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Gabrielle de Vergy; c’est une dame à laquelle un époux fait manger le cœur de son amant. Si vous voulez, je vous enverrai la pièce. Cela vous intéressera beaucoup. Les pigeons étaient excellents, n’est-ce pas? Vous avez peut-être cru que, de désespoir de vos pigeons, je me brûlerais la cervelle? que je me jetterais dans un puits?
Nullement 1 ce serait agir en seau. J’aime bien mieux mo venger. J’ai eu d’un seul coup les pigeons et le poulet. Remerciez-moi de n’avoir servi à la société que les pigeons ; mais il ne faut pas m’en vouloir pour cela; voyons, vous n’ètes pas philosophe, vous me faites la mine.
HOiemsE. — Monsieur, je vous répondrai , pour parler votre langage que, si je vous faisais la mine, je vous la ferais un peu moins sotte que vous ne l’avez.
Sous prétexte de la fatigue et du départ du lendemain avant le jour, elle alla so coucher, et passa la nuit à chercher inutilement le moyen de donner de ses nouvelles à Fernand. M. Quantin prit les hommes à part et leur récita d’une manière infâme le quarante-deuxième vers' Polyeuctc.
Au point du jour, Hortense partit avec s4n père. Fernand, inquiet, arriva le lendemain* U rôda autour do la îerme. Les fenêtres d’Hortt ise étaient fermées, il la crut malade. Il entra, p rla aux domestiques, et apprit qu’elle était pj -tie depuis deux jours avec son père. Fernand è ait désespéré. Il ne voyait aucun moyen de écrire. Tout était perdu. Charles finit cependant par lui persuader que, si Hortense l’aimait, el’ trouverait bien moyen de lui donner de ses nou-l velles ; qu’une lettre à Paris, sans adresse, avec '
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le nom de la personne à laquelle elle est adressée, finit toujours par arriver, etc.
Les deux amis retournèrent à Paris. Fernand resta triste et pensif, refusant de prendre part à
aucun plaisir. L’amour e$t comme le fruit du lotos dont parle la fable : quand on en a goûté, tout ce qui n’est pas lui devient fado et insipide. Il y a dans les souffrances de l’amour, les plus aiguës de toutes les souffrances, un charme tel, qu’on les préfère à tout le reste de ce que la vio humaine renferme de plaisirs, et qu’on n’accepte ni guérison, ni adoucissement.
Hortense, de retour chez son père, n’eut pas cette joie naïve et silencieuse que l’on éprouve toujours en rentrant chez soi après une absence; elle revit sans intérêt son fauteuil accoutumé au coin de la cheminée ; ses rosiers avaient encore quelques dernières roses pâles, mélancolique
couronne d’octobre : elle passa auprès de ses rosiers sans respirer leur parfum. Le chèvrefeuille, planté en espalier devant la maison, avait poussé jusqu’à la fenêtre de sa chambre et l'encadrait de son feuillage qui commençait à bleuir, et de quelques fleurs languissantes : les poules revinrent à sa voix pour prendre leur nourriture de sa main ; la vieille servante la trouva fraîche et embellie ; et elle ne fut sensible à aucun de ces plaisirs du retour, seuls plaisirs que procurent les voyages.
Toute la vie d’Hortense était changée. Toutes ces journées qu’elle avait laissées derrière elle, s’étaient en un seul jour évanouies avec leurs souvenirs, leurs joies et leurs douleurs, comme de brillantes bulles de savon que le veut emporte, et qui disparaissaient en l’air en perdant leurs splendides couleurs. Il, n’y avait plus dans sa me-
moire que le temps où elle avait vu Fernand ; c’était là tout son passé. Sa vie devint plus calme et plus silencieuse qu’elle n’avait jamais été. Elle
ne se livrait à aucune sensation extérieure. Son
âme ruminait ses souvenirs. Elle relisait les lettres de Fernand, elle cherchait un moyen de lui faire parvenir de ses nouvelles ; car, par la méchanceté de M. Quantin, il devait n’avoir rien compris à ce départ subit. Quoique ses efforts d’imagination fussent infructueux, elle ne pouvait se figurer qu’elle et Fernand pussent être à jamais séparés. Ello ne doutait pas un moment qu’il ne fût occupé à savoir des gens de la ferme l’endroit où elle demeurait, et elle n’entendait pas marcher quelqu’un du côté de la maison de son père, qu’elle ne regardât si ce n’était pas Fernand qui venait se présenter au moyen de quelque ruse romanesque, d’autant plus facile à exé-
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cuter que son père ne connaissait, ni Fernand, ni même son nom. Quelquefois cependant elle pensait que Fernand avait le droit de se croire lâchement abandonné par elle, et qu e peut-être son ressentiment, légitime en apparence, l’empêcherait de s’occuper de la retrouver ; mais de ces obstacles aucun ne paraissait à Hortense devoir être insurmontable. Elle n’avait jamais vu de roman finir ainsi à la moitié du premier volume. Elle ne voyait que deux dénoûments possibles : ou, après de longues traverses, elle serait réunie à Fernand, ou elle mourrait de langueur, et quelquefois elle se disait les paroles qu’elle prononcerait en mourant; elle s’attendrissait sur elle-même, et elle pleurait. Mais, dans les deux cas, Fernand devait reparaître. Aussi se demandait-elle, non pas si elle le reverrait, mais quand elle le reverrait et par quels moyens.
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En général, les moralistes ont été des pédants qui ont cherché à proscrire les passions au lieu de les diriger; la vertu qu’ils offrent aux gens qui ont faim, soif et sommeil, consiste à ne pas manger, à ne pas boire, à ne pas dormir. Ils proscrivent l’amour ; et les poètes, qu’on traite d’ordinaire légèrement, ont ici encore raison contre eux : l’amour est l’origine et la cause de tout ce qu’il y a de grand, de beau et de noble. Le vulgaire croit que la beauté est la mère de l’amour : c’est l’amour, au contraire, qui crée la beauté ; c’est l’amour qui met l’âme dans le regard, de la grâce dans le corps, de la douceur et de la vibration dans la voix ; c’est l’amour qui produit les nobles ambitions, c’est l’amour qui produit le génie.
Toutes les choses que Dieu a créées ont pour but l’amour.
Ce dais do saphir avec ses étoiles, ce soleil, ces fleurs qui parfument l’air, ces admirables har> monies des fleuves qui murmurent entre leurs rives vertes, du vent qui soupire dans les feuilles, des abeilles qui bourdonnent dans les jaunes étamines des passe-roses, toutes ces grandeurs, toutes ces magnificences ont été rassemblées par le suprême Créateur pour servir de temple à l'amour, avec l’inquiète sollicitude que met la lauvette à rassembler, pour faire le nid où ses petits doivent éclore, les brins de gazon parfumé, le duvet blanc que le vent arrache aux cygnes, et la laine que les brebis ont laissée après les rosiers sauvages des haies. L’amour est le soleil qui fait éclore toutes ces célestes fleurs de l’âme et qui leur fait exhaler de suaves parfums.
Hortense devint belle et sainte. Son cœur, trop
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plein d’amour, laissa déborder quelques gouttes qui, se répandant au dehors, furent de la pitié et de la compassion pour les pauvres, de la bienveillance pour les faibles, de la vénération pour Dieu, de l’indulgence pour tout le monde. Elle avait des consolations pour toutes les douleurs, d„es soulagements pour tous les maux ; elle faisait de son âme un temple pur de toute souillure et plein de divines splendeurs pour y renfermer son amour.
Un jour, son père lui dit :
— Tu ne me parles plus de ton mariage?
Elle se sentit pâlir et ne répondit pas.
— Je n’ai pas vu ton futur à Paris pendant le
voyage que j’y lis, il était à la campagne, m’a-
t-on dit, chez son oncle. L’oncle, à qui j’ai écrit,
me répond que le jeune homme ne parait pas
très-disposé au mariage. Mon orgueil de père
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me dit qu’il changera d’idée quand il t’aura vue.
Hortense se laissa glisser aux pieds de son père, prit sa main dont elle se cacha le visage, et lui dit :
— O mon père, mon bon pèro, ne faites pas le malheur de votre fille, renoncez à ce funeste mariage.
— Je croyais, répondit M. Delaunay, que j’avais dit d ma fille plus d’une fois combien j’ai en horreur ces grandes phrases qu’elle a rapportées de pension. L’oncle va tâcher de faire revenir le jeune homme, et tu voudras bien te résigner sans murmurer au bonheur que nous te ferons.
Autant je suis bon et indulgent quand il s’agit d’écarter de toi un chagrin réel, autant je suis inflexible quand il s’agit de te forcer d’être heureuse; je ne ferai aucune grâce à tes caprices ni aux billevesées dont tu t’es rempli la tête : tu
épouseras le fils de mon ami. L'histoire est pleine d’exemples de pères qui ont ainsi disposé do leurs filles par des vœux. Réjouis-toi de l’avantage que j’ai sur ces pères plus ou moins mythologiques : ils vouaient généralement leurs filles à la Mort, ou à Diane, ou à Vesta, ou au couvent; moi, je t’ai vouée au mariage. Lejeune homme est charmant, à ce qu’on dit, bien élevé et fort à son aise. Je t’ai vouée au bonheur, et je te déclare que le sacrifices’accomplira,ouqueje perdrai mon nom de Delaunayl
Hortense alla pleurer dans sa chambre ; puis elle relut les lettres de Fernand, où elle puisa du courage et de la force. Cependant elle attendait en vain des nouvelles de lui.
Le père Delaunay était réellement le plus désespérant des pères; il ne se donna pas la peine de prendre un air plus sévère que de coutume, ni
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de grossir sa voix, ni de froncer le sourcil : c’aurait été admettre qu’il y avait lutte entre sa fille et lui. Une fois sa volonté exprimée, il ne pensait pas avoir à s’occuper de la faire exécuter, tant cela lui paraissait à lui-même nécessaire et inévitable ! Hortense eût voulu lui parler encore de son mariage, il eût manifesté autant d’étonnement que si elle eût voulu s’opposer à un fait accompli. Du moment que, dans sa maison, il avait donné un ordre, il le considérait comme exécuté et n'admettait pas la moindre discussion à ce sujet. Sa femme aussi n’avait qu’une seule ressource quand les volontés de son mari la contrariaient en quelque chose; elle ne répliquait pas une syllabe, et M. Delaunay était
tellement persuadé qu’on lui obéirait, qu’il négligeait ensuite de s'informe^ si on lui avait obéi.
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Ainsi il avait ordonné, deux ans auparavant, la vente d’un cheval qui n’avait jamais quitté la maison et dont lui-même se servait tous les jours depuis ce temps, aimant mieux supposer qu’on en avait acheté un autre semblable au premier, que d’admettre un instant qu’on n’avait pas sui\i ses ordres de point en point. Il avait mis à la porte un jardinier qui, depuis six mois, évitait un peu ses regards et continuait tranquillement son servie y.
Hortense s’adressa à sa mère, lui avoua son amour, la supplia de la protéger. Mais la mère lui répondit avec raison qu’il n’y avait pas moyen de tromper M. Delaunay sur ce point; qu’on ne pouvait lui faire penser que sa fille était mariée, comme on lui avait laissé croire que le cheval péchard avait été vendu, etc. Elle plaignit sa fille, pleura un peu avec elle et lui conseilla de
se résigner. D'ailleurs , selon toutes les apparences, Fernand l’avait oubliée, et elle ne le reverrait jamais. Le mari qu’on lui proposait avait toutes les qualités qui font naître l’amour, tandis que Fernand n’avait que celles qu’il donne, etc.
Hortense passa une triste nuit à réfléchir sur sa situation. Quand elle avait vu sa mère lui refuser son appui et lui démontrer, bien loin de l’encourager, l’impossibilité où elle était de résister à son père, elle s’était sentie désespérée, et elle avait été dérober un flacon où son père tenait enfermé de l’arsenic dont on avait quelquefois besoin pour la destruction de certains animaux malfaisants. Rentrée dans sa chambre, elle avait prié Dieu, elle avait pleuré, et son énergie fiévreuse l’avait abandonnée. Alors elle pensa à fuir, à se cacher, jusqu’au moment où
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elle pourrait, à force de supplications, obtenir de son père son union avec Fernand. Peut-être n’aurait-elle jamais cette permission, mais au moins elle ne serait pas à un autre que celui qu’elle aimait; elle pourrait correspondre avec lui, savoir ce qu’il faisait, être dans la même ville que lui ; mais elle n’osait s’aventurer seule
et sans appui au milieu du monde. Au moment de prendre une semblable résolution, elle vit apparaître à ses yeux tous les dangers dont jusquelà elle n’avait fait que soupçonner l’existence, renfermée qu’elle avait toujours été dans la forteresse de la famille.
Elle hésita encore quelques jours; mais, M. Delaunay lui ayant dit que, d’après une lettre, l’oncle du jeune homme était allé lui-même à Paris pour le chercher et le ramener, elle écrivit à Laure, lui raconta toute son histoire et lui fit
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p'.rt de sa résolution ; elle finissait sa lettre par ces mots :
a Je pars. Ne me réponds pas. Dans quelques jours, je serai auprès de toi.
p Ta malheureuse Horte^se. »
Dana l'atelier.
A vrai dire, la nature avait fort passablement fait les choses à l’égard de l’homme, et il a besoin de se donner tant de peine pour être malheureux, qu’il faut croire que réellement il y trouve une volupté particulière, et que l’on peut se dispenser de le plaindre. Il a appelé bonheur tout ce qui est impossible, et malheur tout ce qui est inévitable. Un homme vraiment sage est
celui qui sait jouir de tous les petits bonheurs