous nous avez fait passer une soirée ou plutôt une nuit charmante.

— Et vous, madame, dit-il, vous avez gâté à tout jamais une solitude et une retraite chéries.

— Vous plaisantez.

— Non : tout ce que j’aimais ici n’était qu’un cadre; ce sera surtout un cadre vide, maintenant qu’il a été rempli d'une manière si charmante.

il était près de deux heures après minuit quand on finit par abandonner l’île de M. de Wierstein. Il reconduisit Mélanie et sa tante jusqu’au bateau qui les avait amenées. Par son ordre, le bateau était tout pavoisé de lanternes vertes. Louis se tenait debout, silencieux et pensif.

— Voulez-vous me permettre de vous reconduire? demanda l’étranger.

— Pourquoi? répondit Arolise. Nous avons le batelier.

FEU BRESSIER.

— Mais, dit M.de Wierstein, ce n’est pas pour ramer que je veux aller avec vous.

— Merci ; il est tard, restez chez vous.

— Je n’y reste pas, je retourne à la ville; j’ai donné ordre qu’on m’attendît avec mes chevaux en face de l’île Richard. Si vous refusez de m’emmener jusque-là, je serai fort embarrassé.

— Venez donc, puisqu’il en est ainsi.

Il entra dans le bateau et s’assit à côté d’Arolise. Mélanie se dérangea et se mit sur un autre banc. L’étranger parlait bas à madame de Liriau, qui ne jeta pas un seul regard sur Louis. Pour Mélanie, elle lui adressa trois ou quatre questions insignifiantes, d’un ton doux et bienveillant. Louis, triste et préoccupé, lui répondit à peine.

Aussitôt qu’on eut quitté la rive, un second bateau s’en détacha à son tour, et, faisant force de rames, ne tarda pas à précéder le premier à une assez longue distance. Il était illuminé avec des lanternes rouges. Tout à coup il en sortit une musique ravissante, qui continua à marcher devant le bateau de Louis. Cependant, au bout d’une demi-heure, il s’arrêta et aborda à une petite Ile.

— Qu’ont donc les musiciens? demanda de mauvaise humeur M. de Wierstein, qui, grâce aux lanternes rouges, distinguait parfaitement les mouvements du bateau.

Voici ce qu'ils avaient :

En passant devant l’oseraie, ils avaient entendu la voix lamentable de M. de Lieben; ils l’avaient fait monter à leur bord, et ils avaient repris leur marche.

164 FEU BRESSIEB.

M. de Lieben se fit mettre à terre avant l’arrivée de l’autre bateau. Il ne voulait pas raconter sa mésaventure à Arolise. Ce bateau chargé dé musiciens, cet autre dans lequel il voyait un étranger, cet air de fête, ces lanternes de couleur, tout lui annonçaitqu’en un pareil moment le récit de son malheur exciterait plus de gaieté que de pitié. Pour M. de Wierstein, il demanda la permission d’aller savoir si cette nuit sur la rivière n’avait pas eu pour la santé d’Arolise un résultat fâcheux. Arolise ne refusa pas.

Il faut maintenant que nous fassions quelques pas en amère pour prendre connaissance d’une lettre que M. de Wierstein avait, quelques jours auparavant, adressée à son ami Frédéric Mornand.

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