‹ Œuvres complètes d'Alphonse Karr Les fleursChapitre 10 sur 12 · A ALPHONSE TOUSSENEL · texte numérisé non relu

A ALPHONSE TOUSSENEL

J’ai beaucoup entendu vanter les jardins des Anglais de ce qu’ils n’ont point de murailles, ce qui permet à la fois à la vue du propriétaire de s’étendre fort loin au dehors, et à la vue du passant de plonger avec admiration au dedans. Je vois autour de moi des gens qui ferment leur jardin par une grille au lieu de porte, et d’autres qui, le dimanche, jour où la ville en promenade s’épanche et envahit notre hameau, laissent leur porte ouverte pour offrir aux promeneurs l’aspect de leurs fleurs. Il y a beaucoup d’hommes qui ne sentent le bonheur de la pos-

session que par la privation que les autres en éprouvent, et qui trouvent fades toutes les joies que ne viennent pas assaisonner l'humiliation et l’envie d’autrui. Ce sont ces hommes qui n'aiment que les femmes célèbres et très en vue, et qui, lorsqu'ils ont une femme à eux, ont besoin de la faire voir décolletée et ornée dans les assemblées. Ces hommes ne veulent pas être heureux, ils veulent être vus heureux.

Outre qu’il est plus prudent de cacher le bonheut dans l’asile le plus profond de son cœur, il me semble que les regards de convoitise laissent sur une femme aimée des traces semblables à la route visqueuse que font les limaces sur une fleur.

Pour ce qui est de mon jardin, j’aime assez y voir avec moi les gens que j’aime et qui me plaisent, mais je n’aime pas y voir tout le monde, et les quelques personnes qui y pénètrent malgré moi me sont particulièrement odieuses, et finiront quelque jour par me mettre en fuite.

Aussi n’ai-je rien négligé pour que les regards ne puissent pas s’y introduire du dehors. — Pour ce qui est de voir moi-même chez les voisins et dans la campagne, c’est-à-dire d'avoir de la vue, je n’y tiens pas davantage, et j’ai même planté un rideau de hauts

peupliers, qui s’étend du côté où je pourrais apercevoir la mer.

La mer d’ailleurs, à moins qu’on ne se blase et ne s’abrutisse à son égard, comme la plupart des marins, qui ne la voient plus, est un spectacle que l’homme n’est pas de force à contempler sans cesse. On n’y peut travailler, on n’y pense pas, on n’y rêve pas; on s’y exhale, comme ferait un morceau de camphre qui se dissipe dans l’air et disparaît eutière- «ent. Il faut s’en reposer dans de courts horizons. C’est une singulière et fréquente manie de vouloir toujours viser des bonheurs lointains, au risque de les manquer, au lieu de ramasser ceux qui s’épanouissent seus les pieds, et de porter toujours les yeux où on n’est pas. J’ai entendu un homme me vanter ainsi une propriété dont il était très-fier et très-heureux, à condition que les autres avaient l’air de l’envier et d’être très-malheureux de ne pas la posséder. « De chez moi, me dit-il, je vois les bois de M. *** au nord; au sud-est je vois la grande route, il ne passe pas une voiture que je ne l’aperçoive ; à l’ouest, le village de ***, etc. En un quart d’heure je suis à tel endroit; il ne me faut pas plus d’une demi-heure pour être à tel autre ; et, avec un bon cheval, j’ai souvent franchi en trois heures la dis-

tance qui me sépare de la ville de ***. » Voyez comment cet homme jouissait de son jardin.

Voici les plus grands charmes que je trouve dans un jardin, c’est de me dire : « Je suis enfermé, moi et mon imagination, mon corps et mon esprit, dans un endroit plein de fleurs, c’est-à-dire de riches couleurs et de suaves parfums, et de chants d’oiseaux (ravissante harmonie, que rien ne peut troubler), oh il ne viendra personne, où il viendra un ami ; mais les ennuyeux, mais les méchants, mais les ennemis n’y peuvent entrer, pas plus que mon esprit n’en peut sortir pour aller les visiter. Je les tiens enfermés au dehors, comme je me tiens enfermé au dedans; je me fais une part de la terre, du ciel, de l’herbe, des arbres et des fleurs ; mais cette part est à moi. » Pour cela, il ne faut pas qu’un jardin soit trop grand ; il faut qu’on s’y sente renfermé. On peut ne pas voir les murs, mais il ne faut pas les oublier. 11 semble que la nature et la Providence aient destiné l’homme à s’entourer de murailles, en créant tant de belles plantes, qui les cachent et les ornent merveilleusement, et qui nulle part ne sont aussi luxuriantes, aussi belles, aussi heureuses qu’appuyées et étendues sur un mur.

Au nord, le lierre d’un vert sombre couvrira en-

tièrement les murs, et donnera, l’hiver, un asile et de la nourriture aux oiseaux du printemps ; il offrira un abri pour cacher les premiers nids. Sur une muraille qui reçoit seulement un peu de soleil, la vigne vierge , que les savants appelaient, il y a trois ans, vitis hederacea ; il y a deux ans, hedera quinque folia; l’année dernière, ampélopsis, et, cette année, cissus, la vigne vierge étendra ses pampres richement découpés d’un beau vert pendant l’été, et des plus riches et des plus variées nuances 4e la pourpre pendant l’automne.

Si je vous dis de planter la vigne contre un mur qui ne reçoive qu’un peu de soleil, c’est-à-dire au levant, ce n’est pas qu’elle ne végète bien au nord ; mais elle n’y rougit pas à l’automne. Ce n’est pas qu’elle ne s’accommode au moins aussi bien d’un mur au midi, et au contraire; mais cette exposition ne lui est pas indispensable, et l’est à d’autres plantes que je vais citer.

La glycine de la Chine, appelée, cette année, wisteria, — pour moi, elle a tant réjoui mes yeux par son beau feuillage et ses riches grappes bleues; elle a tant enivré mon cerveau par ses suaves parfums sous son aucien nom de glycine, que je prends la liberté de lui conserver ce nom, beaucoup plus joli

du reste et beaucoup plus euphonique que le nouveau; — la glycine veut l’exposition du midi : là, elle fleurit deux fois; la première, en avril et en mai ; la seconde, en août.

Le jasmin de Virginie, bignonia radicans, devenu, je ne sais pourquoi, cette année, le tecoma , veut également être palissadé. C’est là qu’il jette et étale ses branches terminées par des panicules de fleurs rouges. La variété nouvelle dite à grandes fleurs, dont les fleurs sont en réalité plus grosses que belles, donne plus de boutons et moins de fleurs. Un petit froid, un grand vent, font tomber les boutons. D’ailleurs les fleurs s’épanouissent une à une; tandis que l’ancienne variété présente, dès le commencement de la floraison, une ombelle composée de trois ou quatre fleurs ouvertes, avec un paquet de boutons à leur centre. A mesure qu’une fleur tombe, elle est remplacée par un bouton qui s’épanouit. Il faut avoir les deux, le grandiflora ne remplaçant pas l’ancien radicans.

Le bîgnonia capreolata a gardé son nom. Ses fleurs ne sont plus disposées en ombelle ou en épi larges comme celles du bignonia radicans et du bignonia grandiflora ; elles s’épanouissent en longues guirlandes dans les mois de mai et juin ,

Les deux rosiers Bancks, le blanc et le jaune, qui fleurissent en mai, et le multillore, qui se couvre en juin d’énormes bouquets de petites fleurs roses, n’ont pas besoin de description. Deux ou trois variétés de passiflores fleurissent en guirlandes depuis la fin de l’été jusqu’à l’hiver. — La clématite odorante et la clématite de Siebold s’épanouissent, l’une l’été, l’autre au printemps; celle-ci est large comme une pièce de six francs; au centre de grands pétales, d’abord verdâtres, puis blancs, se pressent des pétales linéaires, étroits et serrés, les uns violets, les autres verts. Si on vous dit dans les livres qu’elle a peur du soleil, n’en croyez rieq ; elle est ici, depuis dix ans, en plein air, ce qui résout les doutes sur sa rusticité. Quelques autres clématites peuvent aussi couvrir vos murs, si vous avez de la place ; mais, la plupart, comme l’odorante, se contentant d'un tronc d’arbre pour y attacher leurs vrilles, il vaut mieux conserver les places sur les murs pour les plantes qui ne peuvent pas s’en passer.

Les maurandiœ sont de charmantes plantes grimpantes; elles forment de longues guirlandes dont les tiges, d’une extrême ténuité, se chargent de feuilles délicatement découpées en fer de lance, et de fleurs

en forme de muflier, de diverses couleurs, selon les

variétés. La plus belle est celle de Barclay, dent les Heurs sont d'un riche violet-Meu. Je vous recommande également les mmrandiœ & fleurs Manches. Les variétés roses sont d'une nuance indécise et tirant sur la couleur lie-de-vin.

Diverses variétés de capucines et de voMbîhs et ipomées ou liserons formeront encore une riche parure. Les volubilis se ferment presque aussitôt que le soleil les a touchés ; aussi est-H préférable de tes semer au couchant, oh ils auront une partie de la journée à conserver leur charmante illumination de fleurs éclatantes et variées. — Les livres partagent les liserons et volubilis en pkarbiHt et eu batatas. Les batatas sont de serre chaude. Le liseron de Michaux est d’un ^leu clair pur ; celui de Lear est d’un bleu foncé ; d’autres sont blancs, roses, violets et panachés de diverses couleurs. Ils se resèment d’ eux-mêmes si l’on ne remue la terre h leur pied que l’hiver ; les graines renfermées dans des capsules restent appendues aux tiges desséchées, ut los capsules ne s’ouvrent -jmur les laisser tomber nue lorsque la saison est favorable, c’est-à-dire à moitié d’avrH.

Vipomée de Lear a une racine vivace, qu'il faut reati r l’i ?er et remettre en terre à la fin d'avril.

LES FLEÜRS.

J’ai toujours beaucoup aimé les liserons, et, malgré mon respect pour les livres, je ne me décide pas ù les traiter de pharbitis môles et de bâtâtes. Il y en avait dans un jardin où je passai mon enfance et les premières années de ma jeunesse, nid de leurs où je vis éeiore les premières fleurs de mon âme '. les tmes et les autres sont restées sacrées pour moi.

Cette plante <p|i grimpe et se pend aux piurailles.

Et, comme un réseau vert, entrelace ses mailles B* feuilles et de fleurs, — d'est le frais liseron ,

C’est te volubilis aux clochettes sans nombre.

Lf nwtjn, dé* le jour, ses cloches, d'un bleu sombre, Chantent «

üne chanson d'amour, bien naïve et bien tendre, Que je fis certain jour que j'étais à Fattendre Sous un arbre. ,

V eccremocarfms scaber a été trop vanté ; cependant ses fleurs tubuleuses ; jaune et orange, sont certes agréables ; mais il ne peut passer l’hive/

dehors.

Le houblon, la bryone femelle , les pieds mâles, n’ont pas les belles graines d’un rouge mat. — Le tamus femelle, qui se charge de gros paquets de grains de corail, n’exige pas l’appui des murailles, et grimpe sur les arbres.

Il en est de même de Yaristoloche, dont la variété siphon est la seule qui soit très-belle, et qui jette ces guirlandes de grandes feuilles rondes d’un arbre à l’autre.

Le jasmin commun, à fleurs blanches, et le jasmin triomphant, à fleurs jaunes, plus grandes et presque aussi odorantes que celles du jasmin jonquille, mais n’ayant pas besoin, comme celui-ci, d'être rentré pendant l’hiver, sont deux des plus charmantes parures des murailles.

Certains arbres, tels que les rosiers Bancks et microphylles, et les glycines, se dégarnissent du pied. Plantez devant eux les thunbergia ulata, trois variétés, l’une nankin, l’autre orange, la troisième orange; ces trois variétés ont le cœur d’un violet noir. On en a inventé trois autres qui sont unicolores et beaucoup moins belles, n’ayant fait que supprimer ce cœur violet.

Les capucines à fleurs doubles, les pétunies, la douce-amère à fruits rouges et à feuilles panachées,

ainsi que le calystegia pubescens, sorte de liseron à fleurs roses doubles, qui ne s’élèvent pas trèshaut, garniront ies tiges dénudées dont je viens de vous parler.

Quelques mots encore. C’est sans doute dans quelque jardin parisien, sans soleil et sans air, qu’on a imaginé pour la première fois de garnir les murailles de treillages verts, pour avoir quelque chose de vert. Les chaises et les bancs ont été peints de la même couleur, sans doute pour la même raisrn. Il faut avoir la vue complètement fausse pour s’accommoder de voir ce mélange dur et antiharmonieux du vert minéral et criard de la peinture avec les verts de la végétation. C’est une charmante chose qu’une maison avec des volets verts à la ville ; mais, contrairement à l’avis de J. J. Rousseau, je n’en voudrais pas à la campagne. Ces verdures à l’huile me déplaisent presque autant qu’une tentative du même genre que j'ai rencontrée dans un jardin à Paris : on avait peint des paysages et des lointains sur les murailles ; le mélange de la peinture et de la nature, des choses et de leurs portraits, tout ce qu’il y a au monde de plus incohérent.

Voici comme j’entends un mur de jardin :

Au lieu d’un mur de uierre et de plâtre lisse, uni

d’un blanc violet et criard, qui vous empêche de bâtir votre mur de pierres meulières, de pierres de roche d’un ton roux, et de formes irrégulières et pleines d’anfractuosités? Qu’il soit aussi plat et aussi nui que vous le voudrez du côté du voisin, ou que le. voudra le voisin, si le mur surtout est mitoyen j mais, de votre côté, qui vous empêche d’y tenter, d’y former même des aspérités, des irrégularités, qui donneront à votre jardin l’air d’être fermé par un rocher? Est-il tout à fait indispensable que le sommet du mur soit une ligne inexorablement droite ? Je ne le croie pas. Seulement les pierres irré* gulières qui en formeront la crête doivent être réunies par du ciment et de la chaux hydraulique, peur résister à l’action des pluies, qui glissent sur une crête aiguë et lisse. De place en place, sur cette crête, ménagez quelques enfoncements de la dimen* sion, les uns d’un grand, les autre» d’un petit pot de jardinage; ces sortes de vases, remplis de terre, seront percés d’un petit trou pour l'écoulement de l’eau. Ils seront occupés par des plantes telles que ’ ulysse saxalile ou eorbeille-d’or, — les giroflées de muraille , — les gueules^le-loap, arénaires , — quelques petits géraniums sauvages, -“-quelques ris, — la Imaire, — *• plusieurs saxifrages , *— plu-

LES FLEURS, sieurs joubarbes, — quelques fougères, capillaires , scolopendres, osmondes, etc., — quelques valérianes , qui y resteront toute l’année sans culture. En outre, on peut retirer, l’hiver, et replacer au printemps des géraniums rouges , des agaves et des aloès , qui seront d’un grand effet. — Cette mufaille, revêtue jusqu'à la crête d’un treillage peint en couleur de bois un peu sombre, sur lequel courront et s’enlaceront les plantes dont j’ai parlé plus naut, chacune à l’exposition qui lui convient, deviendra nécessairement un des aspects les plus agréaoles du jardin.

Il faut que je parle d’un savant abbé contre lequel je suis fort en colère. Les personnes qui me connaissent savent avec quelle assiduité je m’occupe des productions et des phénomènes de la nature, quels charmes, quelles consolations je leur dois. Je ne veux pas dire à M. l’abbé Moigno quelle route et combien de kilomètres un article de lui m’a fait parcourir: je lui suppose de la sensibilité, malgré ses torts, et je ne veux pas mettre cette sensibilité à une trop rude épreuve. Les journaux ont parlé, depuis

Dioitiz.e c

quelque temps, entre autres imaginations , d’un homme qui, par la puissance de son regard, faisait mûrir les raisins. M. l’abbé a découvert un rival de ce rival du soleil, et il a, dans un journal, préconisé la merveilleuse invention d’un homme que je ne le soupçonnais pas d’avoir inventé.

« On a trouvé, dit M. l’abbé, un procédé pour faire fleurir en un quart d’heure une plante ou un arbuste qui, avant l’opération, ne présente aucun bouton. — Je viens de voir ce miracle , ajoute M. l’abbé, et je puis le certifier. »

J’ai lu souvent avec intérêt des articles de M. l’abbé Moigno. — Je me mets donc en route ; — j’arrive à l’adresse indiquée, et j’assiste, moi deux centième, — je ne suis pas le seul lecteur de M. l’abbé, — à l’expérience annoncée.

J’éprouve ici un moment d’embarras. — Je ne voudrais pas précisément nuire à une industrie utile, sans doute, à son auteur. Si l’expérience eût été annoncée comme un tour bien fait, et que j’eusse découvert, comme jê crois l’avoir fait, le secret de l’opérateur, je me garderais de le dévoiler. — Mais, sans dévoiler ce procédé, que je crois avoir discerné, sans cependant en être sûr, je crois pouvoir et devoir ne pas laisser, pour ma part, accréditer une

erreur qui tient il une des plus intéressantes branches de l’agriculture. — On se rappelle le chou colossal, l’orgueil de-la Chine, et divers engrais merveilleux. — Ces denrées, prônées par la complaisance ou la vénalité, ont induit dans des mécomptes coûteux un très-grand nombre de spéculateurs. Voici donc mes raisons pour ne pas croire au phénomène auquel M. l’abbé prétend croire :

Les spectateurs sont placés sous une tente, le jardin est en plein air, si l’on peut s'exprimer ainsi au sujet d’un jardin dans Paris ; — une centaine de plantes non fleuries ornent ce parterre. — Des plantes qui doivent être soumises à l’opération, aucune n’est dans la plate-bande la plus proche des spectateurs. Les plantes qui doivent fleurir sont désigné es par l’opérateur, et non par l’assistance. Trois plantes sont dans des pots ; mais l’opérateur refuse et de les mettre sous les yeux et dans les mains de quelqu’un des spectateurs avant l’opération, et même de les changer de place. Elles restent au fond du jardin. — Les touffes sont formées de la réunion de plusieurs plantes agglomérées. On couvre les plantes désignées d’une cloche de verre, — on répand à leur pied une liqueur rouge. Il se produit une vapeur qui

obscurcit la cloche. Au bout de dix minutes on lève

les cloches, et les plantes sont en fleur.

Mais M. l’abbé connaît comme moi les phénomènes qui se produisent sur les plantes forcées, c’est-à-dire dont la floraison a été avancée par des moyens artificiels. Ces plantes, qui, par les procédés ordinaires, font en trois mois les évolutions qu’elles feraient naturellement en six, sont étiolées, affaiblies, décolorées. — Ainsi, le lilas blanc que vendent les bouquetières pendant l’hiver est presque exclusivement du lilas violet, qui perd sa couleur par l’étiolement que l’on acquiert par la privation de la lumière. — Une plante chauffée ou forcée ne tarderait pas à se flétrir 5 l’air libre.

Eh bien, toutes ces conditions, qui devraient se rencontrer plus visibles à la suite d'une opération aussi violente que celles qu’on est censé imposer à la nature, n’apparaissent nullement dans l’expérience en question : les fleurs ont toute l’intensité de leur coloris ordinaire ; elles ne présentent aucune trace d’étiolement, et les titres ont toute la rigidité des plantes, même en plein air.

De plus, l’opérateur a refusé de faire épanouir, au moyen d’une seconde épreuve, un bouton déjà apparent, ce qui était cependant, selon sa préten-

LES FLEUHS. 193

tion, beaucoup plus facile que de développer ce bouton.

Enfin, pendant que certains rameaux avaient, sous l'influence de l’opération, subi une telle révolution, qu’ils s’étaient chargés de boutons et de fleurs épanouies, les autres rameaux, les rameaux non florifères, soumis à la même influence, n’avaient nullement poussé , n’avaient reçu aucun développement.

Donc, attendu que je ne veux pas nuire à l’inventeur, mais seulement prévenir les horticulteurs et agriculteurs d’une tromperie , innocente peut-être dans l’esprit de celui qui la fait sans eu apprécier les conséquences; comme je veux dire la vérité, mais toute la vérité et rien que la vérité, je dois me résumer ainsi : — Je crois que c’est un escamotage, — et un escamotage assez bien exécuté pour mériter une certaine affluence de spectateurs. — Je ne crois pas au phénomène annoncé; je pense même avoir deviné le procédé de l’opérateur ; ma.s ici je me tais.

Ah 1 monsieur l’abbé, ma foi, tant pis pour vous ; je vous livre à vos remords, je vous dévoile vos crimes. — Vous m’avez fait faire cent vingt lieues, monsieur l’abbé, — et vous êtes la cause que j’ai

été arrêté h Paris, — par erreur, il est vrai , mais arrêté cependant.

P. S. Le directeur du Jardin enchanté m'a répondu que je rt'avais pas le sens commun. — Puis son Jardin a disparu. Je puis aujourd'hui dire le procédé : — les fleurs étaient renfermées d’avance entre des feuilles et de la cire ou toute autre matière très-fitsible, verte ; — la liqueur rouge fait fondre la cire et met les fleurs en liberté.

XYII

A LÉON GATA Y RS

COMPLETEMENT AGRICOLE, — UTILE ET PAS TROP ÊSS'ÜïiHC*

Pool* Ce qui est fle la pômffiè dé terre, Il est benxieotîp de terrains qui ne lui conviennent pas; Il en est meme quelques-uns qui lui rendent certaines des qualités malsaines qui distinguent la plupart des membres de sa famille : ce sont les terrains ott l'hlltolditô êst stagnante. La pomme de terre, pour conserver son nom de * petit pain tout fait, » pour rester farîhéuse, exquise, ne devrait être plantée que dans un soi léger, sablonneux et modérément fbmô, de préférence môme avec uhô fumure de l’année précédente.

Mais, quand un produit Sé Vénd bien, tout le monde veut le Vendre; dh Veut même lé Vendre sans sé préoc-

LES FLEIJHS.

cuper d’en avoir; car ce n’est pas avoir des pommes de terre que de récolter ces légumes fades, visqueux, qui encombrent nos marchés.

On plante les pommes de terre en terre insalubre pour elles, on les fume avec excès, on les récolte avant la maturité pour les vendre plus cher, etc. ; on leur chicane môme la semence.

On a commencé par planter des tubercules. L’excellente parmentière a encore donné ses produits avec générosité; alors on n’a plus planté qu’un fragment, puis qu’un œil, puis que la pelure.

Enfin, il est venu un jour où elle a succombé sous sa générosité; ou, exténuée, épuisée, assassinée, elle est tombée malade, et on s’est écrié, avec un étonnement môlé d’indignation : « Tiens ! la pomme de terre est malade! »

Aujourd’hui, on la maltraite, on lui conteste ses qualités les plus incontestables.

Un agronome très-distingué, M. de Gasparin, qui, personnellement, est malveillant pour la pomme de terre, a été le premier à conseiller quasiment de l’abandonner pour la fève. Certes, M. de Gasparin a mille fois raison de conseiller d’étendre une culture aussi profitable que la fève; mais j’aurais voulu lui voir un chagrin plus réel et moins de résignation à l’égard de la pomme de terre.

Si je conseille, comme lui, de demander à la fève des

produits abondants et assurés, c’est précisément parce que la fève se plaît dans les terrains où la pomme de terre dégénéré, et j’espère qu’une culture plus sensée, moins furieuse, nous rendra, après quelque temps de repôs, ce grand bienfait de la pomme de terre, qui paraît, en ce moment, nous être repris par la Providence avec plusieurs autres bienfaits, qui, ceux-là, ne peuvent être remplacés par les fèves, et qu’il serait hors de propos d’énumérer ici.

Imitons un usage de l’Académie française.

Avant de faire l’éloge de la fève et de la recevoir définitivement, faisons l’éloge de la pomme de terre. Je promets de le faire brièvement.

Si Parmentier n’est pas l’introducteur de la pomme de terre, il en est du moins le zélé, l’opiniâtre propagateur.

C’est à ses procédés, à ses essais, à ses ruses ingénieuses, que nous avons dû de profiter enfin de ces « petits pains tout faits » que la Providence avait donnés à l’homme. Dieu sait que d'arguments on mit en avant contre la pomme de terre 1 On établit, ce qui est vrai, que la pomme de terre a une famille suspecte : les solanées.

* La plupart des plantes de cette famille, dit Poiret, sont sans éclat, d’un aspect mélancolique, d’une odeur désagréable; un grand nombre d’espèces sont narcotiques, vénéneuses, occasionnent des vomissements, des convulsions, le délire et la mort. »

Citons la jusquiame, un des poisons les plus dangereux que produise l’Europe; la nicotiane, dont on tire la nicotine, ce poison terrible, et le tabac, ce poison lent; Iadatura stramonium, un puissant narcotique qui cause, pris à certaines doses, la paralysie et la mort ; la belladone, qui vous tue dans le sommeil, etc.

Mais on aurait pu répondre, et on a répondu, sans doute, qu’il n’est pas impossible qu'il se trouve un honnête homme dans une famille de fripons, quoique ce soit fort rare ; mais qu’il y a des exemples asse& nombreux d’un homme puissant par certaines qualités du génie sortant d’une famille de gens médiocres et de coquins; que même le grand homme d’une famille a quelquefois été formé aux dépens de plusieurs générations antérieures et postérieures.

II y a aussi à dire que la même famille donne déjà à l’alimentation deux plantes : la pomme d’amour (tomate), l’aubergine (mélongène).

Toujours est-il que Parmentier, las de donner les pommes de terre, ne réussit à les propager un peu qu’en les faisant voler, et qu’en 1775, Yalmont de Bomare rassurait encore les populations sur les qualités toxiques attribuées à la pomme de terre.

\ cette époque, où on repoussait la pomme de terre, on l’appelait parmentière; mais, aussitôt qu’elle a été adop téo, aussitôt qu’elle a eu pris son rang, on lui a enlevé son nom de Parmentier pour l’appeler pomme de terre.

— nom bête qui ne désigne que la forme, et ne la désigne que pour certaines espèces : pain de terre eût été mieux et plus exact; mais le mieux eût été de lui laisser le nom de Parmentier.

Profitons de ce qu’elle est en défaveur pour tâcher de le lui rendre.

Parmentier, qui a fait tant de travaux utiles pour l’alimentation, a, dans l’esprit des savants, mais n’a pas dans l'opinion populaire, la place qui lui appartient. LTiomme est ainsi fait, qu’il dépense toute son admiration, d'abord pour ceux qui lui font du mal : le» conquérants, les despotes, etc., puis pour ceux qui l’amusent : fes histrions, les danseurs de corde, etc.

Qu’il se présente ensuite un réel bienfaiteur de l’humatnté, on n’a plus de monnaie. Supposez qu’un hectare ensemencé en blé produise dix-huit hectolitres de grains, pesant à peu près 1,440 kilogrammes : le rapport moyen d’un hectare planté en parmentières est de 17,500 kilogrammes.

Il ne faut compter, de ces 17,500, que le tiers; car trois kilogrammes de pommes de terre n’équivalent, en principes nutritifs, qu’à un kilogramme de substance alimentaire égale à celle du blé que vous récolterez ; c’est-à-dire qu’une étendue de terrain donnée, plantée eu parmentières, nourrira quatro fois autant d’individus que le même espace ensemencé eu froment.

M. de Gasparin affirme même qu’en Irlande, un bec-

tare et demi de pommes de terre produirait 28,488 kilogrammes de tubercules, qu’il suppose nécessaires pour la nourriture de cinq personnes. Malheureusement, le sol de l’Irlande, divisé entre ses habitants, ne peut fournir qu’un hectare à chaque famille, tandis que la France, entièrement, cultivée, pourrait donner deux hectares à chaque famille de cinq personnes.

Je sais bien que plusieurs personnes, et M. de Gasparin entre autres, prétendent que la pomme de terre est loin de fournira l’homme une nourriture suffisante. Une faculté incontestable qui a été donnée à l’homme, c’est qu’il est construit pour dévorer tout ce qui existe, ce qui végète dans la terre et ce qui mûrit sur les arbres,* ce qui nage dans l’eau, ce qui vole dans l’air, ce qui fuit dans la plaine ou dans la forêt, pourboire le lait des troupeaux, le jus de la vigne et le sang des animaux.

El nous appelons hôte malfaisante la moindre petite chenille qui grignote une pauvre feuille de n’importe quoi !

La mâchoire de l’homme, m’ont dit des anatomistes, offre une collection complète de toutes les dents, partagées entre les autres animaux. Cette mâchoire est le plus complet, le seul complet arsenal que la nature ail formé en ce genre. L’homme mange de tout et a besoin, en général, d’une nourriture variée, c’est incontestable ; mais ce qui ne l’est pas moins, c’est que la pomme de terre n’est pas plus insuffisante sous ce rapport que tout

autre aliment qui serait unique; et j’ai, d’ailleurs, à opposer à M. de Gasparin, et tutti quanti, un tout petit argument. Les Allemanls, les Alsaciens, les Lorrains, les Irlandais, etc., en font, une partie de l’année, leur aliment unique.

N’oublions pas, dans les attaques faites contre la par- * menlière, qu’on lui reprochera d’élre la plante de préférence, l’unique nourriture même de la chenille, du papillon atropos, qui porte sur son corselet la figure trèsexacte d’une tête de mort.

Il y a cent ans, on plaisantait peu arec ce papillon (sphinx atropos).

En 1750, il parut en Bretagne une grande quantité de ces papillons. (Hél là-bas, les savants ! pardonnez si je me sers de ce mot vulgaire, mais intelligible, de papillon.) Malgré sa forme élégante et ses couleurs harmonieusement fondues, il n’est pas d’un aspect précisément réjouissant. Ses ailes supérieures sont peintes de couleurs sombres, les inférieures sont d’un orangé terne et pâle avec des bandes noires. Tout son corps est rayé d’anneaux alternativement noirs et de ce même orangé triste et mat; puis, sur son corselet, la nature s’est livrée à une fantaisie bizarre : sur un fond fauve est parfaitement peinte en noir une tête de mort; de plus, ce sphinx fait entendre une espèce de petit gémissement assez lugubre.

Les curés cultivèrent avec un soin particulier la ter-

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