LES FL Ë I I! S
line question de ,,ury. — « Le jury, dit le livret, regrette que la plante de M. Tavernier, — l'hortensia retardé, — ne soit pas plus avancée. » — Mais puisqu'il s'agit de retarder la floraison d’une plante, moins elle est avancée, mieux elle mérite le prix, — ce me semble.
Tout à coup, comme on parcourait la tente en admirant les résultats en vérité très-beaux obtenus par la Société, on a vu s'épanouir deux sergents de ville parmi les camellias ; en même temps , deux gardes municipaux brillaient au dehors. — On s’est dit alors, que cette subite végétation était l’indice certain de l’arrivée promise, disait-on, d’une visite officielle. — De ce moment, l’empressement de rendre hommage aux visiteurs et un peu aussi la curiosité de les voir ont fait un tort irréparable aux fleurs, «hacun a choisi sa place, sans se préoccuper d’autre chose que de La visite attendue.
L'apparition des respectables représentants de l'autorité parmi les fleurs me rappelle un dialogue du prince de Ligne et de Frédéric 11. — Je copie de mémoire un passage d’une lettre du prince de Ligne
« Le roi venait de nommer Virgile.
* Quel grand poète I di -je , — mais quel mauvais jardinier!
66 LES FL3ÏJBS.
€ -T- A qui }e dites-vous? — dit le rçi.— Pî’ai-je pas voulu semer, plgnter, cultiver, Ips (jéçrgiques à la main ! Quel climat, d’ajllpurs { Dieu 04 Je soleil me refuse tout. — - Voyez mes pauvres orangers, mes oliviers, mes citronniers, — tput pela meurt de faim.
« — Il n'y a doqp que les Jaiiriçrs qui passent chez vous, sire?
« Puis, honteux de eettp fadeur £ laquelle te foi avait fait unç mine çharmantP, j’ajQutai ;
« -T- 11 y U trop de grenadier? (Uns çe pays*» ; ça mange tout-
« V4 le roi se prit à rire, «
A LÉON GATAYES
Je trouve ce qui suit dans un journal scientifique :
« On a parlé récemment, comme d'une nouveauté, d’un secret pour teindre et parfumer les fleurs, et leur donner la couleur et l’odeur qu’elles n’ont pas naturellement. Un savant botaniste, M. Charles Morren, a rapporté que le procédé permettant de teindre et de parfumer les fleurs est connu depuis longtemps. Voioi les indications qu’il a retrouvées dans les anciens traités d’horticulture :
« Le noir, le vert et le bleu sont trois couleurs parti» culièrement rares chez les fleurs, et que les curieux désireraient pouvoir leur donner. Il n’est point difficile d’arriver à ce résultat.
» Pour obtenir la matière de la coulenr noire à communiquer aux fleurs, on cueille les petits fruits qui croissent sur les aunes; quand ils sont bien desséchés, on les réduit en poudre. Le suc de rue desséché sert à obtenir la couleur verte. Le bleu s’obtient avec les bluets qui croissent dans les blés. Ces deux matières étant bien sèches, on les réduit en poudre fine pour servir à produire la couleur verte et bleue. »
M. Morren recommande d’opérer de la manière suivante, pour communiquer aux fleurs l’une des trois couleurs précédentes :
« On prend, dit notre botaniste, la coulenr dont on veut imprégner une plante, et on la mêle avec du fumier de mouton, une pinte de vinaigre et un peirde sel. Il faut qu'il y ait, dans la composition, un tiers de la couleur; on dépose cette matière, qui doit êire épaisse comme de la pâte, sur la racine d’une plante dont les fleurs sont blanches; on l’arrose d’eau un peu teinte de la même couleur, et, du reste, on la traite comme à l’ordinaire; on a bientôt le plaisir de voir des œillets, qui étaient blancs, devenir noirs.
» Pour le vert et le bleu, on emploie la même méthode. Pour mieux réus-ir, on prépare la terre : !î faut la choisir légère et bien grasse, la sécher au soleil, la réduire en poudre et la tamiser. On en remplit un vase, et l’on met au milieu une giroflée blanche ou un œillet blanc: car la couleur blanche est seule susceptible de
subir ce genre de modification; il ne faut point que la pluie ni la rosée de la nui! tombent sur celte plante. Durant le jour, on d »il l’exposer au soleil.
» Si l’on veut que cette fleur blanche se revête de pourpre de Tyr,on se sert de bois du Brésil pour la pâte, et pour teindre l’eau des arrosements. On peut avoir, parce moyen, des lis charmants. En arrosant la pâte avec les trois ou quatre teintu es, en trois ou quatre différents endroits, on obti nt des lis de diverses couleurs. »
Un Hollandais, grand amateur de tulipes, metiait macérer les oignons de cette fleur dans des liqueurs préparées dont ils prenaient la couleur. D’autres découpaient un peu ces oignons, et insinuaient des couleurs scelles dans les petites scissures.
Voici enfin le complément de ce curieux procédé, c'est-à-dire la manière de communiquer artificiellement un suave parfum à toute espèce de plantes, même à celles qui exhalent une insupportable odeur.
t On peut commencer, dit M. Morren, à remédier à la mauvaise odeur d’une plante dès avant sa naissance, c’est-à-dire lorsqu’on en sème la graine; si elle vient en graine, on détrempe du fumier de mouton avec du vinaigre, où l’on a mis un peu de musc, de civette ou d’ambre en poudre; on fai ac Ter, durant quelques jours, les graiues, ou même les oiguons, dans cette liqueur. *
» Los fleurs qui viendront répandront un parfum trèsdoux et très-agréable. Pour plus de sûreté, il faut arroser les plantes naissantes de la mixtion où l’on a mis tremper les semences.
i Le père Ferrari dit qu’un de ses amis, bel esprit et grand philosophe, entreprit d’ôter au souci d’Afrique son odeur si choquante, et qu’il y parvint. Il mit tremper, durant deux jours, ses graines dans de l’eau de rose, où il avait fait infuser un peu de musc.
» Il les laissa sécher quelque peu, et puis les sema. Ces fleurs n’étaient pas entièrement dépouillées de leur mauvaise odeur; maison ne laissait pas de ressentir, au travers de cette odeur primitive, * certains petits esprits » étrangers, suaves et flatteurs, » dit le père Ferrari, « qui * faisaient supporter avec quelque plaisir ce défaut natu- » rel. » De ces plantes, déjà un peu amendées, il sema la graine avec la préparation décrite plus haut. Il en naquit des fleurs quj pouvaient le disputer, par la bonne odeur, aux jasmins et aux violettes.
» Ainsi, d’une fleur auparavant le plaisir de la vue et le fléau de l’odorat, il fit un miracle qui charmait à la fois ces deux sens.
» A l'égard des plantes qui viennent de racine, de bouture, de marcotte, l’opération se fait au pied, comme poqr les couleurs. »
•jEh bien, le père Ferrari, comme le savant chimiste Morren, sont des gens gais.
Je vais, en échange de leurs renseignements, leur donner ceux que voici :
Vous frottez d’ail les bêches avec lesquelles vous retournez la terre destinée à devenir pré; ensuite* vous ensemencez, vous hersez, vous arrosez» Eh bien, les moutons qui broutent plus tard dans ce pré ont des gigots légèrement parfumés d’ail. Si vous avez jeté quelque peu de garance dans la terre, il arrivera ce qui arrivait du temps de Virgile :
Sponte tua sandys pascentet vestiet agnot.
Les moutons, sur le sol que la garance arrose.
Se font un vrai plaisir de naître teints en rose !
Vous comprenez quelle économie et quelle teinture 1
De môme, selon l’abbé Moigno, un peu de noir de fumée, mêlé aux terres fortes, a l’avantage de les diviser, et ensuite, si l’on y met pâturer des bœufs, de donner à leur cuir une couleur noire indestructible qui dispense de jamais cirer les souliers qui en sont fabriqués.
Autre recette pratiquée avec succès à la Martinique par un savant espagnol :
Quand il s’agit de planter les caféiers, on enfouit dans le sol, de cent en cent mètres, de petits moulins à café; eh bien, on récolte du café en poudre.
AhI monsieur, quelle belle chose que la science 1
qne de progrès elle a déjà faits, et quels progrès elle fera encore ! car les recettes que je vous donne sont aussi pratiques, aussi vraies, aussi efficaces que celles du père Ferrari et celles du savant chimiste Morren.
A propos, je ne suis pas tout à fait certain que la re* cette pour teindre le cuir de bœuf soit du savant abbé Moigno : le véritable inventeur se trouverait lésé avec raison.
A ALFARO
Au-dessus des questions de chaque jour, il y a une question qui est de tous les temps et de tous les pays.
Parlons du pain.
Par le pain, j’entends l’alimentation, — car on a en France le préjugé du pain. — Supposez la viande et les farineux de toutes sortes h bas prix ; — supposez le gibier entrant dans les maisons, les poissons se jetant d’eux-mêmes sur les plages : — s’il n'y a pas de blé, s’il n’y a pas de pain, — de pain de froment, j'entends, — les Français se déclareront en di-
selle, en famine, et très-probablement mourront de
faim. ®
Ce sont les plus rigides pythagoriciens qui se soient jamais vus.
« Tu me demandes, dit Plutarque, pourquoi Pythagore s’abstenait de pjapger de la chair des animaux. — Moi, je te demande, au contraire, quel est le premier homme qui approcha de sa bouche la chair sanglante d’un animai qu’il avait vu vivant ; — le premier homme qui, mentant contre notre mère Tellus et offensant Cérès, inventrice des lois, et Bacchus, le consolateur des hommes, les a accusés de ne pouvoir nous nourrir, et, aux innocents végétaux, au lait des troupeaux, aux fruits savoureux, a mêlé sur sa table des cadavres et des ossements, et, non content du lait de la brebis, a voulu aussi boire son sang et manger ses membres.
« Et les animaux que tu dévores, que tu tues pour assouvir tes appétits factices et désordonnés, ce ne sont pas les animaux féroces et dangereux ; tu ne manges ni les lions, ni les tigres, ni les loups : tu manges l’agneau qui prenait l'herbe dans ta main, la poule et le pigeon accoutumés à venir à ta voix.
« Et la preuve que ces horribles aliments ont été
imaginés pins pour assouvir ta cruauté que ta iaim, «'est que tu es forcé de te les dissimuler k toi-même. — Tu ne déchires pas, comme le lion, l ? agneau vivant, et tu ne portes pas la dent sur ses chairs encore chaudes. Non, tu le tues de sang-froid, plusieurs jours avant d’avoir faim; tu le fais cuire, tu ^assaisonnes d’épices et de condiments de toutes sortes : sans cela ton estomac rejetterait avec horreur ces cadavres que tu ne lui fais accepter qu’en les déguisant. »
Voilà, ou ô peu près, ce que dit Plutarque. Hélas? davantage le plus incontestable que l’homme ait sur les autres animaux, c’est qu’il est construit pour dévorer tout ce qui existe, ce qui végète dans la terre et ce qui mûrit sur les arbres, ce qui nagé dans Peau, ce qui vole dans Pair, ce qui fuit dans la plaine ou dans les bois, pour boire le lait des troupeaux, le jus de la vigne et le sang des animaux. — S’il ne mange presque plus d’hommes, c’est que
Phomme est dur etcoriace. La mâchoire de l’homme offre une collection complète de toutes les sortes de dents partagées entre les animaux ; cette mâchoire est le plus complet, le seul complet arsenal en ce genre que la nature ait formé.
Ainsi, je pardonne à l’homme de manger de la viande, quoiqu'il me paraisse parfois un peu bizarre de voir à table une femme élégante, délicate, sensible, vous dire avec des synonymes : « Quel membre de ce cadavre vous offrirai-je? » — et vous faire l'éloge de telle ou telle partie de ce corps mort, en forme d’oraison funèbre, pour vous engager à en dévorer davantage. Le besoin signalé par Plutarque de dissimuler, sinon à l’estomac, du moins à l’imagination, les cadavres dont l'homme se repaît, a imposé aux animaux qu’on met sur la table des noms différents de ceux qu’ils portaient étant vivants : — viande pour chair, — bouilli pour bœuf, — gigot pour cuisse, etc. — Il est seulement fâcheux que ce ne soit pas plus général, et que ce dictionnaire ne soit pas plus complet. — On m’assure que, sous ce rapport, celui des Anglais est plus complet que le nôtre. — Je n’aime pas plus l’usage de servir un lièvre avec le poil conservé aux pattes, ou un faisan avec les plumes de sa queue rajustées. — Tout ce qui rappelle la vie de ce qu’on mange est cruel et répugnant ; — je préfère n’avoir pas connu ou au moins ne pas reconnaître ceux que je mange.
Mais si le Français est pythagoricien parce qu’il préfère le pain à tout, parce qu’il ne peut s’en pas-
LES FLEURS, ser, — :î ne l’est pas par abstinence : ceux d’entre nous auxquels plus d’argent ou d’autres habitudes permettent de manger de tout , animaux , poissons, etc., ne mangent pas moins de pain pour cela que ceux qui ne mangent que du pain.
Prenons donc le pain pour type de l’alimentation.
Nous ne parlons ici que du droit anatomique.
L’homme naît avec le droit de manger ; — son besoin, son estomac, ses dents, voilà sa patente.
La société a dû surveiller ce droit de manger, le soumettre à des restrictions, à des conditions. — Ensuite elle a dû aussi réglementer, à leur tour, ces restrictions, ces conditions, ces modifications, qui auraient bientôt fini par la négation.
Cette double surveillance est le sujet, le point de départ et le but de toutes les lois, comme c’est le but plus ou moins direct, plus ou moins dissimulé de tous les efforts, de toutes les tendances de l’homme. J’excepte les vrais poètes, qui sont une variété de l’espèce, — et les vrais amoureux, qui sont des malades, — à ce qu’on dit.
Magister artis , ingenique largitor Venter,
dit Perse.
G’eët F estomac qiri nous a tout apprié, et qui nous a donné l’invention et le génie.
Il me semble que, dans la théorie» on ne domus pas au pain, c’est-h-dire à l’alimentation, l’importance qu’il a dans la pratique. Ainsi, je suis souvent étonné d’une chose : — on a pris pour habilitée de donner comme baromètre unique de la prospérité publique en France le cours de la rente k la btuifsé de Paris. Pourquoi est-ce exclusivement le cours dé la rente qui indiqué; — - comme l’étiage d’un pont indique les hautes et basses eaux, -^la situation de kl prospérité publique? — Pourquoi ne serait-ce pas aussi le cours des pralines ou celui des parapluies? ou plutôt, pour parier sérieusement; pourquoi fié sérait-ee pas concurremment le cours du blé? — Pourquoi ne serait-ce pas la prospérité ellë-mêtfle,plutôt qu’un seul de ses signes?
Vous me dire* qu’il y aurait cértaineé choses S régler ayant de décider Si la prospérité serait constatée paF la hansse ou la baisse du prix du blé. tf’âccord ; mais qui empêche de régler Ces choses ? Par exemple, si tout suivait le prix du blé, comme cela aurait lieu naturellement, sans Pagiotage et la spéculation parfois immorale qui se fait sur les grains, le cultivateur n’aurait pas h craindre, sur une chose
qu’il vend, «ne baisse de prix qui se porterait en même temps sut* tûutes les choses qu’il achète. Mais ces détails de peuvent trouver place dàmi ftS dimensions et dans la forme de cet article. C’est Süb* tout en parlant de choses utiles d’ailleurs qu’il fcttft craindre d’être long ou ennuyeux. A d’autres d’approfondir ce que je ne dois qu’ effleurer et indiquer.
En France, il ne doit pas y avoir de fdftrinei
La France, en moyenne, fournit plus de grains qu’elle n’en consomme ; de plus, h viande, les farineux de toutes sortes, les légume» peüvéni être ttn facile supplément.
11 y a donc ii s’occuper Seulement dé la cherté pwssible des grains.
Les choses bien ordonnées, il h’ÿ aurait jamais de cherté, — car le haut prix n'est pas la ehertë.
Supposez, en effet, les champs ondoyants de moissons dorées, les arbres à fruits étayés, les grëhiers étançohnés ; — supposez le blé du plus bas prix où il ait jamais été : — si vous n’avez pas d’argent, ce bas prix est pour vous la cherté. Le pain est cher â un sou la livre, si vous n'avez pas ce sou. En face de cette abondance, vous êtes Tantale mourant de soif au milieu des eaux.
Supposez, au contraire, la récolte moyenne ou
mauvaise : — le blé, nous l’avons dit, ne peut manquer : — la France, grâce à son climat varié, re* trouve d’un côté ce qu’elle perd de l’autre. Une année mauvaise, c’est-à-dire trop sèche ou trop humide, trop chaude ou trop froide, ne peut être mauvaise, grâce à cette variété des climats du nord au midi, pour toute la France à la fois.
Supposons donc le blé à haut prix, à très-haut prix même : si vous avez beaucoup d’argent, vous n’avez pas à en souffrir ; vous payez beaucoup , mais vous ne payez pas cher.
Il s’agit donc seulement, pour que vous n'ayez pas de cherté, que le blé ne se vende qu’à proportion de ce que vous avez d’argent : — à haut prix quand vous avez beaucoup d’argenf, — à bon marché quand vous n’avez guère d’argent; — mais pour arriver là, ce qui paraît absurde, c’est-à-dire impossible au premier aspect, — il s’agit de renverser la question, comme fit Mahomet, qui, ayant ordonné à une montagne de venir le trouver, et remarquant chez la montagne sinon une désobéissance complète, du moins une grande lenteur à obéir, dit : « Si la montagne ne veut pas venir à moi, je vais aller vers la montagne ; le résultat sera le même. »
Si le prix du blé ne peut s’élever et Rabaisser à
proportion de ce que vous avez d’argent, ayez de l'argent à proportion du prix du blé.
Et cela, rien n’est si simple, malgré l’apparence.
Les manufactures, en Angleterre surtout, ont établi une lutte dangereuse.
Il s’agit de fabriquer au plus bas prix possible. — On a économisé d’abord sur les achats, sur le combustible, sur les préparations ; on a économisé par l’ordre, par les innovations, etc. Quand on est arrivé au bout de ces économies, — on a économisé sur la main-d’œuvre. On assure qu’il y a en Angleterre des ouvriers qui ne mangent presque pas. — Le triomphe serait d’en avoir qui ne mangeraient pas du tout. — Mais il est douteux que l’espèce humaine puisse atteindre un si grand perfectionnement. — Faute de cela, on a inventé des machines ; les machines ne mangent pas de pain, mais elles mangeni de la houille. — D’ailleuys, il faut encore des hommes pour les conduire, — et à ces hommes il faut du pain.
Eh bien, ui» moyen d’abaisser proportionnellement le salaire, c’est d’abaisser le prix des denrées ; — c’est là que doit tendre toute préoccupation. Mais, en même temps, pour que le prix des denrées alimentaires puisse s’abaisser sans réduire à la facûne
ceux qui les produisent, il faut de toute nécessité que le prix de toutes les autres choses suive ce prix, quel qu’il soit;
Cela est si vrai, si nécessaire, que, par la seüle force des choses, cela s’établit h peu près ainsi : dans les contrées ou il fait cher vivre # Comme on dit, le salaire est plus élevé.
Donc, nous le répétons, il serait plus raisonnable de prendre pour signe de la prospérité et pour régulateur universel le cours du blé, — que celui des gageures que font à la bourse de Paris messieurs tels ét tels.
L’homme, au point de vue matériel, est une machine qui se remonte par l’estomac; aussi tout ce qui peut ameher l’alimentation à bon marché, c’està-dire rendre la vie facile, me cause une grande sympathie. — Parmentier, qui a doté la France de la pomme de terre, tl’a pas, Selon moi, dans l’opinion publique, le rang qui lui est dû. — Les hommes dépensent toute leur admiration d’abord pour ceux qui leur font du mal. puis pour ceux qui les amusent. — Qu’il se présenté ensuite un réel bienfaiteur de l’humanité, on n'a plus de monnaie*
Inventez demain un fusil qui tue les hommes de plus loin qu’un autre, imaginez une bombe qui vo-
rtîfeSe b mort sons des formes plus variées que les anciennes botobes, trouvez tin feu qui ne puisse s’éteindre et dont les ravages soient impossibles à arrêter, l’attention sera vivement excitée, on nommera des commissions, les corps savants feront des rapports, on donnera votre nom au feu, à la bombe ou au fusil.
Mais trouvez un nouvel aliment, ou imaginez tin moyen de rendre la production plus facile, et conséquemment le prix moins élevé, personne n’y fCr,1 attention. Cependant, s’il s’agissait d’ün mets de luxe, de quelqüe chose d’inutile et de très-cher, il ne serait pas impossible qu’on S’en occupât. Mais quand Parmentier s’est opiniâtré h introduire lâ pomme de terre dans l’alimentation, il a dû lutter presque toute sa vie; puis, quand ces pains tout faits ont été adoptés (ce n’a pas été tout de suite, car ce *ubercule a été introduit en France vers 1020, et Valmont de Bomare, en 1775, rassurait encore sur les qualités malfaisantes et vénéneuses qu’on lui attribuait) ; donc, quand on a fini par accepter ce présent, on lui a ôté le nom de Parmentier, qu’diie juste reconnaissance eût dû lui conserver, tandis que noUs avons toujours des fusils-Lcfaucheux , des fusils- Robert, des bombes-Paixhans, etc.
La France, vanité à part, est un pays vraiment béni. Son climat, qui possède toutes les températures des autres pays , à l'exception du trop chaud et du trop froid, lui a permis d’acquérir et de s’approprier presque toutes les productions du monde entier. La plupart de nos fruits sont d’origine étrangère : le pêcher vient de la Perse, l’abricotier d’Arménie, le cerisier du royaume de Pont en Asie, le prunier de la Syrie, l’amandier de la Grèce ; le mûrier nous vient de la Perse, et le mûrier blanc de la Chine; la pomme de terre, dont la récolte est évaluée en France à deux cents millions de francs, a été apportée du Pérou ; le riz vient de l’Amérique, etc. Le feuilleton et le journal tout entier ne me suffiraient pas pour donner la nomenclature de tous les fruits, de tous les légumes, de toutes les fleurs qui se sont heureusement acclimatés en France, véritable capitale du monde.
11 est d’autres productions qui ne vivent ici que dans les serres du jardin des Plantes de Paris. Je crois qu’une demi-tasse de café produite par les caféiers et sucrée par les cannes confiées à la direction de M. Neumann ne pourrait pas s’établir à moins de cinq cents francs; c’est pourquoi nous voyons tous les jours des navires qui vont chercher.
— pour le café au lait des portières parisiennes et pour le thé des petites-maîtresses, — le café et le sucre en Amérique, et les feuilles de l’arbuste chinois.
Rien de mieux; mais cependant il ne faudrait pas, en faveur de ces plantes étrangères, négliger et oublier les équivalents originaires de la France ou naturalisés chez nous. — Sans compter les abeilles qui nous donnent le miel et la cire, dont on se contentait avant d’avoii le jus de la canne pour sucre, et le cervelet des baleines pour faire la bougie, on sait tirer aujourd’hui du sucre de tout : des savants même ont fait récemment du sucre de lapin ; ils ont établi qu’en piquant d’une certaine façon un certain endroit du cerveau des lapins on changeait leur sang en sucre. — Un rapport sur ce sujet a été fait à l’Académie des sciences.
C’est quand je suis mécontent de la créature, surtout, que je contemple avec plaisir les bienfaits gratuits dont le Créateur a comblé l’homme en compensation de l’homme son semblable.
Une des choses qui me charment dans mon séjour au bord de la mer, c’est que l’on n’y peut pas mourir de faim, tandis que c’est très-facile ailleurs ; — chaque fois que la mer se retire et abandonne une
partie de son lit, elle offre aux riverains an iiWîrts de quoi apaiser leur faim : — * les crabes» les lépas et plusieurs autres coquillages; et beaucoup d’autres moissons gratuites que la Providence a réservées à ceux de ses enfants déshérités qui n’ont pas de terres. Il faut dire qu’on en laisse perdre beaucoup. — Ainsi, on id’a assuré que les Allemands âlmettt beaucoup lés limaçons , dont en France ne mangent que de personnes; tandis que les mômes Allë^ mands ont horreur des grenouilles, qiii passent ici pour un mets dëlibat. =- L'estomac prend des habitudes. — On m’a dit aussi que les PërSâUs abhorrent l’esturgeon, qué les Russes ne mangent ni aldse ni écrevisse, et que les Islandais ont une répügdahee invincible pour l’ânguille; — Dans certaines provinces de France, on mattge les couleuvres sous lë nom d’anguilles de haie ; — les Chinois mangent des nids d’oiseau les habitants des îles dfe la mer Pacifique considèrent les petits chiens comme un niets savoureux ; — on mange en beaucoup de pays la chair du cheval; — des gens qüi ont ttiatigé dit chat prétendent ne pas le distinguer dit lapin. — J’ai vu beaucoup de chasseurs manger du chat-huant dveb plaisir, et le comparer h un excellent poulet.
Sans parler de ces ressources un peu extrêmes,
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car tes fépognanees de l'estomac, ce viscère tyrannique dont nous sommeslods les esclaves, aonî souvent invincibles, — il est bien des choses perdues qui seraient d’une grande ressource pour les malheureux, de deux façons : d’abord en leur fournissant un aliment sain et agréable, ensuite en augmentant la quantité disponible des autres productions de tout ee que les pauvres et les riches mangeraient de celles dont je veux parler;
Sür ftos côtes des erivirons du Havre, de même que de l’autre côté de l'edu, sur les plages de la l)3«se Normandie,— et, sans aucun doute, sur presque tout 1e littoral, — lorsque la mer se retire, elle laisse k découvert le champ du pauvre,— c'est-k-dire qu’un certain nombre de plantes qui croissent au fond de la mer sont non-seulement comestibles comme certains végétaux de la terre, mais ont encore Une saveur aussi agréable que ceux-ci;
L’ulva lactuca, qui a un peu l’aspect de la laitue ordinaire, se mange crue ou cuite. — 11 en est de même de l’ulva lancéolata et de quelques autres; On ttiatige ainsi le fucus êaccharinus , le fucus palitiatus.
Plusieurs peuples de l'Asie font un grand usage
d'algues et de varechs ; — et les nids d’hirondelle, — ce mets si délicieux pour les Chinois , est composé , par l’hirondelle appelée salangane, avec des fucus et autres plantes marines.
Je n’ai pas mangé moi-même de ces diverses algues, et je n’en parle que par ouï-dire; — mais j’ai mangé plusieurs fois, et avec autant de plaisir qu’aucun légume terrestre, le plus commun de tous sur certaines parties de nos côtes, — la christe marine. — La criste marine a le goût à la fois des épinards et du pourpier, et se prépare de la même manière ; — il n'y a que quelques années qu’on s’avise d’en manger ; on en fait même, pour les marins, des conserves très-saines et moins coûteuses que les autres conserves de légumes, dont l'usage exerce une si heureuse influence sur la santé des équipages et des passagers dans les voyages de long cours ; mais très-peu de personnes récoltent, accommodent et mangent cette manne des grèves , — même entre celles qui très-souvent n’ont rien à manger que du pain, et parfois en quantité insuffisante, — et cependant il n’y a qu’à se baisser pour en prendre, comme on dit vulgairement; cet aliment, très-sain et très-agréable, est en si abondante quantité, que l’on pourrait le récolter avec une faux. J’ai entendu
affirmer que rien que sur les plages qui avoisinent le Havre on en pourrait recueillir de quoi nourrir pendant dix jours tout le département de la Seine- Inférieure.
Bien des riverains font sur ces mêmes grèves un travail rude et fatigant dont le résultat est tout au plus de nourrir eux et leur famille, et ne songent pas à ramasser la christe marine. Quand on en parle à quelques-uns d’entre eux, ils se fâchent et vous disent : « Pourquoi ne nous dites-vous pas de brouter l’herbe des champs, comme les animaux ? » C’est en vain qu’on leur explique que tous les hommes mangent de l’herbe ; que l’oseille, les épinards, les choux, les salades, etc., sont des herbes dont on mange les feuilles ; que les salsifis, les carottes, les navels, les pommes de terre sont des herbes dont on mange la racine ; que l’asperge est une herbe dont on mange le bourgeon ; que l'artichaut est une herbe dont on mange la fleur encore en bouton ; que les haricots et les pois sont des herbes dont on mange la graine : ils répètent que l'herbe n’est pas faite pour être mangée par des chrétiens. 11 n’y a que l’exemple qui pourrait amener les populations riveraines à ne pas fouler aux pieds cette richesse perdue, et il faudrait que cet exemple vînt des gens riches. Lors-
qn’em troutait tant de difficultés b établir Y usage alimentaire de la pomme de terre, il fallut, et eé rte fat pas sans influence^ qu’on répandit le bruit que le roi Louis XVI les aimait beaucoup et erf mangeait tous les jours. OU mit également à la mode, dans les coiffures des femmes, les fleurs Manches mi violettes, Selon les variétés de la pomme de terre.
Je fie considère pas la ebristé marine comme «ne conquête alimentaire dti prix de la pomnie de terre ; — mais, je le répète, c'est un aliment sain et agréable, et qui à sur la pomme de terre eet avantage, qtte cetbt qirf n'dfit ni terre ril argent tt’ont tfü’a la ramasser; — et, en attendant les améliorations dont je parlais au commencement de cet article, H faidralt ad moins üë pàs négliger de pareilles res* Sodrces.
Cependant, Il y a üHe circonstance qui devrait faire réfléchir sur ffiüiffientàtldri ati tndlns les farislelB. & ftahs îetrf ville, dont blette le Grand disait, — S uti autre point dé vue t « Si j'avais une ville pareille, jè la déduirais daiis la crainte qu’elle ne dévorât mon etflpife, S dans cette ville qui ne produit ni «ri chou ni tin pois, des calculs officiels établissent qu’il éiitfe où moyedne chaque joür, pour l'alimentation
de la ville, 2,774 voitures, — 190 bêtes de somme, 549 hottes et G1 paniers — chargés de denrées alimentaires, — et qu’il y a encore, par-ci par-là, des gens qui pourraient manger un peu plus sans avoir à craindre d’indigestion
A ALPHONSE TOÜSSENEL
Il serait facile, mon cher Toussenel, de trouver dan» les fleurs des arguments pour ce point de la doctrine de votre maître Fourier, qui enseigne la perfectibilité sans limite de ce monde.
Dans presque tout ce que l’homme a voulu arranger ou perfectionner de l’ouvrage primitif du Créateur, il a amoncelé des sottises; et un des grands progrès qu’ait à demander aujourd’hui la philosophie, ce serait, non pas l’acquisition des connaissances nouvelles, mais la perte ou la désuétude de la collection d’idées fausses que l’humanité a laborieusement amassées depuis l’origine des temps.
Mais il faut avouer que, pour ce qui est des fleurs, l’homme est entré réellement en collaboration avec le souverain Maître, et que sa collaboration n’a pas été malheureuse.
Ou plutôt, il semble que Dieu, dans les fleurs sauvages données à l’homme au commencement, lui ait fourni quelque chose de semblable à c l’argument » de discours, latin ou français, que l’on nous donnait à développer en rhétorique.
L’églantine des haies, avec ses cinq pétales, est devenue successivement, et sous la main de l’homme, la rose du roi, la chromatelle, le géant des batailles, et deux cents autres pierreries vivantes et parfumées ; je dis deux cents, car je n’admets pas ce nombre de trois mille roses qui encombrent les catalogue^ des jardiniers, lesquels semblent avoir voulu aussi faire des catalogua commodes roses, catalogues multiples, à fleurs pleines, à cent feuilles et doubles; ce qui, à l’égard des catalogues, est moins légitime et moins beau.
Depuis que Linné, ce grand botaniste, qui, par exception, aimait les fleurs, a enseigné les jjmours des plantes; depuis que les moines de Kresmünster ont appliqué avec succès, aux œillets, la fécondation arlifir cielle, l’homme a tellement enrichi et décoré sa demeure, qu’en considérant, d’autre part, l'accroissement de ses vices et de ses turpitudes, fl me paraît à peu près prouvé que bientôt il ne sera plus digne d’ha-
LES FLEUUS.
biter cet univers perfectionné, et que les races présentes n’auront été que des tapissiers chargés de préparer le monde pour une race meilleure et tout à fait différente de celles qui l’ont précédée.