‹ Œuvres complètes d'Alphonse Karr HortenseChapitre 9 sur 12 · II OU T ENS E · texte numérisé non relu

II OU T ENS E

nerai dans ma famille , où vous viendrez me chercher ; si elle ne l'est pas , mon parti est pris. Si je ne suis pas à vous, je ne serai à personne.

» Hortense. »

Après son premier mouvement de joie d’avoir retrouvé Hortense, Fernand se sentit frémir en se rappelant comment il l’avait retrouvée. Il fouilla soigneusement dans sa mémoire s’il n’avait rien fait ni rien dit, la veille, qui pût le faire soupçonner ; il pensa avec effroi que c’était un grand hasard si, dans la distribution des rôles, il ne s’était pas trouvé chargé d’insulter Hortense et Charles de la protéger. Il lui répondit. Il espérait tout de l’avenir; le hasard, qui les avait fait se rencontrer, puis se réunir, lui paraissait quelque chose de providentiel. Malgré le désir

qu’il aurait eu de la voir, d’être près d’elle, d’en-

tendre 8a voix, surtout après une aussi longue absence, plus qu’une absence, puisqu’il l’avait crue perdue pour lui, il ne pouvait qu’approuver les scrupules d’Hortense, et il ne pouvait s’empêcher d’avouer que la retenue et la sévérité de l’amante augmenteraient encore l’amour réservé à l’épouse. Il ne sortirait plus de sa chambre maintenant pour être plus près d’elle : il espérait la voir quelquefois dans la journée au travers de ses rideaux. Suivait un serment solennel de ne pas se décourager, même par un refus du père, mais d’attendre et de lutter.

Les choses se passèrent ainsi que le désirait Hortense. Le matin de bonne heure, avant que Paris fût éveillé, à l’heure où l’on n’entend encore que le pas lourd des maçons qui vont à l’ouvrage, et le bruit strident des charrettes des laitières qui arrivent, les deux amants se disaient

bonjour par leurs fenêtres. Tout le jour, ils trevaillaienfderrière ces mêmes fenêtres fermées, et ne se perdaient presque pas de vue. Le soir, vers dix heures, les fenêtres se rouvraient, et on osait se dire :

— Bonsoir ! bonne nuit!

Hortense attendait la lettre de son père à M. Lemault dans une extrême anxiété : c’était sa vie ou sa mort. Son sang, échauffé par- toute l’agitation de son existence depuis qu’elle avait rencontré Fernand, augmentait l’exaltation naturelle de ses idées,. que chaque jour de retard rendait de plus en plus sombres.

Pour Fernand, il voyait tout en rose, et ses lettres à Hortense ne parlaient que de leur bonheur.

Ce n’étaient que projets pour l’avenir, plans pour leur existense quand ils seraient mariés.

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Parfois Hortense, quoiqu’elle crût moins que lui

à un heureux résultat, se laissait entraîner par la confiance de Fernand, et tous deux alors, parlant de l’avenir, entraient tour à tour dans les détails les plus minutieux. Certes, jamais le bonheur n’eût trouvé de gens plus disposés et plus préparés à le recevoir. Toutes les questions plus ou moins importantes étaient discutées le meuble du salon serait cramoisi ; on dînera à six heures et demie ; deux domestiques et une cuisinière seront parfaitement suffisants. Pour ce qui regarde les enfants, les filles seront élevées à la maison ; Fernand veut que les fils soient mis au collège. Leur tendre mère veut les garder près d’elle. Après une discussion qui remplit plusieurs lettres, on finit par s’entendre au moyen de concessions mutuelles. Hortense gardera ses fils jusqu’à l’âge de douze ans. On passera tous

les étés à la campagne ; il faudra demeurer sur le bord d’une rivière, avoir un grand jardin. Hortense veut avoir des pigeons ; Fernand craint que les pigeons ne fassent quelque dégât.

Mais Hortense rappelle les beaux pigeons blancs, protecteurs de leurs amours. A ce propos, elle raconte à Fernand le triste sort des deux pauvres pigeons. Fernand accorde les pigeons ; mais il sent un vif besoin de clouer sur la porte de la cour de sa future maison de campagne M. Quantin, comme on y cloue des belettes, des éperviers et des chauves-souris. Alors on se raconte toutes les tristesses, tous les désespoirs causés par l’absence. Fernand a été plus malheureux qu’Hortense : il se croyait oublié, abandonné. M. Quantin, auteur de ses chagrins, en sera puni tôt ou tard. Il est surpris que M. Quantin se permette encore de vivre après s’ètre ainsi

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oublié. Ce n’est que provisoirement qu’il le recommande à la justice divine.

Il fait une Colombéidc , c’cst-à dire deux cents vers sur les pigeons. Le poème est terminé par une malédiction .éloquente contre M. Quantin. Le poète maudit M. Quantin, et le père et la mère qui lui ont donné le jour, et la nourrice qui lui a fourni le lait, et le bœuf de la peau duquel sont faites ses bottes, et le bottier qui les a faites, et les brebis dont la laine a fait le drap de ses habits, et la terre qui a produit le blé avec lequel on fait le pain qu’il a mangé, et le couteau qui a coupé ce pain, et celui qui l’a fait. L’air qu’il expire, après l’avoir respiré, répand sur la terre la famine, la peste et la guerre!

Dans d’autres moments, Hortense, exaltée, écrivait à son amant que, s’ils ne pouvaient être unis, elle mourrait. Fernand répondait

qu’il était parfaitement prêt à mourir avec elle.

— Est-ce bien vrai? demandait Hortense.

— Je le jure par mon amour! répliquait Fernand.

Un soir, un commissionnaire apporta à Hortense une lettre sur l’adresse de laquelle il y avait écrit : «Très-pressée.» C’était l’écriture de Laure Lemault.

« Ma chère Hortense, je n’ai que de mauvaises nouvelles à te donner. Ton père est à Paris...»

Hortense laissa échapper la lettre et fut quelques instants sans pouvoir continuer sa lecture. Ses mains tremblaient, un brouillard devant ses yeux l’empêchait de distinguer les caractères.

« Il est arrivé fort ému et a demandé à parler à mon père. Leur conversation a été très-longue et très-animée... Malgré que j’écoutasse près

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d’une cloison, je n’en ai pu saisir que quelques mots. Ton père parlait plus haut que le mien ; il aimerait mieux te voir morte que de manquer à une promesse sacrée faite à son ami mourant.

Il était venu pour tuer ton amant et te tuer toimême si ta faute était plus grave qu’il ne le croyait. Mon père lui a fait de très-beaux discours sur les malheurs qui suivraient un mariage forcé. Ce qu’il a promis à son ami, c’est de contribuer au bouheur du fils qu’il laissait. Mais croit-il que, si cet ami existait ou revenait au monde, il voulût donner à son fils une femme éprise d’un autre homme ? Ce qu’il appelle fidélité à sa promesse n’est-il pas, au contraire, une trahison pour son ami mort?... N’aura-t-il pas à lui demander compte de la vie de chagrins, de haines, d’ennuis de toutes sortes, à laquelle il condanlnera le fils qu’il lui avait recommandé?

» Ton père a été inflexible ; il a exigé de mon père qu’il lui dit où tu te cachais. Mon père a hésité. Ton père alors s’est emporté, a parlé de procureur du roi, de détournement de mineure, d’une complicité, etc.

» Mon père alors a dit :

» — Monsieur, je désire ne plus avoir aucune occasion de me rencontrer avec un homme aussi ridicule ment violent ; ma fille seule sait l’adresse de la vôtre. Je vais la faire descendre.

» Il a sonné, et un domestique s’est mis à me chercher dans toute la maison. Je l’ai envoyé dire à mon père quej’étais sortie avec ma mère. Alors mon père a dit au tien :

» — Aussitôt que ma fille sera rentrée, je vous enverrai l’adresse de mademoiselle Hortense.

» Ton père est parti en exhalant contre toi les plus affreuses menaces. Je t’écris en toute

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hàle pendant que mon père, que je n’ai pu fléchir, envoie ton adresse au plus opiniâtre auteur de jours que j’aie jamais imaginé. Il faut que tu te caches : tu n’as peut-être pas d’argent; je t’envoie quelques louis de mes économies. Fais-moi savoir le lieu de ta retraite. Je vais prier Dieu pour toi, ma pauvre

» Laure Lemault. »

Hortense, en proie à la frayeur la plus violente et à un horrible désespoir, voulait s’enfuir tout de suite ; mais, la nuit, seule, où aller? Elle attendit le jour. Elle s’endormit de fatigue, et, le matin, une femme qui la servait la trouva en proie à une fièvre violente. Une seconde lettre qu’elle reçut n’était pas faite pour la ca’mer ; elle était de son père. La veille au soir, en des-

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Cendant un escalier, il s’était foulé une jambe ; sans cela, il serait allé la chercher dans l’asile où elle cachait sa honte. Cet accident l’empêchait de se lever. Elle devait donc profiter de ce délai, que le hasard lui offrait. Il lui ordonnait de suivre le commissionnaire, de venir le trouver à son hôtel. Si elle hésitait, il se ferait porter dans une chaise à porteurs, il tuerait son suborneur.

* Hortense renvoya le commissionnaire et dit qu’elle allait répondre. Elle demanda une plume et du papier, et écrivit avec une rapidité incroyable une trentaine de lignes. Jamais cette plume n’avait eu un mouvement aussi rapide, même quand l’oiseau qui la portait traversait les mers pour chercher des climats plus doux.

Elle dit à sa servante qu’elle voulait s’habil-

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1er. Elle avait le teint animé , les yeux étincelants. Cette fille lui fit quelques observations.

— Mademoiselle est trop malade, elle ferait mieux de rester au lit.

Hortense parut céder, écrivit une lettre pour Laure et chargea la servante de la porter.

— Vous porterez ensuite celle-ci à son adresse ; c’est pour mon père. Elle ne doit arriver que dans une heure et demie.

— Est-ce que mademoiselle va rester seule, malade comme elle l’est ?

— Envoyez-moi la portière'.

— Mademoiselle n’aimerait pas mieux qu’on envoyât cette lettre par un commissionnaire?

— Non, il faut que vous la portiez vous-mème. Envoyez-moi la portière.

La servante est partie, la portière monte.

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— Aidez-moi à m’habiller. Une robe blanche dans le tiroir d’en haut.

— Celle-ci ?

— Non, une autre plus belle.

— Mademoiselle va sortir?

— Oui, je vais chercher mon père. Le mariage est décidé.

— Quel mariage?

— Ah 1 vous ne savez pas... mon mariage avec Fernand.

— Mademoiselle est malade, elle ferait mieux de se coucher.

— Moi, malade? Jamais je ne me suis mieux portée, jamais je n’ai été aussi heureuse. Vous allez aller chez un traiteur: vous direz qu’on m’apporte ce que j’écris sur ce papier, tout de suite ; allez vite. Ah ! vous m’apporterez aussi ce que je mets en note ici.

Seule, Hortense so jette à genoux, pleure, prie Dieu, brûle toutes les lettres de Fernand, son trésor. On revient, on lui apporte ce qu’elle a demandé. Elle prie qu’on la laisso seule. Un quart d’heure après, elle demande un commissionnaire et une voiture ; elle envoie chez Fernand le dîner qu’on lui apporte, et elle-même traverse la rue, renvoie la voiture, arrive avec le commissionnaire, monte, frappe; Fernand ouvre.

— Hortense !

Le visage d’Hortense, si animé tout à l’heure, devient pâle comme celui d’une morte ; ses yeux seuls semblent lancer du feu.

— Oui, c’est Hortense. Ècoutez-moi; nous ne pouvons passer ainsi notre vie. C’est aujourd’hui que doit commencer notre bonheur.

— Mon Dieu! Hortense, qu’avez-vous donc?

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