‹ Œuvres complètes d'Alphonse Karr Les fleursChapitre 9 sur 12 · C. LEUCHS ET COMP · texte numérisé non relu

C. LEUCHS ET COMP

A Nuremberg (Bavière).

« Spécialité pour la vente des inventions et améliorations faites en Allemagne, et pour la réalisation des nouvelles inventions de l’étranger, ou pour la procuration de brevets d’invention.

» Prix fixe, à remettre d’avance en numéraire, ou en billets de banque, ou en lettres de change sur Paris, Bruxelles, Francfort, ou sur toute autre place de commerce, en joignant la promesse écrite, de tenir secret et de ne prendre de patente sans notre cotisentement.

» Garantie complète du succès et des avantages annoncés. »

« Procédé à faire le meilleur vin sans raisin, et à remplacer en même temps le sucre, qui produit la force ou l’esprit-de-vin, par une substance qui ne coûte que 25 0/0 du prix actuel du sucre. Le procédé n'exige ni appareils ni d’autres dépenses ; il peut être mis en pratique dans une cave ou dans une chambre ; il emploie des substances qui se trouvent partout, et ne sont pas nuisibles à la santé.

» Le litre de très-bon vin s’obtient au prix de 10 centimes. — Prix : 400 francs.

» Moyen pour améliorer les vins de raisin, avec peu de dépenses. Ce moyen permet de les vendre au prix double ou triple. — Prix : 200 francs. On n’a pas besoin d’employer de levure ou d’autre substance qui trouble le vin : dans les deux procédés, le vin sort clair et pur de la fermentation. »

« Recette à faire des pierres artificielles, ou à construire des bâtiments avec la sciure de bois. Ces con« structions ne coûtent que 1/45 des murs en pierres de taille; donnent des habitations fraîches en été et chaudes en hiver, très-salutaires, parce que les courants de la chaleur sont évités; et, comme un quintal de sciure fournil l’équivalent de dix quintaux de pierres, les édi-

fices n’ont qu’une charge relativement insignifiante à supporter. — Prix : 50 francs. »

Il y a quelque temps, un savant à fortement ébranlé le préjugé des engrais.

Quelques chimistes industriels avaient vendu fort chèrement des engrais plus ou moins artificiels, plus ou moins artificieux, plus ou moins inefficaces. — Ils y avaient gagné beaucoup d’argent. Une société se fonda alors pour vendre le sable de l'Océan, sous le nom de Société Tanguière.

Il y avait une faute dans l’organisation de celle société, — elle comptait trop sur les marées. — Avant de vendre le sable de la mer, elle eût dû vendre d’abord la mer elle-inéme ; quelque peu de chose qu’on l’eût vendue au litre, on en aurait tiré beaucoup d'argent; — puis cette première opération aurait singulièrement facilité la seconde, en mettant le sable à découvert.

Un article que je publiai alors dans le Siècle : Étude sur les engrais en général et sur la tangue en particulier, — passa pour n’avoir pas été étranger à la dissolution de cette société. Quelque inefficaces que fussent les engrais, quelque inerte et sans valeur que lût la matière dont on les composait , — cela coûtait encore quelque chose, — et ne permettait pas de gagner plus de 1,500 pour 100 dans cette industrie, — Or, 'comme ces industries-là n’ont qu’une courte durée, comme, d’ailleurs, il n’est plus d’usage de séduire la Fortune à

force de petits soins, de beaux soupirs et de persévérantes et respectueuses ardeurs, — mais bien de la violer, — ce moyen demande à être perfectionné.

Un autre savant, alors, vendit l’art de se passer d'engrais.

MM. Leuchs et C ie comblent aujourd’hui une remarquable lacune : ils attaquent le préjugé de la terre, et vendent l’art de s’en passer.

Jusqu'ici, la culture de la vigne était soumise à de grandes difficultés. Il fallait planter la vigne sur des coteaux, et, sur certains coteaux, il fallait tailler, fumer, vendanger, etc. — Tout cela prenait beaucoup de temps, et exigeait beaucoup d’argent.

Si vous vouliez vendre du vin, on vous disait grossièrement : « Plantez des vignes. » Autant dire à un homme qui veut se moucher : « Attendez un moment, je vais semer du chanvre pour faire de la toile. — Monsieur, avait envie de répondre le spéculateur, me prenezvous pour vigneron, pour paysan? Je suis homme qui veut faire sa fortune, voilà tout. »

Si la terre est un préjugé, la vigne est une routine; en effet , ne serait-il pas honteux que l’esprit humain en fût encore à faire le vin comme on le faisait du temps de Noé, c’est-à-dire servilement avec du raisin,

— et quel raisin ! du raisin produit par des vignes ;

— et par quelles vignes! des vignes plantées rouliniôrement dans la terre : — et quelle terre ! — de la

terre qui s’éparpille aux quatre points du globe, des vignes qui toutes sans exception sont à la campagne, c’est-à-dire hors du mur d’octroi, c’est-à-dire ayant des produits soumis aux droits du fisc ; des vignes souvent malades qu’il faut soigner sans cesse, — et qui rappellent la femme... je neveux pas dire de qui... tandis que la culture en chambre, remplaçant la culture en coteaux, supprime et la maladie de la vigne, puisqu’elle n’exige pas de vignes, — et les droits d’entrée, puisque le vin n’entre pas; — la production du vin devient alors à la portée de tout le monde.

Vous louez à bon marché un vignoble de garçon, au troisième ou quatrième étage, — et, là, vous faites du très-bon vin au prix de 10 centimes. Si vous faites le commerce en grand, — vous prenez un appartement plus vaste; cet appartement, déjà divisé en chambres, vous le divisez en crus. — Sur la porte de la cuisine, vous écrivez : « Château-margaux ; » — sur celle de la salle à manger : « Muscat de Lunel ou de Frontignan ; » — sur la porte de la chambre à coucher : « Champagne ou saint-péray, ou chablis mousseux; » — sur le salon : « Madère, malaga, marsala ; » — sur la porte de la bibliothèque : « Tokay, lacrima-christi, » etc., etc.; vous avez ainsi tous vos crus au môme étage et sous la môme clef.

Arrière, bien loin arrière, — celui qui vendait le moyen de se faire 3,000 livres de rente avec des

lapins ! — D’abord, qui est-ce qui peut vivre aujourd’hui avec 3,000 livres de rente? — 3,000 francs, c’est pour les cigares; — ruais, grâce à ce prospectus de MM. Leuchs et C ie , il est facile de vivre largement avec un petit capital.

Vous avez 800 francs, — il s’agit de vous faire 40,000 francs de rente en attendant, pour voir venir, pour bouloter, enfin.

Vous achetez :

1° Le secret pour faire le meilleur vin sans rai-

sin 400 fr.

Le procédé pour faire une maison de pierre avec la sciure de bois. ....... 50 »

Sciure de bois pour faire la maison qui renferme vos crus 100 »

Pour cent cinquante bouteilles, des étiquettes de différents crus, des bouchons, etc . . 100 »

Est-ce tout?

Ah ! les matières premières pour faire le

vin. — J'oubliais : vous faites d’abord cent cinquante bouteilles, dix de tokay, — dix de champagne, — dix de châleau-laffitle, — dix de madère, — dix de saint-péray mousseux.

— dix de xérès, — dix de chablis, — etc.

Cent bouteilles à dix centimes chacune, —

1 ,500 centimes, c’est-à-dire. , . . ; . 15 ,

605 fr-

Il vous reste 435 francs pour faire des annonces.

Vous vendez vos cent cinquante bouteilles à dix francs (!j meilleur vin), c’est 1,500 fr.; — vous recommencez toutes les semaines ; — bénéfice : à peu près 700 francs la première semaine. Mais, sur les suivantes, vous n’avez plus de maison à faire, plus de secret à acheter, plus d’annonces à payer; car vous avez vendu « le meilleur vin, » on reviendra à vous. Vous n’aurez plus que cent cinquante bouteilles, — cent cinquante étiquettes, — et cent cinquante fois dix centimes pour vos divers crus. — Si la vigne est malade, vous n’en souffrez pas, et vous élevez vos prix comme les autres.

Mais qu'est-ce que cette substance, à si bon marché, qui remplace le sucre ? Je crois l’avoir deviné : c’est celle qui remplace la pierre de taille, — c’est la sciure de bois.

Cela n’est pas sans précédents, et sans exemple. J’ai raconté autrefois l’histoire d’un épicier parisien qui avait un caveau trop petit; — il l’agrandit à coups de pioche ; — on porta la terre au grand jour. — Divin Mercure ! c’était du sable précisément de la couleur de la cassonade.

Notre épicier le vendit comme cassonade; ça n’était pas bien sucré, mais c'était meilleur marché que celle des autres; son caveau, débité à 10 sous la livre, devint une cave. — Tout se découvrit, parce que, entraîné par

l'amour de la sophislication , il se mit à vendre de la fausse terre de caveau, et à la vendre à faux p»ids; — les clients se fâchèrent.

Noire, elle est du café ; mais, blonde, elle est du sucre.

La terre — aima mater! — est source de tout lucre.

A tout cela je ne vois que de minces inconvénients, à la condition qu'on mettra sur les fioles et les bouteilles : Vin sans raisin , et que ces fioles et ces bouteilles, comme tous les vases destinés à contenir des liquides pour la vente, — auront précisément la mesure du litre, ou d’une fraction de litre, indiquée dans le verre ou tout autre matière dont elles seraient formées.

Maintenant, il ne faut pas oublier que Nuremberg, d’où MM. Leuchs et C ie datent leurs annonces, est le pays où l’on fait les joujoux, — la pairie des poupées, des polichinelles, des pantins, des soldats de plomb, etc. ; que ce doit être un pays gai, et que le prospectus de MM. Leuchs et C 1e pourrait être une mystification.

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AU DOCTEUR MARCHESSAUX

Je connais un petit vieillard toujours proprement vêtu avec un habit noir, des manchettes bien blanches et un jabot parfaitement plissé. Jamais je ne l’ai entendu se plaindre, jamais je ne l'ai surpris à désirer quelque chose.

Il n'est, à mes yeux, qu’une chose au monde plus respectable que l’infortune : c'est le bonheur; à cause de sa rareté et surtout de sa fragilité.

Je ne crois pas avoir jamais touché étourdiment au bonheur d’autrui, quelque petit qu’il soit, quelque étrange qu’il puisse me paraître. 11 m’arrive parfois de ne pas le comprendre, ou même de penser

que si je m’avisais de l’essayer, il ne me siérait pas ; mais ce ne m’a jamais été une raison de le traiter légèrement ni avec dédain. C’est si souvent une brillante bulle de savon, que, en présence d’un bonheur quelconque , je retiens mon haleine respectueusement.

J’aimais beaucoup rencontrer mon petit vieillard, parce qu’il semblait parfaitement heureux; mais je ne m’étais jamais avisé de lui faire une question, lorsqu’un jour je trouvai sur sa figure le premier nuage que j’y eusse vu depuis que le hasard nous avait fait nous rencontrer.

Je fus plus curieux cette fois, et je voulus savoir quelle épine s’était trouvée parmi les roses de sa vie. Il me parut qu’il n’attendait qu’une occasion pour parler de ce qui le préoccupait tristement, et il me dit :

« Je viens de chez un ancieu arai, et j’ai vu des choses qui m’ont fait de la peine.

— Est-il malade? deraandai-je.

— Nullement, me répondit-il.

— A-t-il alors perdu un procès ou quelque grosse somme d’argent?

— Moins encore : il a fait un héritage ; et cet héritage l’a jeté dans la plus profonde misère.

C’est l’aspect de cette misère qu! m'a navré le cœur. »

Une fois entré en matière, il me conta toute l’histoire. — La voici :

« Il y a longtemps que je le connaissais, dit-il ; je l’avais remarqué souvent à la Petite-Provence des Tuileries. A force de nous voir, nous avions fini par nous saluer. Un jour, je lui avais demandé l’heure, parce que ma montre s’était arrêtée ; le lendemain, pour reconnaître la politesse avec laquelle il m’avait répondu, je lui avais offert une prise de tabac. A quelque temps de lit, nous avions fini par causer; et enfin, nous avons déballé en grand.

« Depuis, nous nous sommes promenés ensemble pendant dix ans. Nos existences se ressemblaient trop pour ne pas végéter admirablement sur le même sol et dans la même atmosphère. Il était veuf et moi j’étais garçon. J'ai onze cent et quelques francs de rente, lui en avait alors douze cénts; mais comme il demeurait auprès des Tuileries, où les loyers sont chers, cette dépense absorbait le surplus de son revenu et faisait nos fortunes égales.

« Vous n’avez jamais rencontré deux hommes aussi riches et aussi heureux que nous. Quand il faisait beau, il me recevait aux Tuileries. Les Tui-

leries étaient ion jardin. Jamais propriété ne fut plus complète et plus exempte de soucis.

« Qu’est-ce qu'avoir un jardin, si les Tuileries n’étaient pas à mon ami ?

« Il trouvait chaque matin ses allées bien ratis- 6ées, et même arrosées si la chaleur formait de la poussière. Il se promenait sous l’ombre épaisse des marronniers, ou s’y asseyait sur un marbre blanc.

« De nombreux jardiniers tenaient en bon état d’immenses corbeilles de fleurs, et remplaçaient sans cesse celles qui étaient fanées et avaient livré leurs graines au vent, quand leur saison d’éclat et de parfum était passée, par les fleurs auxquelles appartient la saison suivante. Il respirait le parfum printanier des lilas et le parfum vague et mystérieux des tilleuls. — Il avait fini par faire connaissance avec les jardiniers, et il n’était pas sans quelque influence sur la culture des parterres.

« Pour moi, j’avais le Luxembourg. Notre situation était la même dans les deux jardins. Je lui ai plusieurs fois donné des graines des fleurs qu’il aimait chez moi, en échange de celles qui m’avaient plu chez lui. Le jardinier qui m’en avait donné pour lui acceptait volontiers celles que je recevais de mon ami.

« Au Luxembourg, les cygnes du bassin me connaissaient.

« Je mets moins d’importance à la familiarité qu’avait obtenue mon ami de la part des cygnes des Tuileries, parce que leur affection est plus banale, et qu’on peut sans injustice leur reprocher de distinguer tout le monde.

« Je le répète, nos jardins étaient bien à nous. La seule différence qu’on pût trouver entre nous et les gens qui passent pour posséder des jardins et en être plus réellement propriétaires , c’est que nous avions chacun un des plus beaux et des plus riches jardins de l’Europe, et que nous n’avions à payer ni jardiniers, ni embellissements, ni réparations.

« — Mon ami, me disait-il en me quittant le soir après une promenade chez moi, — vos crocus sont beaux et variés; mais je vous invite à venir voir mes pêchers à fleurs doubles, et dans quinze jours mes lilas. — Vous me trouverez au pied de ma statue de Y Enlèvement d’Orithijie. »

« Une autre fois, c’était moi qui l’invitais à venir se promener sur ma terrasse du Luxembourg, où il y a de si beaux sorbiers et de si vieilles aubépines à fleurs roses.

« Quelquefois même nous avions des discussions.

Il était, je dois l’avouer, un peu trop fier des belles dames en équipage qui venaient se promener dans son jardin; il s’avisa même un jour de se targuer de ce qu’il voyait de temps en temps le roi au balcon du château. Je lui prouvai, clair comme le jour, que mes cultures étaient plus soignées ; — que ses parterres étaient remplis de plantes vulgaires. Je citais, pour preuve de la supériorité de mon jardin, la collection de roses de Hardy, qui est sans contredit la plus riche de l’Europe. Il est vrai qu’il avait chez lui, aux Tuileries, plus de statues et des bronzes plus précieux; mais je fais plus de cas, dans un jardin, des arbres et des fleurs, que du bronze et du marbre.

« Quand il pleuvait, nous allions voir son musée des antiques sur la place du Louvre, ou, au moment de l’exposition, les galeries où les peintres modernes soumettaient à son jugement les produits de leurs travaux.

« Quelquefois, c’était moi qui l’invitais à venir visiter mes galeries du Luxembourg, et ce fut parfois encore l’origine de quelques petits dissentiments sur la valeur respective de nos musées, ou seulement parce qu’il réglait sa montre sur son cadran de son château des Tuileries, qu’il prétendait

LES FLEURS, infaillible, tandis que je voulais souvent la rectifier d’après mon cadran solaire de mon palais du Luxembourg.

« Mais il était rare que ces discussions tournassent à l’aigreur. D’ailleurs, si nos petites manies de propriétaires nous jetaient l’un et l’autre dans l’exaspération, nous avions beaucoup de propriétés communes et indivises, à propos desquelles nous n’étions exposés à aucun dissentiment de cette nature, — noire ménagerie, notre muséum et nos serres du jardin des Plantes, par exemple.

« Je ne vous entretiendrai pas de nos liaisons avec quelques-uns des animaux que renfermait notre ménagerie, de l’intérêt que nous portions à la santé chancelante de la girafe ou à la grossesse d’une ourse noire.

« Nous applaudîmes de grand cœur lorsqu’on nous construisit le fameux palais des singes, et cela ne fut pas sans quelque influence sur notre manière de voir à l’endroit du ministre qui présidait alors le conseil.

« Quand on fit tant de bruit du paulownia tmpe^ rialis , qui, semblable aux enfants trop spirituels, fiuit en grandissant par n’être qu’un catalpa , nous le connaissions depuis longtemps et nous l’avions vu

fleurir dans notre jardin des Plantes, lorsque personne en Europe ne savait encore son existence. On nous pardonnera d’avoir été un peu trop fiers de notre paulownia , qui, après tout, est un arbre d’une admirable végétation tant qu’il est jeune, et conserve pour sa décrépitude l’honneur d’être encore semblable à l’un de nos plus beaux arbres de pleine terre.

« Nous vivions ainsi depuis dix ans , lorsqu’un jour mon ami ne vint pas à un rendez-vous que je lui avais assigné dans mon allée de l’Observatoire. C'était la première fois qu’un de nous deux manquait à un rendez-vous, si ce n’est que, cinq ans auparavant, je le laissai m’attendre à sa Petite-Provence, parce que je m’étais quasiment donné une entorse dans mon escalier. Je ne pus attribuer son absence qu’à un accident de ce genre, ou peut-être pis encore, et je me rendis chez lui. Je le trouvai en bonne santé, mais singulièrement ému. Il avait reçu le matin une lettre qui lui apprenait qu’un sien cousin venait de mourir à deux lieues de Paris, et. lui laissant un peu plus de trois mille livres de rente.

* « Il m’embrassa avec effusion, et m'assura que la fortune n’aurait pas le pouvoir de le changer à l’é-

gard de ses amis ; que je le trouverais toujours le même, etc.

« Toujours est-il, cependant, qu’il lui fallut partir pour se faire mettre en possession. — Il y a de cela quatre, mois, et je n’avais plus eu de ses nouvelles. Déjà je. ne pensais plus à lui qu’avec une sorte d’amertume, — et la loueuse de journaux des Tuileries m’ayant demandé de ses nouvelles, j’avais répondu avec aigreur : « Je ne sais... ; il a fait fortune : je ne le vois plus, » lorsque, avant-hier, j'ai reçu une lettre de lui.

« Cette lettre, la voici :

« Mon cher et ancien ami,

« J’aime à croire que vous n’avez attribué mon « silence ni à l’indifférence ni à l’oubli, — moins en- « core à l’accroissement de ma fortune. Beaucoup « de soins divers ont occupé tous mes loisirs depuis « notre dernière entrevue.

« D’abord, j’ai décidé que je me fixerais ici, dans « ma maison. J’ai dû y faire faire quelques répara- « tions et quelques changements.

« De même que je ne pense pas que vous ayez « conçu une mauvaise opinion de moi,— je me plais « à vous penser toujours tel que je vous ai connu. « S’il serait sot de ma part de vous méconnaître « parce que je suis devenu riche, il ne serait guère « mieux de la vôtre de me négliger à l’avenir pour « cette même raison ; ce serait gâter mon bonheur, « et vous ne le voudrez pas.

« Je vous attends donc demain à déjeuner chez « moi.

« Votre ami. »

« C’est un vilain animal que l’homme. — Je me sentis un peu envieux, .et je cherchai dans la lettre de mon vieil ami quelque phrase malsonnante, — quelque signe de vanité qui me permît de me fâcher. — Je ne trouvai rien, et je me suis mis en route ce matin.

« Mon ami demeure dans un petit bourg sale et mal bâti. Sa maison, que l’on ne tarda pas à m’enseigner, est petite, blanche, avec des volets verts.

On y entre par une porte étroite, qui fut loin de me faire l’impression que me causait la grille de son ancien jardin des Tuileries. — J’eus, dès l’aboro, le pressentiment que mon ami s’était ruiné en croyant faire fortune.

« Il me reçut on ne. peut mieux ; — mais tout ce que je vis, joint à sa bonne réception, ne tarda pas à changer en un sentiment de pitié l’envie avec laquelle je m’étais mis en route.

« Je n’oublierai jamais la fierté avec laquelle il me fit faire le tour d’un jardin qui tiendrait à l’aise dans un de ses carrés de fleurs des Tuileries. Quelques baguettes par-ci par-là. quelques manches à balai qu’il appelle des arbres, auraient bien besoin d’un peu d’ombre, loin d’en avoir à donner. — Au milieu du jardin, un grand tonneau enfoui en terre s’appelle le bassin. Il était à moitié rempli d’une eau verte et croupie, parce qu'on n’en apporte que tous les deux jours, et le tonneau fuit un peu.

« Jamais vous n’imagineriez quelle joie il ressent d’avoir changé contre cette futaille les grands bassins de marbre des Tuileries; sans compter que ladite futaille fui donne toutes sortes de soucis quand le soleil la dessèche et en disjoint les cercles, tandis que l’on curait ou réparait autrefois ses bassins de

marbre blanc, sans qu’il eût à s’en préoccuper le

moins du monde.

« Quelle secrète joie y a-t-il donc dans la propriété?

« Pour mon ami, avoir ce jardin avec ses manches à balai, c’est ne plus avoir les grands marronniers des Tuileries. Posséder ce carré entouré de murs blancs jusqu’à aveugler, c'est être exilé de tout le reste de la terre, de tous les beaux pays, de tous les beaux paysages.

« Dans la maison, il m’a montré deux ou trois mauvaises croûtes dont il a décoré son salou. — Il lui fallait hériter et devenir riche pour être condamné à ne plus voir que ces affreux badigeonnages. Quand il était pauvre, il regardait les plus belles peintures de tous les pays et de tous les maîtres, entassées dans nos musées.

« Je suis revenu triste, et j’ai voulu revoir son ancien jardin, celui qu’il est heureux d’avoir quitté. — Il m’a pris de suite une grande frayeur, c’est de devenir riche aussi par hasard, à mon tour; — c'est de devenir propriétaire ; c’est de perdre mon beau jardin du Luxembourg ; — c’est d’être forcé de vivre dans quelque carré entouré de murs, — et qui pis est, d’en être heureux, d’en être fier.

LES FLEUUS.

« J’ai passé en revue tous mes parents, a surtout ceux qui sont riches, et, entre ceux-là, ceux dont je dois hériter.

« Il n’y en a qu’un qui m’inquiète : — il est parti pour l’Amérique il y a vingt ans, et, depuis, on n’en a plus entendu parler. Si j’entendais sonner chez moi, je frémirais d’apprendre qu’il est mort millionnaire et que je suis son héritier.

« J’ai vu une lettre que nous reçûmes deux mois après son départ, il y a vingt ans bientôt. Cette lettre nous disait « que plusieurs navires avaient péri, « corps et biens, dans un coup de vent. — Le naît vire qui portait mon oncle était du nombre ; mais « comme on n’a pas revu la chaloupe, on pensait « qu’une partie de l’équipage avait au moins tenté « de se sauver. »

« Pourvu que mon oncle ne se soit pas sauvé 1 »

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