‹ Œuvres complètes d'Alphonse Karr Feu bressierChapitre 15 sur 23 · SUITE DE LA LETTRE DE LOUIS DE WIERSTEIN · texte numérisé non relu

SUITE DE LA LETTRE DE LOUIS DE WIERSTEIN

Elle était en grand deuil. Est-elle veuve, ou bien le mouvement haineux que j’ai senti contre l’homme qui l’accompagnait me disait-il que c’était son mari? Tous trois entrèrent dans mon bateau, et je me mis en devoir de les passer dans Pile Richard.

La femme qui accompagnait mademoiselle de Nérin était plus jeune qu’elle; mais je la regardai peu, tout occupé que j’étais de celle qui a jeté sans le savoir tant d’amertume et tant de découragement dans ma vie:

FEU BRESS1ER.

Quand nous fûmes arrivés de l’autre côté, le cavalier me dit :

— Qu’est-ce qu’on vous doit?

J’aurais voulu pour tout au monde ne pas avoir commencé cette plaisanterie. Je m’étais, jusque-là, amusé à dire aux autres passagers, ainsi que je l’avais entendu faire au père Leleu : A votre générosité ; ce qui m’avait, comme à lui, rapporté plusieurs fois beaucoup au delà du tarif ordinaire. Cette fois, je dis simplement :

— Vous ôtes trois, c’est six sous.

— J’étais sorti du bateau et je voulais donner la main à ses compagnes pour les aider à descendre ; mais il se mit entre elles et moi et se chargea de ce soin. Je l’aurais volontiers jeté dans l’eau. Ils me demandèrent mon nom, pour m’appeler quand ils voudraient retourner sur la terre ferme. Je leur dis:

— Vous appellerez Louis.

— Louis, répéta Arolise.

Et je ne pourrais te dire quel charme j’éprouvai à entendre mon nom sortir de ses jolies lèvres roses.

Ils revinrent quelques heures après. Arolise, en parlant à son cavalier, l’appela M. de Lieben. Ce n’était pas son mari; est-il mort? est-ce un nouveau prétendant? Je les vis partir avec une sensation douloureuse, une sorte de délabrement de cœur; mais je te laisse à penser quelle fut ma joie, lorsque, après son départ, je trouvai dans mon bateau un bracelet que j’avais remarqué à son bras.

Le soir, je remis au père Leleu la recette du jour, et j’acceptai les trois francs qu’il me donna pour ma jour-

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née, qui lui avait rapporté trois fois autant. J’avais, comme un instinct secret que je ne devais pas trahir mon incognito.

— Quelqu'un que j’ai passé, dis-je au père Leleu, a perdu un bijou dans mon bateau; si on vient le demander, .vous direz que, pour ne pas commettre d’erreur, je ne le rendrai qu’à la personne elle-même qui l’a perdu, parce que je suis bien sûr de la reconnaître.

Ce que j’avais prévu est arrivé. Arolise est revenue; tout m’a favorisé : elle est venue demeurer dans le village, et souvent, le soir, elle vient avec sa parente dans l’ile Richard, et je leur fais faire une promenade en bateau. Deux ou trois fois mes réponses ont paru • la surprendre; ce n’est qu’hier que j’ai cru voir dans ses regards, dans ses manières, un peu d’intérêt pour moi.

Eh bien, c’est cette découverte qui, en ce moment, me rend le plus malheureux des hommes. Quelques phra es de madame de Liriau, qui m’ont été rapportées par le père Leleu, m’ont fait penser que peut-être un hasard lui a appris qui j’étais : ce ne serait donc pas à moi-même que s’adresseraient ces signes de bienveillance que j’ai cru voir pour moi, ce serait donc àma position, et... c’est un soupçon affreux. J’aimerais mieux la trouver indifférente qu’avide et intéressée; on aime mieux voir son dieu ennemi que de n’avoir pas de dieu . J’ai résolu de m’éclairer là-dessus; j’ai fait venir Dubois, je lui ai assigné un rôle : c’est lui qui sera riche et s’appellera M. de Wierstein ; moi, je resterai le pêcheur Louis; il fera la cour à madame de Liriau. Si.

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mes soupçons sont faux, j’aurai tout le reste de ma vie pour les expier à force d’amour et de dévouement; mais, si. c’est un avertissement que le ciel m’a envoyé, vois-tu, Frédéric, je m'en irai, j’irai je ne sais où, mais loin et vite; car il faudrait être bien lâche pour se contenter de la posséder sans être aimé d’elle. En ce moment, il me semble que je ne le serai pas, que je ne le voudrais pas; mais c’est égal, je m’en irai bien loin et bien vite. Louis de Wierstein.

— Eh bien, dit le lendemain Arthur du Bois à Louis de Wierstein, trouves-tu que j’aie joué convenablement mon rôle ?

— Non, répondit Louis; tu fais de M. de Wierstein le fat le plus insolent qu’il soit possible d’imaginer.

— Ahl voilà bien les gens! on veut faire une épreuve, mais à la condition que la. belle en sortira blanche comme neige. J’aurais dû, pour te contenter, faire en sorte que madame de Liriau dit du premier coup : « Mon Dieu! que ce M. de Wierstein est donc bête et insupportable ! ce devrait être le batelier qui fût le seigneur, et le seigneur ne ferait qu’un mauvais batelier. » Mais, parce que je te crois de bonne foi, parce que j’obéis à tes instructions, parce que je suis aimable et un peu pressant, parce que ta belle semble faiblir dès le commencement de l’épreuve, tu es furieux contre moi. Tu ressembles au héros de Cervantes, qui.

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ayant reconstruit pour la troisième fois la visière de son casque, aime mieux penser qu’elle doit être solide que de la frapper une troisième fois du tranchant de sa terrible épée.

Louis. — Est-ce que sérieusement Arolise t’aurait déjà donné quelque espoir?

Du Bois. — Oui.

Louis. — Mais qu’appelles-tu de l’espoir? Je t’ai vu prendre pour des avances le hasard qui faisait qu’une femme passait dans la môme rue que toi.

Du Bois. — Qu’appelles -tu toi-même de l’espoir? Exiges-tu qu’elle m’ait fait une déclaration d’amour, ou qu’elle m’ait dit de me trouver sous sa fenêtre avec une échelle de soie, ou qu’elle m’ait donné la clef de sa chambre? Je t’avoue qu’il n'y a rien de tout cela. Mais, vois-tu, faisons comme don Quichotte, ne poussons pas l’épreuve plus loin.

Louis. — Sérieusement, que s’est-il passé?

Du Bois. — C’est une chose que l’on sent et qu’on ne peut exprimer; mais enfin je suispersuadé que, si j’envoie un bouquet, il sera accepté avec plaisir ; que, si je me présente dans la journée, je serai reçu avec toutes les grâces possibles; que je trouverai mon bouquet honorablement placé et délicatement soigné; que sais-je? Cependant reslons-en là. Après tout, que m’en revien- • » . dra-t-il, de cette plaisanterie? Si je m’éprends de la veuve, si je réussis à la rendre sensible, tu arriveras au plus beau moment, et, comme dans les Précieuses de Molière, tu me reprendras ton nom, ton habit, et, qui plus est, ta fortune.

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Louis. — Non; tu te rappelles ce que je t’ai promis: si Arolise sort victorieuse de l’épreuve, tu épouseras la parente, cette jolie Mélanie qui est avec elle, et que madame de Liriau dotera.

Du Bois. — Et si Arolise succombe?

Louis. — Eh bien, tu épouseras Arolise.

Du Bois. — Ohl ohf

Louis. — Je t’en donne ma parole d’honneur.

Du Bois. — Alors, c’est bien; tu es de bonne foi, et tu veux savoir à quoi t’en tenir.

Louis. — Oui, Arolise a paru faire quelque attention au batelier Louis; seulement, si c’est parce qu’elle soupçonnait dans le batelier le riche M. de Wierstein ; si, du moment qu’elle croit que je ne suis réellement qu’un batelier, et que tu es M. de Wierstein, elle fait passer sur toi toute la bienveillance qu’elle m’avait un instant montrée, je ne veux plus d’Arolise, et, pour me venger d’elle, je te la fais épouser.

Du Bois. — Le compliment est joli... Et alors tu prendrais la parente?

Louis. — Non : je renoncerais aux femmes pour toute ma vie.

Du Bois. — N’y avais-tu pas renoncé déjà une fois pour toute ta vie?

Louis ne répondit pas. - \

— Mais, ajouta du Bois, comment me feras-tu épouser madame de Liriau? Si, comme lu le supposes peu obligeamment, la raison qui lui inspire quelque bienveillance pour moi est l’erreur qui lui fait croire que ton nom et ta fortune m’appartiennent, il viendra bien

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un moment où il faudra me dépouiller de ce prestige, et alors...

Louis. — Je me charge de cela; tu me laisseras faire, et madame de Liriau sera à toi avec sa fortune. Paisi ta visite aujourd'hui ; prends ma voiture et mes chevaux gris, et va voir ces dames vers quatre heures de l’après-midi.

Une heure avant la visite de du Bois, A roi i se reçut une lettre de Louis. Louis, jouant toujours le rôle du pécheur, lui parlait avec le plus profond respect. Jamais il n’oserait concevoir la possibilité d'un retour de la part de madame de Liriau ; mais il lui demandait la permission de l’admirer comme il admirait la lune au ciel, de l’aimer comme il aimait les parfums du soir. line demandait rien, et il se donnait tout entier.

Arolise fût embarrassée de cette lettre; elle la montra à Mêlante; Mélanie ne put s'empêeherde remarquer avec quelle délicatesse Louis ne parlait pas des encouragements que lui avait donnés Arolise, de ses regards auxquels elle avait laissé tout promettre.

— J’ai été dupe, dit Arolise, d’un quiproquo ridicule ; certains détails que tu as remarqués comme moi, une sorte de distinction naturelle que possède ce garçon, et, plus que tout, les confidences de M. de Lieben, qui a la manie de faire le bien informé , tout m’avait persuadé que le pécheur Louis n’ètait autre que M. de Wierstein, et... tu as raison... je l'avoue, j’ai été un peu coquette. Nous n’avons pas tardé a être désabusées, et maintenant je ne sais plus comment me tirer de mon imprudence; il faut croire que je l’ai encouragé plus

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même que je n’en avais l’intention quand je le croyais M. de Wierstein, puisqu’il a osé m’écrire.

— Que ferez-vous donc, ma tante?

— Je ne sais... Cependant je ne puis demeurer plus longtemps dans cette fausse position.

Arolise fut quelque temps pensive; puis elle dit :

— il n’y a qu’un parti à prendre. Demain nous retournerons à la ville.

Mélanie. — Et Louis?

Arouse. — Louis?... Je vais lui envoyer une dizaine de louis dans une bourse ; ce sera une bonne fortune qui lui fera vite oublier celle à laquelle il a cru pouvoir prétendre.

Mélanie. — Mais M. de Wierstein, ma tante?

Arolise. — Pour celui-là, je puis te le dire, je le crois amoureux de moi.

Mélanie. — Je le crois aussi; mais qu’en ferez-vous?

Arolise. — Je n’aurais aucun éloignement pour m’appeler madame de Wierstein et devenir maîtresse d’une immense fortune.

Mélanie. — N’êtes-vous donc pas assez riche, ma tante?

Arolise. — Tu ne t’en trouveras pas mal non plus, ut ta dot s’en ressentira. M. de Lieben...

Mélanie. — Vous savez bien, ma tante, que celui-là aussi est amoureux de vous.

On annonça M. de Wierstein.

Du Bois fut ce qu’il avait été la nuit précédente ; il parla de sa loge aux Italiens, de ses chevaux, de ses gens. Arolise ie trouva spirituel; elle lui annonça

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qu’elle retournait à la ville dès le lendemain, que ce déplacement était nécessité par la santé de sa parente, qui ne s’accommodait pas du séjour de la campagne. Mélanie, malgré l’habitude qu’elle avait prise depuis longtemps de voir sa tante abuser d’elle, fut un peu étonnée de l’intervention de sa santé, qui était excellente. Du Bois admira beaucoup le dévouement d'Arolise ; il offrit de reconduire ces dames à la ville. Madame de Liriau se fit un peu prier et accepta.

Lorsque Du Bois fut parti, Mélanie reparla du bateliir, et dit à sa tante :

— A votre place, je n’oserais pas lui offrir de l’argent.

— Et que veux-tu que je lui donne?

— Ah ! s’il n’était pas batelier ! dit Mélanie en soupirant.

Après dîner, elle sortit, descendit au jardin; puis, songeant qu’elle partait le lendemain, qu’elle ne reverrait peut-être jamais les lieux qui avaient pour elle un charme dont elle n’osait pas même se demander la raison, elle alla se promener sur le bord de la rivière, en se donnant pour prétexte qu’elle voulait laisser un souvenir à l’enfant que Louis avait retiré de l’eau.

Le soleil se couchait; il n’avait pas les somptueuses teintes de pourpre dont il colore souvent les nuages ;

ciel était pur, et, à la place que venait de quitter le soleil, il était d’une couleur de feu jaune. Cette teinte était reflétée par l’eau, que ridait un vent léger. Naturellement, le creux des rides était bleu; l’élévation était jaune, ce qui faisait l’effet des étoffes changeantes tra-

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mées de deux couleurs que portaient nos grand’mères. C’était un calme profond. De loin, elle reconnut le bateau de Louis; il vint au-devant d’un domestique par lequel Arolise lui envoyait son présent dans un paquet cacheté. Il attendit que le domestique fût parti pour ouvrir le paquet, puis il déchira rapidement les cachets. Il n’y avait pas de lettre, pas un mot, mais quelques louis. Mélanie était trop loin pour distinguer la colère et le dédain de son visage; mais ce qu’elle put voir, c’est que, après un moment d’abattement, il se mit, comme par distraction, à faire des ricochets sur l’eau avec les pièces d’or d’Arolise.

Comme il s’en allait au cours de l’eau, elle ne put se décider à le perdre de vue sans lui dire adieu; elle cria :

— Bonsoir, Louis I

Louis la salua sans rien dire et sans s’arrêter, et ne larda pas à disparaître derrière les saules.

Mélanie alla voir l’enfant, lui fit quelques cadeaux, dit à sa mère qu’elle viendrait le visiter quelquefois ; mais, lorsqu’elle embrassa l’enfant, elle laissa tomber deux grosses larmes sur ses cheveux.

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