‹ Œuvres complètes d'Alphonse Karr Feu bressierChapitre 8 sur 23 · FEU BRES5IER · texte numérisé non relu

FEU BRES5IER

Marcel. — Oui.

Arnold. — Et tu vas en profiter?

Marcel. — Non.

Arnold. — Alors, je te réclamerai demain, devant nos amis, la bride de ton cheval.

Marcel. — Tu es un entêté. Eh bien, reste avec moi jusqu'à une heure du matin, et tu verras.

Arnold. — Volontiers; fais faire du punch et donnemoi une pipe.

Vers une heure un quart, les deux amis s’approchèrent de la maison de madame d’Erghem. Arnold se chargea de faire le guet, et Marcel, à la grande stupéfaction de son ami, en s’aidant d’un arbre placé près du mur du jardin, monta sur la crête et sauta dans le jardin. Arnold eut la défiance et la patience de rester près du mur pendant une demi-heure; puis., se frottant les mains, il disparut.

L’âme de feu Bressier avait entendu dire, quand elle était dans le monde, que les enfants de l’amonr étaient toujours plus beaux, plus spirituels, plus hardis et plus heureux que les autres. Il lui prit comme un caprice de naître de cette façon: elle suivit Marcel.

Quand Marcel fut dans le jardin, il s’alla cacher dans un buisson fort touffu où il resta pendant un quart d'heure; après quoi, il revint près du mur, et allait repasser du jardin dans la rue, quand il aperçut Arnold en faction au pied du mur.

La vérité est que Marcel avait fait la cour à madame d’Erghem, mais sans succès; il s’était, sans le vouloir, laissé pousser par Arnold jusque dans une po-

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sition embarrassante; les phrases ambiguës que lui avait fait faire une sotte vanité l’avaient amené à un point qui, même à ses yeux, ne pouvait passer pour une plaisanterie et avait quelque chose d’odieux. Il aurait volontiers donné la bride et le cheval avec, pour n’avoir pas accepté la gageure, et pour avoir avoué tout simplement que madame d’Erghem était une exception à la règle de conduite qu’il avait posée.

Quelques gouttes tombèrent des nuages, puis bientôt Tes nuages se déchirèrent et laissèrent échapper des torrents de pluie. Marcel voulut franchir le mur, mais il passait une patrouille; il n’était pas moins mouillé que s’il fût tombé dans une rivière. Ce n’est que le matin, aux premières lueurs du jour, après avoir subi le froid qui précède l’aurore, même dans les plus chauds jours, qu’il put s’échapper et rentrer chez lui, exténué, mouillé, transi, enrhumé.

Il se coucha ; mais il était à peine huit heures, qu’Arnold arriva avec deux de leurs amis qui, la veille, avaient été témoins du pari.

— Bonjour, Marcel. Encore couché? Je le crois bien, du reste : tu n’as pas beaucoup dormi , heureux coquin I

Marcel. — Commencez par vous en aller tous, et laissez- moi dormir.

Arnold. — Le cheval est dans ta cour.

Marcel. — Quel cheval?

Arnold. — Lecheval quej’ai perdu, mon cheval bai.

Marcel. — Allonc donc! garde ton cheval et laissemoi dormir.

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Arnold. — Comment ! tune l’as donc pas gagné? Alors tu avoues que lu mentais quand tu nous disais que tes soins auprès de madame d’Erghem n’avaient pas été infructueux? Sais-tu que ce serait là une action bien plus laide que mon visage?

Marcel. — Allons donc, Arnold, tu fais là des phrases pour le plaisir de pééorer ; tu sais mieux que personne à quoi t’en tenir sur notre pari ; mais ce n’était pas un pari sérieux, et tu peux remmener ton cheval.

Arnold. — Je sais à quoi m’en tenir. .. c’est selon.

Marcel. — Je m’en rapporte à Charles et à Théodore : tu ne m’as pas quitté hier de la soirée, tu m’as vu franchir la muraille et sauter dans le jardin; mais tu m’ennuies fort avec tes gageures: j’ai fait hier une indiscrétion dont je me repens, et je m’impose la punition de ne pas accepter ton cheval.

Arnold. — Que tu as si bien gagné !

Marcel. — Certes!

Arnold. — Encore un mot, et ce sera tout: à quelle heure es-tu sorti ?

Marcel. — Au point du jour.

Arnold. — Vrai? Eh bien, alors, tu as dû être joli- » ment trempé.

Marcel. — Non, la pluie a tombé vers deux heures.

Arnold. — C’est égal, tu as dû être bien mouillé; j’ai bien ri tout le temps de l’averse.

. Marcel. — Je ne vois pas ce qu’il y avait là de si comique.

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Arnold. — Ahl si fait, bien; je pensais aux heures délicieuses que tu passais.

, Marcel. — Eh bien? v

Arnold. — Eh bien, il y a, malheureux, que tu as passé ta nuit à la belle étoile, si tant est qu’on en pût voir par le temps qu’il faisait ; il y a que la maison était entièrement inhabitée, que madame d’Erghem est partie avec son mari ; que, pour nous faire croire à ta calomnie, tu t’es promené dans le jardin toute la nuit, que tu as reçu une horrible averse, que tu n’oserais nous montrer l’habit bleu à boutons guillockés que tu avais hier.

Marcel. — Pourquoi?

Arnold. —> Parce que, si on tordait ce malheureux habit, on en ferait sortir un fleuve. Donne-moi ta bride, pauvre lovelace.

Marcel. — Crois-tu donc que je ne savais pas l’absence de madame d’Erghem? J’ai voulu me moquer de toi.

Arnold. — Oui, vraiment? C’est égal, donne-moi ta bride.

L’âme de défunt Bressier retourna encore auprès de

Paul Seeburg.

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Le matin, en allant à la messe, Cornélie s’aperçut qu’elle n’avait pas de bouquet, et elle envoya Seeburg lui en chercher un au jardin. Paul mit son épître dans le bouquet; mais, au moment de rentrer dans la maison, il pensa que, si le papier n’était pas assez caché, d’autres personnes pourraient le voir; que, s’il était trop caché, Ccrnélie elle-même ne le verrait peut-être pas ; et si, en voyant la lettre, elle disait tout haut : « Monsieur Paul, qu’est-ce donc que ce papier qui est dans mon bouquet? » il n’aurait qu’à ouvrir une fenêtre et se jeter sur le pavé de la cour. Il remit le papier dans sa poche.

Vers le milieu du jour, la servante dit :

— Ah! mon Dieu! je n’ai pas pensé à cueillir les fraises.

— Ne te tourmente pas, ma bonne, dit Cornélie, je vais aller les cueillir. 3Ionsieur Paul, voulez-vous m’aider?

Elle posa sur sa tête un chapeau de paille et alla au jardin en mettant ses gants. Paul la regardait marcher; chacun de ses mouvements le ravissait. Arrivés près d’une planche de fraises, tous deux se mirent à genoux et commencèrent à cueillir les fruits rouges cachés sous les feuilles. Cornélie ne tarda pas à ôter ses gants :

— Je suis trop maladroite comme cela, dit-elle, et mes mains redeviendront blanches cet hiver.

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La main de Paul, presque malgré lui, se rapprochait de celle de Cornélie; il cueillait la fraise qui était la plus proche de celle que cueillait mademoiselle Morsy. Une fois, leurs deux épidermes se ■touchèrent; Paul, sentitcomme un coup électrique le frapper au cœur; f| V retira brusquement sa main et cueillit des fruits dans* une autre partie de la plate-bande. Mais il n’y avait qu’un petit panier, que Cornélie avait apporté, et, quand Paul avait cueilli cinq ou six fraises, il fallait qu’il les donnât à mademoiselle Morsy, qui les mettait dans le panier. Paul tremblait qu’à chaque instant elle ne s’avisât de placer le panier entre eux deux ; car, chaque fois qu’il lui donnait des fraises cueillies, sa main touchait la main chérie de mademoiselle Morsy; chaque fois, il mettait un peu plus de temps à donner les fraises, et il prolongeait ainsi le contact des deux mains. Une fois, il laissa sa main si longtemps dans celle de mademoiselle Morsy, qu’elle la retira un peu vite... Alors Paul n’osa plus toucher cette main; il lui sembla que Cornélie était justement irritée contre lui.

Il prit le panier et le mit entre eux deux.

Mais bientôt leurs mains se rencontrèrent cueillant la môme fraise; chacun retira la sienne; ils levèrent les yeux, et leurs regards se rencontrèrent brillants et humides. La main de Cornélie était restée comme saisie de torpeur sur les feuilles des fraisiers; leurs yeux restaieni lixés les uds sur les autres par celte pointe acérée du regard qui pénètre et pique le cœur presque douloureusement. Paul rapprocha sa main de celle de Cornélie. Cornélie tremblait; elle retira un peu sa

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main, celle de Paul s’avança un peu davantage; les deux mains se touchaient aussi peu qu’il est possible. Jp ne sais si Paul eût jamais osé saisir la main de Cornélie, mais quelqu’un entra au jardin. Cela lui donna , du courage, car il ne redoutait au monde que Cornélie; il s’empara de la main de Cornélie, la serra dans la sienne, où était passée son âme tout entière. Cornélie répondit par une pression.

Et tous deux rentrèrent à la maison portera la cuisine les fraises qu’ils avaient cueillies.

— Il n’y en avait guère, dit la servante; je dirai au .jardinier d’arroser les fraisiers ; il fait si chaud ! la terre est desséchée.

Paul avait le cœur rempli d’une joie ineffable; il lui semblait que le monde entier lui appartenait A dîner, il était bon comme tous les gens heureux dans le cœur; il avait avec les convives une amabilité tout à fait royale. Son amour avoué et partagé l’élevait si haut, qu’aucune blessure ne pouvait aller jusqu’à lui. Il y a toujours dans la haine un peu de crainte; celui qui ne craint personne ne hait personne. Paul, de son ciel, n’avait pour les autres hommes que des sentiments affectueux mêlés d’un peu de commisération pour ces pauvres diables condamnés à s’occuper des choses de la terre, quand il jouissait de la gloire et du bonheur des anges 1 Pour la première fois il rit des plaisanteries d’Arnold Redort, qui racontait la mystification de Marcel à propos de madame d’Erghem.

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Le premier pas fait en amena un second . Paul écrivit et donna sa lettre. Cornélie ne répondit qu’à la troisième. Ils échangèrent le serment de vivre l'un pour l’autre. Cornélie assura son amant qu’elle saurait résister à toutes les obsessions de sa famille, qu’elle ne serait jamais qu’à lui, qu’elle se garderait pour lui.

Ce fut tout; on en resta là. Paul trouvait moyen de toucher de temps à autre le bout des doigt de Cornélie, de lui glisser une lettre et de recevoir sa réponse. Il passait une partie de la nuit et toute la journée du lendemain à relire cent fois cette lettre, à chercher dans son cœur le son de la voix de mademoiselle Morsy, pour relire à lui-même avec cette voix les mots qu’elle avait tracés.

Le reste des choses de la vie avait perdu tout intérêt à ses yeux. Un soir, au théâtre, il passa trois mesures malgré les signes menaçants du chef d’orchestre. Dans l’entr’acte, celui-ci lui fit d’amers reproches :

— Monsieur Seeburg, vous avez passé quatre mesures.

— Qu’est-ce que cela fait ? répondit froidement Seeburg.

Le chef d’orchestre crut qu’il devenait fou.

Un soir qu’il n’y avait pas d’étrangers chez les Mor-

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sy, comme, après dîner, on parlait de choses et d’autres, Madame Morsy dit:

— 11 est arrivé un grand malheur à ces pauvres Cotel.

— Qu’est-ce? demanda M. Morsy.

Madame Morsy. — Tu sais, leur sœur, celte qu’on appelle Agathe?

M. Morsy. — Celle qui n’est pas mariée?

Madame Morsy. — Et qui probablement ne le sera jamais.

M. Morsy. — Pourquoi?

Madame Morsy. — A cause du malheur dont je te parle.

M. Morsy. — Quel malheur?

Madame Morsy. — Cornélie, va donc me chercher mon dé d’or dans ma boite à ouvrage.

Cornélie sortit.

Madame Morsy. — Eh bien, un jeune homme a été surpris par le père Cotel, sortant la nuit de la chambre d’Agathe.

M. Morsy. — Diable f

Madame Morsy. — Quel malheur! Une fille assez jolie, avec de la fortune. C’est une existence perdue.

M. Morsy. — Mais pourquoi ne lui fait-on pas épouser le jeune homme?

Madame Morsy. — C’est un pauvre diable qui n’a rien, pas môme une position, pas même un état.

M. Morsy. — N’importe ! Est-ce un honnête homme?

Madame Morsy. — On ne dit rien contre lui sous ce rapport.

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M. Morsv. — Certes, je ne donnerais pas volontairement ma fille à un homme qui n’aurait pas une fortune au moins égale à la sienne ; Cornélie a été élevée dans l’abondance, et a d’ailleurs un goût naturel pour le luxe ; mais, s’il nous arrivait un pareil malheur, le jeune homme l’épouserait.

Madame Morsy. — Mais... mon ami...

M. Morsy. — Et, s’il refusait, j’enverrais mon fils se battre avec lui, et, si mon fils était tué, je me battrais à mon tour. Quand je devrais ne jamais revoir mon gendre ni ma fille, je préférerais cechagrin au désespoir que me donnerait le déshonneur de Cornélie. Je ne comprends pas les Cotel ; il n’y a pas, selon moi, à hésiter.

Madame Morst. — Les Cotel sont nobles et s’appellent Cotel de Germancy ; le jeune homme est fils d’un paysan.

M. Morsy. — N’importe! D’abord, un homme sage qui a des filles ne doit pas recevoir chez lui d’homme tout à fait impossible.

Madame Morsy. — Tout cela est bien facile à dire. Toi, par exemple, n’as-tu pas admis ici, comme s’il était de la famille, ce petit Paul Seeburg?

M. Morsy. — C’est bien différent.

Madame Morsy. — Cela me parait, au contraire, être tout à fait la même chose.

M. Morsy. — Ah bien! celui-là, il n’y a pas de danger qu’il se laisse aller à des audaces dangereuses; je n’ai jamais connu de fille aussi timide. Je ne l’ai jamais vu parler à une femme, à toi-même, sans que ses oreilles devinssent rouges comme l’écarlate.

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Madame Morsy. — D’autre part, il faut dire que Cornélie est, sous le rapport de l’amour, aussi niaise et aussi sotte qu’un enfant de trois ans.

Cornélie, qui avait parfaitement compris pourquoi sa mère avait subitement besoin d’un dé dont elle ne se servait jamais, avait eu soin de rester derrière la porte à écouter ce qu’on tenait tant à lui cacher. Elle rentra alors et dit qu’elle n’avait pas trouvé le dé.

Ce qu’elle avait entendu occupait singulièrement son imagination. Il était évident que son père et sa mère étaient d’accord sur ce point, qu’ils ne la donneraient point à Paul; que cependant il n’était pas impossible qu’ils fussent unis; mais elle n’osait pas penser au seul moyen qui faisait que cette union n’était pas impossible. Elle n’était pas non plus très-contente que sa mère eût dit qu’elle était niaise et sotte comme un enfant de trois ans. Le lendemain, elle reçut une lettre de Paul. Il lui disait qu’il s’occupait de leur avenir; qu’il allait bientôt apprendre la composition , parce qu’ensuile il ferait un opéra : si l’opéra était joué, et s’il réussissait, cela lui donnerait tout d’un coup une position et de l’argent, et il n’aurait plus alors qu’à se laisser aller au courant. Du reste, il jurait à Cornélie une fidélité inaltérable, et il lui rappelait les serments qu’elle lui avait faits elle-même de l’attendre... toujours, s’il le fallait.

Cet avenir dont parlait Paul avait le défaut d’être un peu lointain, et hérissé de beaucoup tro^) de si. D’ailleurs, elle ne savait pas si M. et madame Morsy n’auraient plus rien à objecter lorsque M. Paul Seeburg au-

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