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Où êtes-vous en ce moment, mon cher ami?
raccommodez -vous vos filets dans cette roche creuse où nous avons quelquefois diné ensemble, ou dans votre jardin que vous aimez tant? séparez-vous les pieds de ces belles passe-rouges que vous avez dans le temps partagées avec moi ?
Moi, je suis à Paris, — et je viens de traverser le jardin des Tuileries,— le jardin du roi, et j’ai pensé à vous et à votre jardin. -
Combien de fois, l’hiver, au coin de votre grande cheminée, m’avez-vous raconté de ces belles histoires qui se passaient quand vous étiez marin de la garde
«le l’empereui — Vous voudriez bien, en échange, vous qui aimez tant les belles fleurs, que je vous racontasse tout ce que j'ai vu dans le jardin du roi de France.
Je vais vous le dire, mon cher Valin, — et vous serez plus étonné encore que vous ne l’espérez.
Le jardin des Tuileries est un beau et grand jardin magnifiquement dessiné ; une partie est ombragée par des tilleuls et de grands marronniers;— l’autre partie offre aux fleurs de l’air, du soleil et un sol excellent; combien de belles fleurs doivent y réjouir les yeux et y enivrer les sens .
Hélas! mon cher ami, je vais vous dire comment, sous ce rapport, on traite le roi de France, et vous aurez, j’en suis sûr. grand’pilié de lui. Je vous autorise dès aujourd’hui à lui offrir la moitié des œillets de poêle si variés que vous m’avez promis.
Je vais faire au hasard le tour d’un des carrés consacrés aux fleurs, qui entourent celui des bassins qui est au pied du château. Je vais vous dire quelles fleurs on y a rassemblées, — et j’y ajouterai la valeur de chacune de ces fleurs prises au marché aux Fleurs.
« Ce carré renferme mille plantes.
Sur ces mille plantes, il y a cent corbeilles-d'or ;
— cette plante, vous savez, qui pousse chez moi dans les fentes d'un vieux mur. au-dessus de la porte de mon jardin. La corbeille-d’or (al-jsse saxalile) se vend au marché deux sous la touffe.
Malheureux Valin, vous avez l’été dernier arraché ei jeté hors de votre jardin tant de ces thlaspis blancs dont la graine avait envahi vos plates-bandes ! Il ne I.1..1 rien jeter : il y a tant de pauvres gens auxquels ce que nous jetons peut être utile Vos thlaspis blancs auraient fait bien plaisir au roi, — non pas qu’il en manque précisément aux Tuileries; — car sur les mille plantes du carré que nous examinons, il y a cinq cents thlaspis blancs, mais il paraît que c’est une fleur que le roi affectionne particulièrement. — C’est un peu comme la note de Bilboquet, — cette note toujours la même, mais qui doit faire plaisir à ceux qui l’aiment. — Vous n’achetez pas de thlaspis blancs, mon cher Valin ; mais si vous en achetiez et qu’on voulût vous les faire payer un sou la touffe, vous crieriez au voleur et vous auriez raison.
J’aime beaucoup la violette ; — j’en ai, vous savez, une pelouse où il y en a dix-huit variétés. — Ce carré du jardin du roi en possède quatre-vingt-trois pieds, mais tous d’une seule et même variété : — supposons qu’elle vaille deux sous le pied. — c’est cher, —
mais il faut bien que tout le monde gagne sa vie.
A l’autre extrémité du mur où fleurissent me^ corbeilles-d’or, j’ai sur la crête, entre deux pariétaires, un pied de gueule-de-loup qu’un oiseau aura semé ; — le roi est plus riche que moi. M. Colin, son jardinier, lui en a accordé seize, qui ornent à intervalles égaux— le carré dont nous faisons le touf : — cela vaut encore un sou la pièce.
Mais que vois-je? — voici une fraxineile! — quelle magnificence ! — Je vous défie d’en trouver une par le marché aux Fleurs à moins de douze sous. — Je ne m’étonne pas si le budget est si lourd : une plante de douze sous ! Heureusement qu’il n’y en a qu’une. Mais je ne sais comment excuser les deux pavots à bractées valant chacun dix sous, et la pivoine rose du prix de soixante-quinze centimes, qui avec orgueil surgissent dans les plates-baqdes de Sa Majesté. — Ce doit être un présent de quelque souverain étranger : M. Colin n'aurait pas fait cette folie. — On ne pouvait grever la liste civile de deux pavots à bractées et d’une pivoine rose.
Ah! parlez-moi, par exemple, delà giroflée jaune, de la giroflée des murailles ; — il y en a dix-neuf, — Ce n'est pas avec ces fleurs-là qu’on ruiqp les États et , qu’on pressure le peuple.
Leg catalogues des jardiniers présentent trois mille variétés de roses ; — il y en a huit cents qui offrent réellement, de notables différences entre elles ; — il y en a deux cents qui sont belles.
On ne connaissait que quatre roses sous Louis XÎV; t— il n’y en a que trois variétés dans le carré en question : — vingt-cinq rosiers à cent feuilles, — vingtcinq des quatre saisons,— trente-huit du Êengafe, — pas un de plus.
— 11 faut compter encore : — cinq passe-roses à cinq sous, — seize campanules à deux sous,— vingt ellébores à quatre spusj — vingt-quatre chrysanthèmes, en deux vieilles variétés, à cinq sous la touffe,— six pivoines communes de la même valeur. —Voici déjà neuf cents plantes sur mille ; — le reste est en coquelourdes, — en valérianes grecques,— CP ancolies, — en saxifrages, plantes vulgaires et sjmjs valeur, — que je ne méprjse pas, — mais qui i)p doivent pas faire exclue les autres, qui son} plus .belles et plus rares.
Tous les carrés sont pareils; il y e» 3 onze :
cela fait cinq tnille cinq cent qnatre-yjngLdiji* wuf thlaspis blancs. g’est beaucoup de tbiaspis blancs. »
Il y a cependant deux carrés qui ont triples plates-
bandes; ceux-là renferment quelques variétés de rosiers greffés ; — mais ils sont remarquables surtout par l’énorme quantité de soucis qui les décorent;
— est-ce une allusion spirituelle que M. Colin aura voulu faire aux soucis de La royauté? — Celui de ces deux carrés qui est du côté de la terrasse du bord de l’eau possède six cents pieds de souci ! — C'est cruellement expier les quelques rosiers dont on s’est permis le luxe dans ces carrés.
Voilà, mon cherValin, le jardin qu’on a l’audace de faire au roi. Voyez — que de belles plantes et de charmantes fleurs il vous faudrait arracher pour que votre jardin ressemblât à celui du roi I
Vous êtes fâché de n’avoir qu’un rhododendrum,
— le roi n’en a pas un, — il n’a pas un magnolia, pas une pivoine en arbre, — pas un pyrus, — pas une glycine, — pas un œillet, — pas une anémone ni une renoncule, — pas une seule plante valant plus de quinze sous ; — et celles-là sont rares, mais seulement chez lui.
11 y a des paulownias au Palais-Royal, — mais aux Tuileries on attend : — un paulownia coûte encore quarante sous... On attendra.
Voyez donc, comme nous sommes riches, mon cher Valin !
Comment se porte votre hépatique double à fleurs bleues? — Elle va bientôt fleurir. — Si ce pauvre roi en avait une comme cela ! — Mais il faudrait y mettre vingt sous, — peut-être trente. — C’est bon pour" vous, — c’est bon pour moi ; — mais M. Colin ne s’y retrouverait pas. — On assure qu’on ne lui donne que trente-six mille francs — pour l’entretien du jardin.
Adieu, mon cher air//.
P. S. Cette lettre a été écrite en 4847. — Depuis, mon pauvre ami Valin est mort en tombant, pendant une nuit brumeuse, du haut des falaises, en accomplissant ses fonctions de garde-pêche. C’était un homme excellent et très-intelligent. Tout le pays le regrette comme moi.
L’exposition de mars 1853 a lieu sous une immense tente élevée dans les Champs-Elysées. — On a compris spirituellement dans l'emplacement
fcouvert ütic (fèâ thilfmurarite et très-ruisselante fontaine qtll Ocfcupe le défitrê de l'exposition.
je hé éâchë pas âüX fleiirs et aux tégiimes que je tàîs leur dife la vérité.
Il êst uiië tradition fdcheuse éultivêë par les bourgeois, flùi consiste a peindre en vert tout ce qui doit êtfe placé dans lés jardins : — les caisses, les bancs, les treillages, etc.
Le vert minéral, dur, criard, dont sont enluminés ces objets, jure singulièrement avec les verts harmonieux des végétaux, et les fait paraître ternes. — Cette idée équivaut à celle qu’aurait un chef d’orchestre d’introduire un tutti de casseroles et de chaudrons dans un andanté de Beethoven* Quand je devrais faire plaisir aux sieurs Sainte-Beuve et Veuillot, j’avouerai même que je ne suis pas de l’avis de J. J. Rousseau, qui aimait les volets verts à une maison de campagne. La vérité, la devise dudit Jean- Jacques, — vitnm impendere vero. — m’oblige à cet aveu. — Mais je me réserve, dans le cas précité, où cela ferait trop de plaisir auxdits sieurs Veuillot et Sainte-Beuve, de leur compenser en temps et lieu la joie involontaire que je leur itùrfli donnée.
Disons déjà, pour atténuer et cetlé joie et les torts de ratitëttr du Contrât sotitil, — que ce' vdeü d’avoir
Les fleurs. I *
une maison à volets verts a sans doute été émis par lui dans son taudis de la rue Plàtrière, alors que la privation de verdure lui faisait paraître joli le vert, quel qu’il fût, comme ftobinson, fatigué de sa solitude, fut réjoui à l'aspect du visage noir de Vendredi.
Il n’est pas heureux non plus d’avoir, au milieu des fleurs si richement, mais si harmonieusement peintes par Dieu, planté des écussons or et rougej et de quel roiigé ! de ce rouge bruyant, étourdissant, ahurissant, qui tientdàiis les couleurs la place que tient la trompette des marchands de robinets dans la musique. — Ces éciissons. sur lesquels on â inscrit les prix si bien mérités par les exposants, auraient dû être, comme les treillages, comme les bancs, comme les tuteurs, peints en une modeste couleur de bois*
Je me rappelle que Lautour-Mézeray , un vieux camarade à moi , qui est aujourd’hui un excellent préfet à Alger, et qui cultivé maintenant ses camellias au grand air, — avait, ruePigale ou rue Blanche, un petit jardin et Une petite serre. — Je le trouvai un jour au milieu de ses fleurs avec une robe de chambre écarlate ; — je lui fis une horrible et légitime scène a ce sujet; et comme c’est un homme de bon sens, — c’est l’hommage que nous rendons tous à
ceux qui sont ou qui deviennent de notre, avis, — iî se rendit à mes raisons, et nous sacrifiâmes la houppelande écarlate. Ceci dit, il ne reste que des éloges à donner à l’ordonnance de la fête. — Fête des yeux, comme disaient les Grecs, en parlant des fleurs.
Rien n'est aussi riche, aussi magnifique que les corbeilles d’azulées de l’Inde, exposées par MM. Michel, Margottin , Mabire et Buchi. — C'est une véritable illumination de fleurs.
Les rhododendrums des frères Lemiche occupent légitimement le fond de la tente.
On a remarqué surtout un rhododendrum à grandes fleurs orangées, — rhododendrum javatiicum, — je crois, dont la couleur inusitée brillait singulièrement au milieu des variétés violettes qu’elle fait valoir en même temps qu’elle leur doit une partie de son éclat.
Les amaryllis de M. Turlure, ces beaux lis qui n’ont à leur disposition que le rouge, un peu de blanc et très-peu de vert, —trouvent moyen de se passer des autres couleurs et se parent des nuances différemment éclatantes de celles qui leur ont été accordées. — Comme les camellias, auxquels on n’a permis jusqu’ici que le blanc et le rouge, on i*«> à bien vendu des bleus et des jaunes, dans les journaux, —
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où ils s’épanouissaient entre les veaux à deux têtes, les crapauds généreux et les araignées mélomanes; mais je ne les ai jamais rencontrés ailleurs.
Les cinéraires de M. Dufoy offrent doucement aux yeux leurs petites marguerites roses ou bleues, avec les diverses nuances de ces deux couleurs. — Les cyclames forment une charmante couronne rose et blanche presque au centre de la tente.
J’ai remarqué, dans les primevères de la Chine de M. Constant, une nouvelle couleur qui commence h s’introduire timidement sur les pétales de ces fleurs qui n’avaient été jusqu’ici vêtues que de blanc et de lilas.
Les camellias de MM. Paillet, Lecomte, Ternaux, etc., quoique fort beaux, ne produisent pas tout l’effet désirable ; ces buissons, naturellement peu touffus, ont besoin, pour l’aspect général, d’être entremêlés d’autres arbustes plus feuillus. — Les mimosas Esterhazy, entre autres, dont je n’ai pas vu une seule dans toute l’exposition, s’il y en a, il n’y en a guère, produisent dans le jardin d’hiver des frères Lemichez, rue des Trois-Couronnes, un effet qu’on aurait pu imiter à l’exposition.
Les jacinthes, quoique ayant obtenu des prix, sont assez médiocres.
11 est un résultat, but d'efforts incessants, que je me déclare incapable d’apprécier.
je veux parler de l’art de faire paraître les fleur?, les légumes et les fruits dans d’autres saisons que celles où la nature les produit.
Plusieurs prix ont été distribués à ce sujet.
je veux bien supposer uu moment que le résultat cherché avec tant de soins, de peine et d’intelligence est entièrement obtenu, — c’est-k-dirè que les roses épanouies malgré elles, au mois de mars, sont aussi belles et aussi parfumées que celles qui étaleraient leurs splendeurs au soleil, tout naturellement, au mois de juin ; — que les chrysanthèmes et les hortensias, dont on dit la floraison retardée , — sont aussi beaux qde s’ils avaient fleuri dans leur saison légale.
Mais il y a dans la nature des harmonies qu’entendent seuls les poètes, — j’appelle poètes aussi bien certains de cëux qui lisent des vers que ceux qui en font, entre lesquels, même k beaucoup, je refuse ce titre.
Les chrysanthèmes taciturnes, avec leurs couleurs un peu mornes, leurs odeurs, rappelant autant le fruit que la fleur, sont une note du riche concert de l’automne ; — ils paraissent ternes et à peine vi-
LÈS FLEURS, vants, dans la saison oü les primevères et les premières violettes sortent joyeuses et éclatantes de la terre qui, sous les premières caresses du soleil, — commence, selon l’expression si heureuse des jardiniers, à « entrer en amour. » Vere tumet.
Est-ce que les roses ne doivent pas s’ouvrir au soleil ? Est-ce qu’elles ne doivent pas être saluées du bourdonnement des abeilles? Est-ce qu’elles ne doivent pas servir d’asile à la cétoine, celte belle émeraude vivante ?
Est-ce que les cerises ne doivent pas, par leurs sucs aigres, nous offrir un mets aussi sain qu’agréable pendant les premières chaleurs, mets disputé par les oiseaux gazouillants?
Mais , outre cette dissonance qu’amène dans le beau concert de la nature ce déplacement des productions, est-ce que fleurs, fruits et légumes artificiels — épanouis, mûris malgré eux, — ont l’éclat et la saveur de ce qui obéit tout bêtement à la nature, de ce qui fleurit et se colore sous le vrai soleil ? Est-ce que ces fruits et ces légumes ne sont pas du navet fade, déguisé, habillé, peint, — du navet hypocrite, — mais toujours du navet?
Est-ce que ces roses nées avant terme ont l’air de roses viables? — Est-ce qu’elles respirent? Est-ce
LES FLEURS, qu’elles sont vivantes ? Est-ce que sans les étiquettes vous reconnaîtrez — la Duché, sse-de-Sulherlaml et le Géanl-des-butailles, et Penian-Yellow et le Général-Cavaignac, et le Génie-de-Château^riund — et le Souvenir-de-la-Mulmaison , et la Rose-de-lu-reine, — et Louis-Donai arte, fleur dédiée autrefois par M. Laffay au roi de Hollande, et la Murquise-Boccell a , et cent autres roses si riches, si splendides ? Est-ce que vous les reconnaîtrez dans ces loques, dans ces chiffons rosâtres blanchâtres ou jaunâtres?
Est-ce que ces légumes et ces fruits, prémangés par les riches, ont la saveur des légumes et des fruits que mangeront les pauvres cet été, et que dédaigneront alors les pauvres riches , par vanité?
Après les fleurs avancées, — voici les fleurs retardées, — ces fleurs qu’on a empêché de croître, — comme quelques pauvres êtres qui naissent, comme on dit vulgairement, noués.
Mais, d’ailleurs, — voici un chrysanthème, — qui naturellement serait en fleur au mois d’octobre. — A quoi reconnaît-on , lorsqu'on le voit épanoui aujourd’hui , en mars, qu’il est en retard sur le mois d’octobre passé, ou en avance sur le mois d’octobre à venir?
J’en dirai autant de l’hortensia.