‹ Œuvres complètes d'Alphonse Karr HortenseChapitre 5 sur 12 · CHARLES · texte numérisé non relu

CHARLES

Il tombe : tout son corps n’est bientôt qu’une plaie.

La mort a des rigueurs à nulle autre pareilles.

De profundis clamnvi ad te, Domine!

M. quantin. — Ah çà 1 monsieur, le faitesvous exprès?

•y Liôogle

IIOU TE NSE

chaules. — Quoi, monsieur?

m. quantin. — Vous avez l’air, depuis un

quart d’heure, de faire mon oraison funèbre.

Charles. — Quand cela serait, vous auriez

mauvaise grâce à vous plaindre. Peu de gens ont

la consolation d’entendre la leur. Ah! voici mon

ami... Mais, j’y pense, vous n’avez pas de té- %

moin.

m. quantin. — Je lui avais donné rendez-vous ici. Mais, Dieu me pardonne ! il vient avec votre ami.

Fernand arrive en courant et la joie sur le visage :

— Ah! vous voilà, monsieur Quantin! Enchanté de vous rencontrer! Comment allezvous? Ah 1 mon cher Charles !

m. quantin. — C’est à nos témoins à fixer...

fernand. — Quoi donc?

IIORTENSE

m. quantin. — Comment! notre duel...

fernand. — Oh 1 notre duel ! Est-ce que je me bats ? Je suis trop heureux, je ne me bats pas.

m. quantin. — Monsieur, j’en suis fâché, mais...

fernand. — Allons donc, monsieur Quantin !

je veux vous embrasser.

m. quantin. — J’en suis désolé, monsieur, mais vous vous battrez.

fernand. — Ma foi, non ! je veux danser avec vous.

Il le prend par les deux mains, et le fait sauter et tourner malgré lui. M. Quantin s’irrite, fait d’inutiles efforts pour se dégager. Les témoins s’interposent.

m. quantin. — Ah 1 vous croyez, mon petit monsieur, qu’il s’agit d’ètre malhonnête le soir, et, le lendemain, de dire : « Je ne me bats pas! »

fernand. — Ah çà! vous voulez doue vous battre, décidément?

m. qdantin. — Oui, monsieur.

fernand. — Eh bien, battons-nous, puisque vous y tenez. C’est que, réellement, je suis trèsheureux ce matin : j’aime tout le monde, et je ne voudrais pas vous faire de mal. Mais puisque vous y tenez...

On se place à vingt pas. Les témoins chargent les pistolets. M. Quantin tire sur Fernand et le manque. Fernand tire en l’air.

Les pistolets, chargés de nouveau, sont remis aux combattants. M. Quantin tire et manque, Fernand vise un arbre, y loge sa balle, et dit : — Monsieur Quantin, vous serez peut-être plus heureux à l’épée.

Les témoins donnent les épées.

— Allez, messieurs.

Il OPtTENSE

Fernand enlève d’un coup de désarmement l’épée de Quantin, la ramasse et la lui rend^poliment.

M. Quantin, furieux, se précipite sur Fernand,

qui lui enlève encore son épée.

fernand. — Tâchez delà tenir un peu mieux.

On vous en donnera, des petits couteaux pour les %

perdre. Voulez-vous ne plus vous battre ?

m. quantin . — Vos plaisanteries sont du plus mauvais goût.

fernand. — Je ne plaisante pas ; je ne me bals que pour vous faire plaisir, et, quand cela ne vous amusera plus, nous cesserons.

Les témoins s’interposent encore. Charles emporte les épées. Fernand salue M. Quantin et son témoin, et suit son ami.

— Oserai-je vous demander, mon ami Fernand, dit Charles quand ils furent seuls, oseraije vous demander le sujet de cette joie parfaite-

ment bouffonne, qui vous a porté à jouer avec cet imbécile un jeu qui m’a fait frémir?

— Mon ami Charles, reprit Fernand, je t’ai dit que j’aimais une jeune fdle.

— Ah! oui, la mélancolie. .. en robe bleue... je sais.

— Eh bien, à force de prières, d’obstination, d’importunités, je lui avais fait accepter un rendez-vous pour ce matin ; elle y est arrivée en même temps que moi, et si tu savais ce que j’ai appris dans ce rendez-vous !

— Parbleu ! que la flamme est partagée ?

— Comment le sais-tu ?

— Oh î par une intelligence surnaturelle !

parce que je suppose qu’une fille qui accorde un

rendez-vous n’y vient pas pour parler des affaires

d’Orient ni de la rente d’Espagne ; parce que ce

qu’elle t’a dit était précisément la seule chose

IIORTENSE

qu’elle pût te dire ; parce que, ayant accepté l’entrevue de ce matin, elle n’avait aucun besoin d’en dire autant, et que ton bonheur était tout aussi évident hier au soir qu’à présent.

Le soir, Fernand alla à la ferme ; Hortense lui glissa dans la main un billet ainsi conçu :

a On nous a vus ce matin. M. Quantin est venu, et a demandé à ma cousine sa protection auprès de mes parents et de moi pour obtenir ma main. Je me suis servie d’une chose qui ne tardera pas à faire mon désespoir ; j’ai allégué un mariage depuis longtemps arrêté par ma famille. C’est ce mariage funeste qui m’a poussée à la démarche imprudente de ce malin. D’un moment à l’autre, mon père peut revenir me chercher ; et, si vous m’aimez, il faut que nous prenions nos mesures et que nous nous inspirions une

force et un courage dont je prévois que nou n’aurons que trop besoin. Il faut être quelque temps sans nous voir. Je ne veux pas qu’on parle de vous à mon père ; il me ferait quitter la ferme immédiatement, et ce n’est que là que je puis espérer de vous voir quelquefois. Si vous saviez tous les chagrins que j’affronte pour vous ! si vous connaissiez l’invincible volonté et la violence de mon père, vous me sauriez gré, sinon de mon courage, au moins de ce qui en est la source et l’origine. Soyez demain matin, h six heures , sous le châtaignier.

» Hortense. »

Fernand répondit à ce billet les douze pages que tout amoureux de son âge eût répondues à sa place, et dont je veux bien, madame ma lec-

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trice, ne vous donner que le sommaire, persuadé que vous n’ètes pas sans en avoir quelquefois lu de semblables, adressées, sinon à vous, du moins à quelqu’une de vos amies, ce qui vous empêcherade vous étonner de quelques contradictions qui s’y pourraient rencontrer. « Pourquoi ne pouvait-il attendre, ce père chéri? Se jeter à ses genoux, et

lui demander le droit de faire le bonheur de sa fille. » Un peu plus bas : « 11 saurait bien la défendre de la violence des emportements d’un ttjran. » En résumé : « Il respectait beaucoup le père d’Iphigénie, mais il était parfaitement disposé à lui rompre les os. Il commençait une nouvelle existence, et prenait le ciel à témoin que son amour ne finirait qu’avec sa vie. Pourquoi ne pouvait-il fuir avec elle loin d’un monde imposteur /Il lui offrait de conquérir une fortune, un rang, des honneurs, une couronne, l’empire

IIOftTENSE

du mondemème, pour peu quecela luifûtlemoindrement agréable. Pour son goût, à lui, il préférait le fond des déserts; cependant elle l’obligerait de ne point se gêner, et de dire franchement ce qui lui conviendrait le mieux. Il regrettait amèrement de n’avoir pas au moins estropié M. Quantin, et il ne trouvait ni dans l’histoire des martyrs, ni dans celle de l’inquisition, un supplice qui lui parut applicable à l’audace qu’avait ce maltôtier subalterne, ce pharisien maudit d’aimer sa divine Hortense. »

Hortenso trouva cette lettre ravissante; c’était ainsi qu’écrivaient les divers Amadis, Edgard, etc., qu’elle avait aimés tour à tour dans les romans qu’elle avait lus, et qu’elle attendait pour commencer le roman auquel elle pensait avoir des droits incontestables. Le lendemain, Fernand était longtemps avant six heures sous le

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grand châtaignier, portant à la main une cage qu’il cacha dans la haie. Hortense ne tarda pas à le venir joindre. Elle était fort émue et pouvait à peine parler. Certes, quelqu’un qui eût entendu les deux amants les eût trouvés parfaitement ridicules, tant les discours de Fernand et les quelques mots d’Hortense étaient ampoulés et remplis d’affectation. Mais ceux qui se rappellent, savent quelle divine harmonie résonne dans les cœurs de deux jeunes amants qui disent des sottises, et combien leur voix les remplit mutuellement d’une céleste ivresse dont ne peuvent les tirer les paroles inutiles et absurdes par lesquelles ils essayent infructueusement de traduire leurs nouvelles et ravissantes sensations.

Le résumé fut que Fernand devait s’abstenir de venir à la ferme jusqu’au moment où le père d’Hortense serait venu et aurait consenti à y lais-

ser sa fille. Alors seulement Hortense lui ferait savoir par un message qu’il pouvait reparaître, en donnant à son absence un prétexte plausible ; mais elle était fort embarrassée sur le choix du messager.

Fernand avait prévu cet embarras, et tira de la haie la cage qu’il y avait déposée, et qui contenait deux pigeons d’une blancheur éblouissante qu’il avait pris dans le colombier de son oncle. Quand il pourrait revenir, ou s’il arrivait quelque chose d’important, qu’Hortense eût besoin de lui faire savoir, elle attacherait un billet au cou d’un des pigeons et lui donnerait la liberté ; l’oiseau ne manquerait pas de retourner au colombier. Seulement, pour que Fernand fut témoin de leur retour, elle les lâcherait à six heures du matin, heure à laquelle Fernand se tiendrait en observation. Si les deux pigeons

HOUTENSE

rentraient au logis sans lui avoir apporté, à lui, l'ordre de revenir à la ferme, il les apporterait pendant la nuit dans leur cage, qu’il cacherait dans la haie, à l’endroit où il venait de les prendre et où Hortense les trouverait. Tout cela bien convenu, ils se répétèrent une douzaine de fois qu’ils s’aimaient, qu'ils s’aimeraient toujours, et ils se séparèrent le cœur gros d’amour et de

larmes.

Le lendemain parut horriblement triste aux deux amants. Le surlendemain, Fernand était de bonne heure au colombier ; un vague pressentiment lui disait qu’il aurait une lettre, et son pressentiment se trouva réalisé. Dieu sait combien de mouches lui passant près de l’œil, pendant qu’il interrogeait l’horizon, lui parurent le pigeon attendu ! Enfin un point noir se montra dans le ciel et ne tarda pas à grossir ; puis on

nORTENSE

distingua un oiseau; puis les rayons du' soleil evant firent étinceler ses ailes blanches. Un pigeon descendit sur le colombier et vint comme de coutume sur l’épaule de Fernand ; il avait au cou un petit papier attaché par une soie blanche.

a Je n’ai rien d’intéressant à vous dire, si ce n’est que la journée d’hier à duré cent ans. Je veux essayer la fidélité de nos confidents. Celui-ci part avec un baiser sur sa petite tête blanche. Vous occupez toute ma pensée.

Adieu, o

Le lendemain, le second pigeon arriva. Il apporta aussi un petit papier qui renfermait une boucle de cheveux. Fernand fut ravi, et passa toute la nuit à faire des vers sur ces cheveux et sur les pigeons blancs, et sur le baiser qu’il recevait pour récompense. Une heure avant le jour,

ne

IJORTENSE

il avait reporté dans la haie les deux pigeons

avec ses vers.

C’était le matin, la rosée s’élevait en vapeurs grises et faisait ressembler les prairies à un lac immense. M. Quantin sortit do chez lui pour chasser, et, selon sa coutume chaque fois qu’il sortait, il s’arrangea pour passer devant la ferme de M. Sorin. Mais, ce jour-là, il avait une intention tout à fait galante. Le père d’IIortense était arrivé la veille au soir. Il y avait à la ferme un grand dîner auquel était invité M. Quantin, et il voulait attacher à la fenêtre d’Hortense, qu’il supposait encore endormie, un bouquet et une

lettre. Il l’avertissait qu’il allait demander posi-

tivement sa main au respectable auteur de ses jours, et que, si elle daignait approuver cette démarche, il la suppliait de porter, le soir, le bouquet qu’il prenait la liberté de lui offrir.

M. Quantin ne fut pas médiocrement surpris lorsque, franchissant la haie de la ferme, il aperçut Hortense levée et à sa fenêtre. Il se cacha derrière la haie et la regarda. Elle attachait un billet au cou d’un des pigeons, et le couvrait do baisers et de larmes. A un mouvement que fit M. Quantin, elle rentra précipitamment; mais, no voyant personne, elle reparut, et cette fois avec les deux pigeons blancs. Elle leur donna encore plusieurs baisers, puis les plaça sur la fenêtre, qu’elle ferma derrière eux. Les pigeons secouèrent leurs ailes, se détirèrent, et partirent d’un vol égal ; mais, au moment où ils passaient pardessus la haie, on entendit deux coups de fusil, Hortense se sentit bondir le cœur, et se précipita à la fenêtre, mais elle ne vit personne, et rentra, pensant que c’était quelque chasseur comme elle eu entendait tous les jours depuis l’ouverture de

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la chasse, et qu’il y avait assez de perdrix et de lièvres pour qu’on ne s’amusât pas à tirer sur deux pigeons faits tout entiers de plumes blanches. Voici ce que contenait la missive dont l’un des deux était porteur :

« Fernand, je pars; mon père, qui est arrivé hiersoir, m’emmène demain matin. Je vais avoir de longs et terribles combats à soutenir; mais “amour me viendra en aide; je ne ferai pas de Jâcheté, je me conserverai pour vous. Vous m’avez dit que vous deviez retourner bientôt à Paris; je’ vous y écrirai poste restante , car je ne sais de votre adresse que le quartier. Peut-être pourraije vous donner le moyen de me répondre. Fernand, je crois en vous. Aimons-nous et nous se- . rons forts; aucun sacrifice, aucune résolution, ne me coûteront pour être à vous. En ce moment, où nous sommes séparés peut-être pour long-

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temps, où nous devons être sûrs l’un de l’autre, je n’hésite pas à vous dire combien je vous aime, pour vous donner en moi la confiance que je veux avoir en vous. Je serai à vous ou je mourrai.

» Hortense. »

» P. S. Cet imbécile de M. Quantin ne bouge plus de la ferme ; c’est la seule chose qui me console un peu de la quitter. »

Pendant ce temps était arrivé le dimanche, et c’était le lundi que Fernand devait chasser Charles Lefloch. Charles avait commencé, dès le point du jour, par accumuler les prétextes au point d’en faire d’excellentes raisons pour le petit service qu’avait à lui rendre Fernand. Quelques amis venus de la ville voisine avaient passée la nuit chez l’oncle Lefebvre. Charles commença

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par mêler singulièrement les bottes que chacun avait mises la veille à sa porte pour qu’on les nettoyât. Il mit les bottes de M. Lefebvre à la porto d’un des nouveaux arrivés, fit une paire de la botte droite de l’un avec la botte gaucho de l’autre, etc., etc.; cela amena une confusion grotesque. M. Lefebvre s’obstina pendant une demiheure à entrer dans des bott es à peine capables de contenir son orteil, et finit par descendre déjeuner en pantoufles, dans la crainte de faire attendre ses convives et madame Lefebvre ; mais personne n’était encore en bas. Chaque personne qui descendait se plaignait, l’une de n’avoir pu mettre scs bottes, l’autre de n’avoir trouvé à la porte qu’une chaussure si large, qu’elle la perdait à chaque pas. On s’expliqua, on reconnut ses bottes les unes aux pieds des autres. Je parle de ceux qui avaient pu en mettre. Il fallut re-

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lui

monter aux chambres ; le déjeuner était froid ; madame Lefebvre fut de mauvaise humeur et s’en prit à Charles ; Charles répondit brusquement; Fernand, qui connaissait la violence de l’oncle Lefebvre, s’empressa d’adresser à son ami un Charles ! menaçant.

— Mais, dit M. Lefebvre, il a raison de répondre; le reproche de Clarisse est injuste; elle exige des domestiques des vertus que les maîtres seraient bien embarrassés de montrer.

Charles et Fernand échangèrent un regard étonné. L’oncle Lefebvre n’avait pas d’ordinaire autant de patience. Charles cassa deux tasses. M. Lefebvre lui demanda s’il ne s’était pas coupé les doigts. Après le déjeuner, il laissa les poules et les lapins entrer dans le jardin. L’oncle n’y trouva rien à redire, sinon qu’il fallait les faire rentrer.

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Charles dit à Fernand d’un air consterné :

— Fernand , il est neuf heures, il faut que je sois parti à dix. Je vais frapper un grand coup.

Il prit des pierres pour chasser les lapins et envoya toutes les pierres dans les cloches des melons.

Fernand alors feig .lit une col'ire horrible. M. Lefebvre ne s’occupa que de le calmer.

Les deux amis ne savaient que faire, Charles était désespéré. Il fit tomber un encrier sur un tapis, cassa un globe de pendule, laissa ouverte la cage des serins hollandais , qui s’enfuirent. Fernand prit la parole.

— Ah çà ! monsieur le drôle, tout ceci passe la plaisanterie! Depuis ce matin, vous mettez la maison de mon oncle au pillage. Vous allez me faire le plaisir de déguerpir sous cinq minutes,

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juste le temps de faire votre paquet. De ce moment, vous n’ètes plus à mon service, et je no veux plus entendre parler de vous.

Charles, bas , à Fernand. — Je veux emporter le pantalon gris de perle.

FERNAND. — Du tout : j’en ai besoin;

CHARLES. — Moi aussi.

fernand. — Alors tu ne partiras pas ; je vais te pardonner.

Charles. — Ne va pas faire une sottise comme celle-là !

fernand. — Laisse le pantalon, ou je te pardonne.

Charles. — Eh. bien, je le laisse.

fernand, haut. — Vous entendez , Charles :

dans cinq minutes, vous aurez quitté la maison.

m. lefebvre. — Comment, Fernand, pour un

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jour d’étourderie et de maladresse, tu vas chasser un domestique qui t’est fort attaché?

fernand. — Oui... bien attaché... en effet!

. u. Lefebvre. — Oui, certainement, et tu l’aimes beaucoup aussi, et ta colère n’est pas sérieuse.

fernand. — Comment, pas sérieuse, mon oncle? Mais c’est qu’au contraire je suis hors de moi; c’est que le respect seul que j’ai pour vous m’empêche d’en venir à une correction violente ; c’est que...

m. lefecvre. — Ëh bien, je parie que cela sc calmera et que vous redeviendrez les meilleurs amis du monde. Quelle heure est-il ? Dix heures. Puisqu’il est dix heures et que tu veux absolument le chasser, je ne t’en empêche plus.

fernand. — Comment, mon oncle, puisqu’il est dix heures?,.. Que voulez-vous dire?

'Trasf

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M. lefebvre. — Que je ne veux pas que ce gaillard-là rattrape la petite Fanny. Mais tu ne t’attendais pas à ce qui t’arrive ; je gage que tu dois quelques pistoles à ce drôle, et que tu ne les as pas. Les veux-tu?

fednand. — Ma foi, mon oncle, vous devinez juste; donnez-moi six louis. Vous êtes un oncle excellent.

m. lefebvre. — C’est ton argeïit que je te donne. Je vais te chercher tes six louis; si cependant, pour toi-même, tu avais besoin d’un ou deux billets de cinq cents francs, que peut-être tu es venu ici pour me demander...

fernand. — O perle d’oncle 1 oncle eagaee !

oncle modèle !

m. lefebvre. — Je vais te chercher tout cela pendant que ce polisson fera son paquet. Polisson est dur, monsieur Charles; mais les domestiques

ne sont pas les maîtres, et, quand on est domestique...

L’oncle parti, Charles dit à Fernand :

— Sais-tu que ton oncle est un vieux renard et qu’il se moque de nous?

M. Lefebvre ne tarda pas à revenir avec un sac gris plein d’argent. Fernand et Charles échangèrent un regard étincelant.

m. Lefebvre. — Tiens, voici un petit reçu que tu vas me signer; j’espère que ce sera le dernier. Dans cinq mois, tu seras majeur, et je te rendrai mes comptes avec un empressement bien difficile à décrire.

o 1° Cent vingt francs pour les gages de Charles. — 2° En deux billets de la banque de France, mille francs. — 3° Pour deux tasses cassées par Charles, quinze francs. — 4° Pour dégâts commis dans le jardin par les poules et les

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lapins, par la faute du même Charles, vingt francs. — 5° Onze cloches, à raison de trois francs chacune , cassées par le même Charles, à coups do pierre, trente-trois francs. — 6° Pour le nettoyage d’un tapis sur lequel toujours le même Charles a jeté un encrier, cinq francs. — 7° Pour avoir brisé un globe de pendule, quinze francs. — 8° Pour avoir laissé échapper huit serins hollandais, à cinq francs pièce, quarante francs... Car, mes chers amis, ajouta M. Lefebvre, tant que vos espiègleries consistent à me faire passer pour un domestique, un jeune homme parfaitement élevé comme M. Charles, cela ne coûte rien, et je m’en suis amusé autant que vous ; mais, quand elles vont jusqu’à tout casser chez

moi, il est bien juste que j’en sois indemnisé.

Charles etFernand, d’abord confus et interdits, partirent d’un éclat de rire homérique.

110RTENSE

— Bravo! bravo! C’est nous qui sommes battus ! Les oncles sont vengés ' Mais comment avezvous découvert notre imposture?

—Par une conversation peu gazée que j’ai entendue un soir, il y a huit jour3.

M. Qiiantin so rendit au dîner que donnait M. Sorin au père d’IIortense, dans sa plus complète magnificence et avec son air le plus triomphant. Hortense frémit un instant; elle n’était pas assez sûre du bon goût de son père pour ne pas redouter qu’il ne trouvât M. Quantin parfaitement spirituel et tout à fait charmant; mais elle se rappela combien il était entêté de ce triste mariage auquel il l’avait depuis si longtemps con-

IIORTENSE

damnée, et, tout en se rassurantsur M. Quantin, elle se désolait pour Fernand.

m. quantin. — Marguerite, don nez-moi du pain. — Qu’est-ce que dit le pain quand on le coupe?... Il dit : Minue. — Mademoiselle Hortense, avez-vous lu M. de Crébillon... Crébillon père?

hortense. — Oui, monsieur.' m. quantin. — Quelles belles tragédies ! J’en suis encore tout ému! J’ai passé la matinée à relii’e Alrée et Thycstc.

iiortose. — Je ne comprends pas celui-là , monsieur.

m. sorin. — Ni moi.

MADAKE SORIN. — Ni moi.

k.. quantin. — Ce n’est pas un calembour. J<j mè rappelle les vers, les beaux vers que dit Atrée.

IIORTENSE

Ce fils infortuné, cet objet de ses vœux.

Va devenir pour lui l’objet le plus affreux s Je ne te l’ai rendu que pour te le reprendre ,

Et ne te le ravis que pour mieux te le rendre.

Quels charmants concetti !

Oui, je voudrais pouvoir, au gré de ma fureur,

Le porter tout sanglant jusqu’au fond de ton cœur.

C’est en toi-même, ingrat, qu’il faut que ma victime , Ce fruit de tes amours, aille expier ton crime.

madame sorin. — Je vous avertis, monsieur Quantin, que cela manque de gaieté.

m. quantin. — Aimez-vous mieux alors que je vous demande quels sont les arbres les plus droits ?

m. soaiN. — Ce sont les peupliers.

m. quantin. — En effet, ce sont les peupliers ; mais pourquoi?

m. sorin. — Pourquoi?... pourquoi?...

m. quantin. — Parce qu’ils sont peu pliés.

IIORTE'.’SE

madame sorin. — Voici do la chasse de M. Quantin. — Monsieur Quantin , soyez assez bon pour servir.

m. quantin. — Volontiers, madame. — Mademoiselle Hortense, vous en offrirai-je? Comment les trouvez-vous?

hortense. — Très-bons; mais je ne sais pas ce que c’est.

m. quantin. —

Ces pigeons sont dodus; inaugez! sur ma parolo,

J’aime à voir aux pigeons cette chair blanche et molle.

Ce sont des pigeons, des pigeons blancs, ma foi. Je me rappelle encore un beau passage de M. Jolyot de Crébillon. Quand Atrée va faire manger son neveu à son frère Thyeste, pendant qu’on assaisonne convenablement le jeune homme, Atrée, d’un ton ironique, dit à son

IIORTENSE

frère, inquiet de l’absence prolongée d’un fils qu’il ne sait pas à la broche :

. ..... Rassurez-vous, mon frire»

Vous reverrez bientôt une tête si chère ;

C’est de notre union le lien le plus sacré :

Craignez moins que jamais d’en être séparé.

madame sortn. — Mais, vraiment, monsieur Quantin,vous êtes aujourd’hui d’une férocité p:a commune.

m. quantin. — C’est que jamais je n’ai vu mieux dépeindre la vengeance. Encore six vers et je me tais. C’est toujours Atrée qui parle ; le jeune homme n’est pas cuit à point ; le père a faim, et on cause en attendant le dîner.

Vous serez satisfait, Thyeste, et voire fils Pour j tmais en ces lieux va vous être remis,

Oui, mon frère, il n’est plus que la parque inhumaine Qui puisse séparer Thyeste de Phlisthène.

Phlisthcne est le nom du rôti. K’en parlons plus. C’étaient deux pigeons blancs, dont l’un

portait au cou un billet fort tendre, ma foi!

madame sorin. — Qu’a donc llortense? Elle est toute pâle.

hortense. — M. Quantin prend son temps agréablement pour nous réciter d’aussi horribles choses ! Je ne peux plus manger.

madame sorin. — Je vous le disais bien, monsieur Quantin !

m. quantin. — Allons, n’en parlons plus.

Après le dîner, M. Quantin suivit Hortense au salon et lui dit :

Par tes gémissements je connais ta douleur s

Comme je le voulais, tu ressens ton malheur.

» Toujours Atrée et Thyeste !

Et mon cœur, qui perdait l’espoir do la vengeance,

Retrouve dans tes pleurs son unique espérance.

» C’est une belle tragédie, n’est-ce pas, mademoiselle? Nous avons encore, de M. du Belloy,

Diq ilized t

ogle

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