LOUIS DF. WIERSTEIN A FRÉDÉRIC MORNAND
Il faut que je te dise que Dubois, — qui, ainsi que moi, s’appelait Loui6, tu sais que nous avons eu le même parrain, — a cru devoir changer ce nom un peu vulgaire, il estvrai,mais que j’aime à cause de l’excellent homme qui me l’a donné. Louis Dubois s’appelle maintenant Arthur; son nom de Dubois a également subi une légère modification. Mais, comme ceci était plus grave relativement à la prétention que cette altération affi-
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chait, il a mis deux ans à transformer son nom de Dubois en celui de Du Bois, en séparant graduellement les deux syllabes; puis, sans bruit, il a changé la 'première syllabe de Dubois en un article, en l'écrivant et en le faisant graver sur des cartes de visite •> du Bois. Tuis il lui est mort un oncle, et il a envoyé» de®i lettres
de faire part au nom de M. Arthur du Bois.
Je voudrais que tu visses maintenant la retraite que je me suis arrangée; c’est la réalisation des rêves que je faisais quand la triste pauvreté appesantissait sui moi sa main crochue. Mon île est le plus ravissant endroit du monde. Je n’ai absolument rien changé >à ce qui se peut voir du dehors; les bords sont toujours hérissés de saules dont les branches pendent dans l’eau, et autour desquels grimpent les lianes des'grands volubilis blancs. Pour le pêcheur qui passe, c’est une île comme toutes les autres îles. J’ai réservé mes magni- , licences pour les parties cachées de mon séjour. Quelques bourgeois de la ville cependant, au commencement de la saison, se sont avisés de s’y faire^escendre, et j’ai trouvé un jour une société , comme ils disent, faisant sur une de mes pelouses un repas champêtre, et y laissant pour trace de leur passage des débris de pain et de jambon. Quelques-uns s’étaient fait des cannes avec les plus belles branches d’un cerisier à fleurs doubles. J’avisai un moyen de prévenir m futurum de semblables invasions.
Il y a, à une demi-lieue de là, une autre ‘lie banale et publique dans laquelle un mauvais cabaret attire, les jours dé fête, un grand concours de monde, et queb-
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quefois même des gens assez bien. Un batelier paye au cabaretier propriétaire de nie une redevance annuelle pour avoir exclusivement le droit de passer le monde d’une rive à l’autre. J’ai appris par des pécheurs que c’est ce batelier qui avait conduit les bourgeois dans mon lie. J’ai envoyé mon homme d’affaires trouver le cabaretier. Il lui a offert pour le privilège du passage une redevance double de celle qu’il reçoit. Il n’a pas hésité à lui donner la préférence. Maître du passage, je l’ai fait donner, toujours par mon homme d’affaires, à un vieux pêcheur que je rencontre quelquefois sur la rivière, et qui commence à avoir bien du mal à faire son pénible métier, à cause des nuits froides qu’il faut passer dehors. On lui a sous-loué le passage avec des avantages qui le rendent le plus heureux des hommes. Ce qu’il y a à remettre sur ses bénéfices n’a pour but que de Je tromper lui-même sur ma situation, pour ne pas donner un nouvel attrait aux invasions que je veux éviter. Ces quelques écus, d’ailleurs, rentrent chez lui sous forme de petits cadeaux à sa femme et à ses enfants. Quant à moi, il me prend pour un pêcheur; il sait que je m’appelle Louis, et n’en demande pas davantage. Il me voit presque tous les jours sur la rivière, manœuvrant mon bateau ou jetant l’épervier aussi bien, j’ose m’en flatter, qu’aucun pêcheur du pays. Mes costumes sont peu capables de me dénoncer comme bourgeois.
Maintenant que l’inviolabilité de mon île est assurée, je suis heureux et tranquille dans ma retraite pendant toute la belle saison; l’hiver, j’habite à la ville le riche
hôtel que m’a laissé mon oncle. J’ai conservé, dans le triste quartier du Marché, le logement que j’ai habité quelques années, lors de mes luttes avec la misère, quand le dégoûtdes autres professions me faisait croire de si bonne foi que j’avais une irrésistible vocation pour la peinture. Je n’ai rien changé à la disposition de l’atelier; j’y vais quelquefois passer une' journée, lorsque je veux bien raviver mes souvenirs et revoir mes jours écoulés. Il y a quelques jours, me trouvant dans un quartier éloigné, j’eus faim et je cherchai inutilement un restaurant d’une apparence confortable. Tout à coup je me dis :
— Mais, mon bon Louis, vous êtes, ce me semble, devenu terriblement bégueule. Rappelez-vous donc, et vous me ferez plaisir, vos dîners avec un morceau de pain et un morceau de fromage de deux sous; rappelez-vous vos sensations gastronomiques quand l’état de vos finances vous permettait de vous élever jusqu’à un somptueux cervelas de trois sous.
J’entrai alors dans un cabaret, je me plaçai à une longue table sur laquelle dînaient des ouvriers, et je dînai comme eux et avec eux.
Ce retour sur le passé jeta mon esprit, comme de coutume, dans une sorte de rêverie mélancolique qui n’est pas sans douceur. Aussi pris-je, pour la prolonger, la résolution d’aller le lendemain à mon atelier et d’y faire un de mes dîners d’autrefois. Le hasard se chargea de compléter l’illusion en me faisant rencontrer Dubois. Je l’invitai à dîner; il aurait au moins autant aimé dîner à l’hôtel; cependant il consentit à se prêter à mon
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caprice et à mon enfantillage. J'étais le lendemain à l’atelier longtemps avant lui; je retrouvai sur le mur, couleur chocolat, les adresses écrites à la craie de divers modèles que je faisais poser : cinq ou six juives plus ou moins belles qu’on trouve plus ou moins dans tous les tableaux contemporains; plus, diverses inscriptions également à la craie, telles que :
Jet', on ne parle pas politique ; ou :
On est prié de remettre à sa place la pipe dont on s’est servi.
Je retrouvai encore, toujours écrit à la craie sur le mur, un reçu du pauvre diable de tailleur qui me faisait alors de si étranges redingotes.
Dubois arriva.
— Eh bien, me dit-il, où est le dîner?
— Mais, lui dis-je, as-tu donc oubliéque c’est unde nos dîners d’autrefois, et que nous devons l’aller chercher nous-mêmes?
Dubois. — Je frémis de la rigueur de ta mémoire* tâche au moins d’y trouver un dîner le moins mauvais possible.
Louis. — Écoute, nous allons refaire le dîner splen- >dide que nous flmes le jour où je vendis mes livres.
Dubois. — Parbleu ! je m’en souviens : des côtelettes à la sauce de chez le charcutier, une tourte et une bouteille de vin cachetée.
Louis. — Es-tu sûr que le vin fût cacheté?
Dubois. — Si j’en suis sûr? Certes, oui, j’en suis sûr.
Louis. — Je croyais plutôt me rappeler...
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Dubois. — Cacheté, mon cher, cacheté, tout ce qu’il y avait de plus cacheté au monde ; il me semble voir encore la bouteille. Si elle était cachetéel je t’en réponds, qu’elle était cachetée, et cachetée d’un cachet vert encore.
Louis. — Ya donc pour le vin cacheté.
Nous nous mimes en route chacun de notre Côté; une demi-heure après, le dîner était servi ; une autre d$miheure après, mangé.
Je ris à me tordre lorsque Dubois se lit, comme autrefois,un col de chemise en papier à lettres ; c’était, il faut le dire, une de nos plus sublimes inventions. A la lumière, cela faisait, même à tromper les femmes, l’effet de linge de la plus grande finesse.
Quand nous quittâmes l’atelier, je dis à Dubois :
— Je te dois un dédommagement; viens passer quelques jours dans mon île.
Nous partîmes le lendemain de bon matin. En attendant le dîner, j’allai relever mes nasses; à quelque distance de chez moi je rencontrai mon batelier :
— Eh bien, père Leleu, comment cela va-t j il?
Leleu. — Mais assez bien, maître Louis, sauf un
ennui qui me survient.
Louis. — Et quel est cet ennui?
Leleu. — Oht vous n’y pouvez rien faire, ni moi non plus.
Louis. — C’est égal, dites toujours,
Leleu. — Il *y a que c’est demain fête, qu’il va venir ici du monde comme s’il en pleuvait, et que j’ai reçu une lettre qui > m’annonce que mon fils étiré, qui tra-
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vaille à la ville, s’est fait mettre en prison pour s’être battu, qu’on ne le lâchera que si je vais le réclamer, et qu’il n’y a pas moyen de démarrer d’ici avant aprèsdemain, de sorte que le pauvre garçon va passer un jour de plus en prison.
Louis. — Écoutez, père Leleu, si ce n’est que ça, je me charge de votre bateau pour demain ; je passerai le monde, et je vous rendrai bon compte des recettes.
Leleu. — Si c’est pour tout de bon que vous me dites ça, maître Louis, ce sera un fameux service que vous me rendrez. Je n’en ai pas dormi de la nuit. Je vous payerai votre journée.
Louis. — Nous en reparlerons, père Leleu ; mais soyez sûr que c’est pour tout de bon, et je serai chez vous demain à quatre heures.
Leleu. — Pourvu que vous arriviez à six heures, ce sera assez matin. Ah bien, maître Louis, vous pouvez vous flatter que vous me lirez du pied une épine un peu longue.
Louis. — A demain, père Leleu.
Leleu. — A demain, maître Louis. Mais, pendant que je vous vois, maître Louis, dites-moi donc pourquoi on est quelquefois si longtemps sans vous rencontrer par ici?
Louis. — Pourquoi on est si longtemps sans me rencontrer par ici?... Ah! voyez-vous, père Leleu, c’est que je demeure assez loin en aval de la rivière, et que je ne remonte par ici que lorsque le poisson manque tout à fait par chez nous.
Leleu. — C’est donc ça ! A demain, maître Louis.
FEU BRESS1ER.
Louis. — A demain, père Leleu.
— Voici une étrange idée, me dit Dubois comme nous nous en retournions. Est-ce que réellement tu comptes passer demain la journée à traverser en bateau tous les gens qui vont venir au cabaret de Richard?
— Certainement, et j’espère m’amuser beaucoup.
— Tu recevras leur argent?
— Avec empressement.
— Pour moi, j’ai affaire à la ville; je reviendrai te voir dans un jour ou deux.
Le lendemain, à cinq heures du matin, j’étais chez le père Leleu, qui me remercia encore cent fois, recommanda à sa femme de me faire de la soupe et de me la porter au bateau, comme elle faisait pour luimême; puis il partit pour la ville, et j’entrai en fonctions. Je te réponds que ce n’était pas une petite besogne. Je jouai, du reste, parfaitement mon rôle; personne ne me soupçonna d’être un faux batelier. Je reçus les airs de hauteur des boutiquiers endimanchés avec la joie que doit ressentir un acteur des plus vifs applaudissements. Je fus humble et patient. On me fit porter dans mes bras, de la terre au bateau, des enfants et des chiens. Je ne laissai pas voir la moindre hésitation.
Mais me voici arrivé au point sérieux de mon récit. Il était à peu près deux heures de l’après-midi, lorsqu’une voiture s’arrêta près de la rivière. Il en sortit deux femmes et un homme. L’homme s’approcha du oord de l’eau et m’appela, car j'étais alors sur l’autre rive :
— Ohé ! la nacelle !
FEU BRESSIER.
Je me sentis un peu embarrassé. La Toiture était une voiture de louage, mais le cavalier était convenablement vêtu; les deux femmes, autant que l’éloignement me permettait de le voir, étaient jeunes et bien mises. Mon rôle me parut difficile vis-à-vis de ces nouveaux arrivés. Ces réflexions firent que j’hésitai un moment à répondre, et que l’étranger m’appela une seconde fois. Je répondis cette fois, etme mis en devoir de traverser la rivière pour les aller prendre. Je n’étais pas encore sur l’autre rive, qu'il me reprocha durement de 'les avoir fait attendre et de nedui avoir pas répondu , tout de suite Je me sentis rougir de colère; mais je pensai à l’instant qu’il serait à moi parfaitement ridicule de me fâcher parce qu'on me prenait réellement pour ce que je voulais paraître, pour un batelier au service et aux ordres de ceux qui le payent, et je répondis en m’excusant que je n’avais pas entendu, parce que le vent portait de l’autre côté. Mais quel fut mon étonnement, lorsque, dans une des deux femmes qui alors s’approchèrent de moi pour monter dans mon bateau, je reconnus mademoiselle de Nérin l...
(Parenthèse.)
L’auteur est forcé d’interrompre ici la narration de Louis de Wierstein pour expliquer uses lecteurs pourquoi ledit Louis de Wierstein fut si étonné en reconnaissant mademoiselle de Nérin.
FEU BRESSIER.
Louis, presque adolescent, demeurait avec ses parents vis-à-vis (de l’hôtel de M. deNérin; mademoiselle de Nérin, alors au couvent, venait quelquefois passer une journée chez ses parents. C'est dans une de ces journées que Louis l’aperçut à une fenêtre; il Ha trouva charmante, comraeelle était en effet. Louis écrivit une déclaration d’amour, et chargea de la ^remettre une femme de chambre à laquelle il glissa dans da main un louis amassé avec grande peine. La femme de chambre garda le louis et, au lieu de donner la lettre à mademoiselle de Nérin, trouva mieux de la porter à la mère, laquelle la renvoya sous enveloppe à fa mère de Louis.
Celle-ci parla à son fils, et, pensant que l’amour est la source des grandes et belles choses, eUe n’osa pas le dessécher dans le cœur de son fils, tout en espérant qu’il serait facile de le faire changer d’objet quand il en serait temps. Louis, n’ayant aucune occasion de voir mademoiselle de Nérin, ne pourrait manquer d’adresser un jour à quelque autre les sentiments quü aurait amassés dans son cœur. Elle lui demanda ce qu’il avait fait jusqu’à ce jour ipour mériter l’amour de celle qu’il aimait. Elle lui lit honte de sa nullité, tlui dit tout ce que la gloire a d’attraits peur les femmes, Lui expliqua tout ce qu'il y aurait de beau à aimer en silence jusqu’à ce qu’il se fût rendu digne de l’objet de son amour
Louis, naturellement exalté, adopta ces idées avec enthousiasme ; il consentit alors à se livrer aux travaux les plusfastidâeux pour arriver à son but. lin;an après, mademoiselle Àrolise de Nérin se maria. Madame de
FEU BRESSIER.
Wierstein, alors, fut effrayée du jeu qu’elle avait joué,' car Louis tomba dans une mélancolie profonde.
Ce rêve de son imagination, cet amour insensé pour une fille qu’il n’avait jamais vue que deux ou trois fois par la fenêtre, eut une grande influence sur toute sa vie. Il s’imagina que le monde entier était devenu son ennemi, surtout après qu’il eut perdu sa mère, dont la voix savait encore quelquefois adoucir son chagrin. Une observation de son père lui semblait un trait d’insupportable tyrannie. Enfin, il quitta la maison, vécut au hasard, et n’y rentra que lorsque son père, tué en voyage par un accident de voilure, la lui laissa comme à son seul héritier. Petit héritage, du reste; mais un oncle, un véritable oncle de roman, avait, un peu plus tard, beaucoup mieux fait les choses.