‹ Œuvres complètes d'Alphonse Karr HortenseChapitre 8 sur 12 · IIO II TE N SE · texte numérisé non relu

IIO II TE N SE

qu’à l’âge de quatorze ans qu’il a atteint, avait toujours été insensible aux traits de l’Amour, Gargantua lui-même lisse ses cheveux avec tout ce qu’il trouve d’huile grasse dans l’atelier.

Charles. — Gargantua est notre rival.

Il est jeune, il est mi, mais aux Urnes bien nées

La valeur n’attend pas le nombre des années.

Fernand. — Pour décamper.

Antoine. — Mais que te font, à toi, tous ces détails sur notre voisine, ou plutôt comment peuxtu les entendre sans scrupule? Ne crains-tu pas de commettre, en t’occupant quelques instants d’une autre, une infidélité envers ta belle inconnue, qui peut-être n’existe pas?

ciiarles, chantant.

Hélas! elle a fui comme une ombre!

L’inconnue en question s’appelait la Mélancolie, et clic avait une robe bleue ; elle a disparu tout

à coup sans qu’on en ail jamais eu de nouvelles. Si j’osais donner mon avis, vu ses perfections surnaturelles eL sa disparition féerique, je penserais que ce n’est pas une femme, mais une dame blanche ou une dame noire; qu’elle appartient à la classe redoutable des djinns, des farfadets.

Antoine. — Des ombres, des mânes, des larves, des lémures.

Charles. — Des lamies , des spectres , des fantômes, des goules.

antoine. — Des loups-garous , des grands veneurs.

fernand. — Je ne pense pas que les respectables personnes dont vous parlez aient l’habitude de porter des jarretières comme celle-ci.

Charles. — Apparition de jarretières, que l’on ferait évanouir avec trois mots.

fernand. — Parlons de la voisine.

antoine. — Prends garde de manquer de fidélité à ta vision ; les amantes de l’autre monde ne plaisantent pas : elle t’étranglerait comme un poulet.

fernand. — Eh bien, pour me guérir de ma folie, je vais aimer la voisine.

Charles. — Que tu n’as pas vue.

fernand. — Que je n’ai pas vue, mais que j’aime déjà à la folie.

antoine. — Je déclare que je te cède mes droits, me mettant ainsi au niveau de Nisus et d’Euryale, de Pylade et d’Oreste, et de tous les fameux amis dont l’histoire a conservé le souvenir.

Charles. — Elle entrouvre sa fenêtre ; elle est habillée; elle va sortir. C’est singulier, à cette heure-ci. Il fera nuit dans une heure.

iioutense

fernasd. — Charles , viens avec moi. (Il chante.)

A peine Charles et Fernand étaient-ils sortis, que M. Lefebvre frappa à la porte de l’atelier. Gargantua alla ouvrir et revint dire à Antoine Huguet :

— Monsieur, c’est un habit marron.

— Fais-le entrer.

m. lefebvre. — Ah! pardon, messieurs, je me trompe... Le portier m’aura mal indiqué...

M. Fernand Lefebvre ?

GARGANTUA. — C’est ici.

m. lefebvre. — Comment, ici ?

Gargantua. — Oui, monsieur, ici.

M. lefebvre. — Et il n’y est pas?

Gargantua. — Je vais le chercher, monsieur ; asseyez-vous.

L’oncle s’assied et jette des regards effarés au-

Oîj' i AL d bjrGeOgle

H on TE NSE

tour de lui. Ce modèle en désordre, ces étoffes précieuses jetées par terre, ces armes étincelantes, ces pipes, le costume d’Antoine Huguet, vêtu en brigand napolitain, tout lui est inconnu.

Pendant ce temps, Gargantua, qui a trouvé un peu ridicule que l’oncle Lefebvre ait demandé si son neveu était dans l’atelier après l’avoir tout entier parcouru du regard, se met à chercher dans les armoires, dans le four du poêle, dans le carton à chapeau, dans les cartons à dessins , sous les étoffes , dans plusieurs cornets de papier, et revient dire gravement à M. Lefebvre :

— Non, monsieur, il n’y est pas; mais il va peut-être rentrer. Attendez-le un moment.

M. Lefebvre n’ose regarder que du coin de l’œil Antoine Huguet, qui ne s’occupe pas de lui. Gargantua s’est remis à l’ouvrage. On

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frappe : c’est Edgar Sagan. Il entre sans parler. Après quelques instants, il dit :

— Gargantua, la Rothschild.

Gargantua lui apporte une pipe garnie en argent et du feu. Edgar Sagan fume sans parler. Le silence le plus profond règne dans l’atelier. L’oncle ose à peine croiser et décroiser ses bras.

Antoine, à Sagan. — Monsieur vient sans doute pour consulter notre illustre ami, le célèbre avocat Fernand Lefebvre ?

L’oncle retourne la tète du côté d’Antoine.

sagan, sans se déconcerter , répond : — Oui, monsieur, et je viens de bien loin. Pourvu, monsieur, qu’il consente à se charger de mon affaire.

Antoine. — Il en a tant!

m. lefebvre. — Vraiment, il a t...?

sagan. — Monsieur, il s’agit d’une affaire de cinq cent mille francs. 11 y a cent mille francs pour lui.

Antoine. — Vous devez savoir, monsieur, que ceci ne sera pour lui qu’une médiocre considération.

m. lefebyre. — Comment 1 cent m...?

Antoine. — lia refusé dernièrement de plai-

der pour un homme puissamment riche, dont la cause était juste. Mais il avait appris que, dans son enfance, cet homme avait volé des pèches à un voisin de son père.

m. lefebvre, s’adressant à Antoine. — Comment 1 monsieur...?

Antoine, à Sagan. — Il est d’une sévérité inouïe ! On vient de toutes les parties de la France pour lui apporter des affaires; il n’en accepte que quelques-unes.

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m. lefebvre, à Antoine. — Mais est-ce bien de M. Fernand Lefebvre...?

Antoine, à Sagan. — Et, si votre droit n’est pas parfaitement établi, il est inutile de l’attendre.

sagan. — Oh ! monsieur, s’il refuse, je suis ruiné ! Il n’y a que lui dont l’invincible éloquence puisse porter la lumière dans l’âme des

juges.

m. lefebvre. — Savez-vous, messieurs, si mon neveu... ?

sagan. — Quoi ! monsieur serait l’oncle... ?

m. lefebvre. — Oui, monsieur, je suis l’oncle de M. Fernand Lefebvre, frère de son père, et m’appelant, comme lui, Lefebvre, de mon nom.

sagan. — Oh ! monsieur, accordez-moi votre protection, et ma reconnaissance n’aura point de bornes ; il s’agit, monsieur, de toute ma fortune

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qu’il dépend de votre neveu de me conserver. Au nom du ciel, monsieur, parlez pour moi !

m. lefebvre. — Je ne refuse pas, monsieur, de dire quelques mots à mon neveu. Votre situation me touche vivement; mais je ne puis rien vous promettre sur le résultat; si votre affaire n’est pas juste... mon neveu...

Antoine huguet. — Monsieur, ne bougez pas, je vous en prie, ne bougez pas. C’est étonnant comme monsieur ressemble à l’empereur !

m. lefebvre. — Comment?

Antoine. — Ne remuez pas, laissez-moi faire une esquisse.

sagan. — En effet, c’est frappant l

m. lefebvre. — Mais...

antoine. — Ne parlez pas ; vous dérangez la bouche. Gargantua, quitte tout et fais le profil de monsieur..

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M. Lefebvre voulut faire encore quelques observations ; mais Antoine Huguet lui dit impérieusementque ce serait une très-mauvaise grâce de sa part que de ne pas leur permettre de profiter d’un hasard qui leur offrait le plaisir de faire une esquisse parfaitement ressemblante du grand homme. M. Lefebvre, qui ressemblait beaucoup plus à Odry qu’à l’empereur, finit par céder et resta la tète droite, les yeux fixes, respirant à peine, tandis que Antoine Huget et Gargantua, sans s’occuper de lui davantage, continuaient tranquillement la besogne commencée.

Au bout d’une mortelle demi-heure, M. Lefebvre se lève et se promène dans l’atelier.

Voyant que M. Lefebvre ne se décide pas à s’en aller, Antoine Huguet entonne une de ces chansons connues dans les ateliers sous le nom de scies.

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Ain : Ah ! vous dirais-je, maman'!

Quand trois poules vont aux champs ,

La première va devant,

La seconde suit la première ,

La troisième est la dernière.

Quand trois poules vont aux champs,

La première va devant,

La seconde suit la première ,

La troisième est la dernière.

Quand trois poules vont aux champs ,

La première, etc.

Et on continue toujours ainsi jusqu’à ce que la personne qu’on veut renvoyer prenne la fuite. M. Lefebvre ne s’en alla pas. Edgar Sagan entonna une autre scie.

Air :

Y avait quatre jeunes gens du quartier,

Y avait quatre jeunes gens du quartier,

Y avait quatre jeunes gens du quartier ; Ils étaient tous les quatre malades,

Ils étaient tous les quatre malades,

A des ades;

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On les conduit h l'hôpital ,

On les conduit it l’hôpital ,

Al al.

Ils demandèrent du bouillon ,

Ils demandèrent du bouillon ;

Mais il n’ètait ni chaud ni bon ,

Mais il n'était ni chaud ni bon ,

On on.

On les mit tous les quatre tète -bêche , On les mit tous les quatre té te- bêche , C’est l’ordinaire de la maison ,

C’est l’ordinaire de la maison ,

On on on on.

Ça commence à vous ennuyer,

Ça commence à vous ennuyer ,

Er er.

Eh bien , Jo vais recommencer.

Y avait quatre jeunes gens du quartier,

Y avait quatre jeunes gens du quartier,

Y avait quatre jeunes gens du quartier ; Ils étaient tous les quatre malades...

Etc., etc.

A la troisième reprise d’une scie de ce genre, on tuerait volontiers son meilleur ami pour le faire taire.

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M. Lefebvre ne bronchait pas à la onzième.

Antoine Huguet prit la parole.

Antoine. — C’est M. Fernand Lefebvre que vous demandez?

m. lefebvre. — M. Fernand Lefebvre.

Antoine. — Eh bien, il ne sera pas ici avant huit jours; il est à la campagne.

m. lefebvre. — Pourquoi diable ne me disiezvous pas cela tout de suite? C’est que je pars ce soir pour le Havre, où j’ai des affaires, et je ne reviendrai guère à Paris que dans un mois.

Antoine. — Il sera bien désolé !

M. lefebvre. — Ce n’est donc qu’à mon retour que nous pourrons faire nos comptes... Du reste, je dois l’emmener avec moi pour des raisons qu’il connaît et que je lui expliquerai ultérieurement... Messieurs, je vous salue.

— Monsieur, nous sommes les vôtres.

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Pendant que l’oncle Lefebvre posait pour le portrait de l’empereur Napoléon, Fernand était descendu avec Charles dans la rue. Ils attendirent en vain la voisine pendant une heure. Ils allaient quitter la place, quand Charles s’écrie :

— La voilà ! la voilà qui rentre ! Il paraît qu’elle était sortie pendant que nous descendions l’escalier.

fernand. — Allons, à ton poste !

Charles se détache, va près de la jeune voisine, et lui parle bas. Elle hâte le pas. Charles la suit toujours en parlant. Elle le prie de la laisser tranquille.

Alors Fernand arrive.

— Monsieur, qu’est-ce que c’est que d’insulter une femme dans la rue? Je vous prie de laisser mademoiselle continuer tranquillement son chemin.

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— Monsieur, je ne reçois pas d’ordres...

— Monsieur, vous voudrez bien cependant ne pas désobéir à celui que je vous donne.

— Monsieur, vous êtes un sot.

— Monsieur, voici ma carte.

— Voici la mienne, monsieur.

Charles se retire.

fernand. — Mademoiselle, décidément, ce quartier n’est pas sûr, et je vous demande la permission de vous offrir mon bras jusque chez vous.

La voisine s’incline et place sa main sur le bras de Fernand. Il y a vingt pas à faire. Fernand n’a presque pas eu le temps de parler. Cependant la voisine frappe à sa porte, et, là, elle salue gracieusement Fernand et lui fait entendre ces mots :

— Merci, monsieur Fernand.

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Elle entre brusquement et ferme la porte.

Fernand reste entièrement pétrifié. Comment peut-elle savoir son nom? D’autre part, cette voix ne lui était pas inconnue.

Le lendemain, Fernand reçut une lettre par la poste :

« Fernand, je suis près de vous, j’ai tout quitté pour ne pas trahir la foi que je vous ai jurée. J’ai abandonné mes parents et leur maison ; il y a un mois que je vous vois tous les jours ; le souvenir du quartier que vous m’avez désigné m’a fait choisir un logement dans votre rue ; le hasard me l’a fait prendre précisément en face

de vos fenêtres. Depuis un mois, je passe ma vie à vous regarder quand vous êtes chez vous, à vous attendre quand vous n’y êtes pas. Mon amie d’enfance, Laure Lemault, près de laquelle je me suis d’abord réfugiée, a engagé toute sa famille dans nos intérêts ; son père a écrit au mien pour obtenir et mon pardon et son consentement à mon mariage avec vous. Ce consentement peut seul me rendre à mes parents et m’arracher au désespoir qui serait mon seul asile. La position honorable de M. Lemault et la chaleur de son intervention me donnent bon espoir. Jusque-là, mon Fernand, nous ne devons pas nous voir; on ne doit pas mal interpréter ma conduite. Je veux vous conserver une épouse digne de vous, et vous ne ferez rien pour me détourner de ma résolution. J’attends la réponse de mon père à M. Lemault; si elle est favorable, je retour-

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