A ALPHONSE DA RN A 13 LT
Chez presque tous nos anciens poètes, on voit donner au mois de mai le nom de mois des roses. Cette erreur provient de ce que très-longtemps on a pris chez les Grecs et chez les Latins des images toutes faites, et que nos premiers trouvères étaient du midi de la France.
En réalité, pour presque toute la France, le mois des roses est le mois de juin. Les roses du Bengale, les roses banks et une ou deux autres variétés fleurissent seules dans le mois de mai.
J 11 y a souvent lieu de s’étonner que les poètes paraissent fréquemment n’observer la nature que dans
les livres. Quelques-uns aussi, en parlant des fleurs, commettent des erreurs qui, entre autres torts, ont celui de nous avertir que le récit qui nous enchante n’est qu’une fiction. Ainsi, pour ne citer que ceux de nos écrivains dont le nom et le crime me reviennent maintenant à la mémoire, Jî . Alexandre Dumas citait, il y a quelques jours, des pêchers qui fleurissent à la fin de mai ; madame Sand a parlé de chrysanthèmes bleus ; M. de Balzac a décrit des azalées grimpant autour d’une maison ; M. Janin a cru voir des œillets bleus, et M. Rolle a vanté l'odeur enivrante des camellias. Avant eux, madame deGenlis avait parlé de roses vertes et de roses noires ; mais, sous le rapport des roses, il sera beaucoup pardonné à madame de Genlis, parce que c’est elle qui a apporté en France la première rose mousseuse, qu’on lui avait donnée en Angleterre.
. Ce n’est pas seulement des écrivains que les roses peuvent se plaindre; certains jardiniers et certains amateurs ont bien aussi, à leur égard, quelques reproches à se faire. Pour chercher des nouveautés et pour leur faire place, on a abandonné la culture des plus riches et des plus magnifiques roses. La rose à cent feuilles, la plus beiie de toutes les roses, est aujourd’hui exilée de presque tous les jardins d’ama-
teurs un peu difficiles. Pourquoi ? je vais vous le dire : elle ne remonte pas, elle ne fleurit qu’une fois par an. Depuis une douzaine d’années, les amateurs ont décidé que les roses devaient fleurir au moins deux fois chaque été. Je comprends parfaitement qu’on fasse un meilleur accueil aux roses dont la floraison se renouvelle ; mais du moins attendez , pour proscrire nos belles roses anciennes, que le semis vous en ait donné de semblables qui remontent. Loin de là, on a fait graduellement de cette qualité de plus la seule et unique qualité qu’on exige des roses. Quelque magnifique que soit le coloris d’une rose, quelque suave que soit son parfum, si elle ne remonte pas, on sourit dédaigneusement, on lève les épaules et on passe devant. Pourquoi n’exigez-vous pas que le lilas fleurisse deux fois? Les jardins ne sont-ils pas remplis de plantes qui n’ont qu’une floraison par année? C’est même la très-grande majorité des planâtes. Ce n’est pas tout: la qualité de remonter étant devenue la première, l’unique qualité des roses, pour le plus grand nombre des jardiniers et des amateurs, on a permis aux roses qui remontent toutes sortes de licences. Dans la collection des nouvelles roses remontantes, le plus grand nombre, n’a pas d’odeur, beaucoup sont loin d'avoir les belles formes et le
riche coloris des exilées qu’elles ont remplacées. Eh bien , j’avoue hautement que j’aime mieux une belle rose qui ne fleurit qu’une fois, qu’une rose médiocre qui fleurit deux fois; j’aime mieux une rose qui fleurit une fois en exhalant un suave parfum, qu’une rose qui fleurit plusieurs fois sans odeur. De progrès en progrès, si on laisse faire certains amateurs, on finira par former une collection de roses perpétuelles... en papier. Et encore, dans le nombre ipfini des roses dites remontantes, combien y en a-tr il qui aient en réalité plusieurs floraisons? La plupart ne sont belles que la première fois qu’elles fleurissent, et donnent à l’automne des fleurs rachitiques, déchirées, avortées; d’autres, au contraire, n’ont au mois de juin qu’une floraison insignifiante, et fleurissent sérieusement au mois de septembre. Pour ne parler que d’une très-belle et récente rose, comment la rose de la reine remonte-t-elle ? Cette énorme fleur, ce magnifique chou rose, étale avec orgueil ses mille pétales au mois de juin ; mais ensuite elle ne donne plus que quelques fleurs médiocrement belles et de petites dimensions pendant le reste de la saison. On peut dire qu’elle fleurit une fois et demie. Avec la plupart des roses dites remontantes, le plus sage est de supprimer par le pincement les boutons
LES FLEURS. il*
de la première floraison, et alors on a de belles roses h la seconde.
Sur certains catalogues, on compte trois mille roses ; ceci a besoin d’explications :
4° Beaucoup de roses ont reçu autant de noms (pie les princesses espagnoles. Un jardinier OU un amateur voit sortir de ses semis une rose qui lui est inconnue; il la déclare nouvelle, lui donne un nom, et la voila lancée. Quelquefois cette même rose a été trouvée par deux ou trois autres jardiniers.
2° On accepte comme variété quelquefois un accident. Telle rose fleurissant à l’ombre ou au soleil, végétant dans une terre forte ou dans un terrain sablonneux, présente aux yeux des différences avec la même rose nourrie dans un autre sol, épanouie à une autre exposition.
5* Vous semez, par exemple, des grains de la rose du roi; il vous vient une rose plus pâle, moins* double, sans odeur, en un mot inférieure en tout point à la rose du roi ; n’importe, c’est une nouvelle variété obtenue, c’est un gain, et on la met dans le commerce.
Hélas I le commerce ! Les épiciers ont commencé par altérer le café, puis ils y ont mêlé de la chicorée, puis ils l'ont supprimé et ont vendu de la chicorée
seule. Ce n’était rien : aujourd’hui on vend de la fausse chicorée!
Parmi les jardiniers commerçants, on compte un assez grand nombre d’honnêtes gens, parce qu’on trouvera toujours plus d’honnêteté dans un état qu’aime celui qui l’exerce et où il met sa gloire et trouve ses plaisirs, que dans un état que l’on fait sans goût, uniquement pour gagner de l’argent. Il serait de l’intérêt des jardiniers et des amateurs que l’on apportât plus de sévérité dans l’admission des plantes nouvelles.
Je comptais vous donner aujourd’hui une liste des cent plus belles roses ; c’est tout ce qu’en peut contenir un petit jardin. Il a fleuri de si bonnes choses pour moi dans un certain petit jardin, qu’aujourd’hui que j’en ai un un peu plus étendu j’ai gardé un grand culte et un grand respect pour ies petits jardins.
J’ai si longtemps aimé
Un tout petit jardin sentant le renfermé.
En général, ceux qui ont de grands jardins ont d’autres luxes et d’autres plaisirs. Le possesseur du petit jardin souvent n’a que son jardin; c’est toute sa richesse, toute sa joie, tout son orgueil. Ceux qui
ont des jardins plus grands doubleront, décupleront les roses qui leur plairont le plus. — J’aime mieux dix fois cent belles roses que mille roses dont les deux tiers seraient médiocres. — Mais je suis obligé d’ajourner cette liste à un autre article — je ne puis prendre sur moi une telle décision — et c’est en concile œcuménique de jardiniers que cette famille aristocratique sera proclamée.
Beaucoup de personnes demandent : Comment trouve-t-on de nouvelles variétés de roses? — On répond : Par le semis. — Mais, ajoutent ces questionneuses comment se fait-il que les graines d’une rose ne produisent pas des roses semblables à leur mère?
Je dois m’arrêter ici pour faire remarquer que beaucoup de ceux qui lisent ceci en savent autant et plus que moi, — que je prie les savants de ne pas s’offenser de ce que je parle des choses qu’ils savent. — J ai d’ailleurs soin de supposer que ce sont des Jeromes qui m’adressent ces questions, et elles ont presque toutes assez d’esprit pour ne pas mettre leur gloire et leur puissance à être savantes. J’en sais même qui ont appris beaucoup de choses, qui les savent très-bien, et qui cachent ce qu’elles ont appris avec un soin qui ressemble «à la pudeur.
Le plus grand charme des femmes est d’être
m LES FLEURS,
femmes. Quelques-unes de ce temps-ci, Voyant que les hommes s'efféminaient et se rapprochaient d’elles, ont cru bien faire de se rapprocher des hommes en devenant des viragos, en s'habillant en hommes, en fumant et en secouant vigoureusement la main des hommes qui, autrefois, baisaient respectueusement la leur. Ces femmes se trompent lourdement. Une femme d’esprit n’avouera jamais qu’elle est savante, qu’elle est forte, qu’elle est brave. Une femme d’esprit à laquelle la nature a fait le mauvais tour de la créer intrépide exagère sa timidité autant que l’homme exagère son courage. Ce qui n’empêche pas que les gens qui regardent de près savent bien qu’au fond les femmes sont plus braves que les hommes. Revenons aux roses.
Prenez une rose simple ; au centre des cinq pétales dont elle est modestement ornée, vous voyez de petits filets surmontés d’une houppe jaune ; ce sont les étamines. Au centre des étamines est un petit œuf^ vert surmonté d’un filet sans houppe jaune ; l’œuf est l’ovaire, le filet est le pistil ; l’ovaire et le pistil composent l’organe femelle, c’est-ii-dire la petite nymphe qui habite la rose. Les étamines, chargées d’une féconde poussière jaune, sont des amants empressés qui entourent la nymphe. Quand les pétales
Digitizèdby L.oogie
de la rose tombent, vous voyez l'ovaire grossir, devenir jaune, puis écarlate, puis mûrir, pourrir, tomber sur terre et laisser échapper des graines qu’il renferme enveloppées dans une sorte de coton rude. Au moment où une rose s’épanouit, coupez et enlevez les étamines, l’ovaire ne grossira pas et les graines qu’il contient se dessécheront.
Une rose double est une rose chez laquelle une partie des étamines s’est changée en pétales ; si la rose est tout h fait double, c’est-à-dire s’il ne reste aucune étamine cachée sous les pétales, la rose ne peut plus produire de graines.
Une rose qui serait seule dans un jardin vitré ne reproduirait par ses graines que des fleurs semblables à elle. Mais il suffit, dans un parterre ou dans un jardin, que l’air porte quelques grains de la petite poussière jaune des étamines d’une autre rose ; il suffit qu’une abeille, faisant ses provisions, après s’être roulée dans une rose, aille se rouler dans une autre chargée du pollen des étamines de la première, pour qu’il arrive à peu près ce qui arrive quand un blanc épouse une négresse ; je dis à peu près, caries petits de la rose ne seront pas tous mulâtres, c’està-dire ne présenteront paL tous un mélange des deux roses : si l’une des deux est blanche et l’autre rose,
des graines qu’elles donneront il proviendra des roses semblables à toutes deux et des roses qui présenteront divers mélanges de leurs formes et de leurs couleurs.C’estLinnéequi a découvert que les plantes et les fleurs avaient deux sexes comme tous les animaux. Des moines allemands ont imaginé la fécondation artificielle, c’est-à-dire de porter sur le pistil d’une fleur la poussière des étamines d’une autre fleur d’une variété différente, mais de la même espèce, sans confier au hasard et aux caprices du vent et des insectes cette admirable opération.
C’est avec intention que je disais tout à l’heure que la fécondation ne s’opérait qu’entre plantes de la même espèce ; s’il y a des exceptions, il n’y en a guère, et je ne les connais pas.
M. Desprez, qui est mort il y a peu de temps, était un célèbre cultivateur de roses. C’est de ses semis qu’est venue cette belle rose couleur de cuivre, qu’on appelle noisette-Desprez, et un assez grand nombre d’autres bonnes plantes. M. Desprez, comme beaucoup d’autres, cherchait la rose bleue ; il avait réuni dans son jardin d’Yèbles à peu près toutes les plantes bleues connues, et regardait avec joie les abeilles porter le pollen de ces fleurs bleues dans les roses où elles allaient compléter leur provision. Cette tenta-
LES FLEURS, tive devait être et a été sans résultat. Je ne crois pas que dans les semis nombreux obtenus par M. Desprez il y ait des fleurs même violettes.
A propos de bleu, il faut se défier de l’épithète de bleu, appliquée à une plante sur les catalogues. J’ai dû, il y a déjà longtemps, faire admettre dans la langue horticulturale une couleur qui n'est pas dans le prisme, et que ne connaissent pas les peintres. Au bleu de Prusse, au bleu d’outremer, au bleu de roi» devenu bleu de France, j’ai ajouté le bleu de jardinier : c’est une couleur qui commence à l’amarante et finit au violet, et quelquefois au brun.
A propos de fleurs bleues, j’en cultive deux que je ne rencontre jamais dans les jardins, qui sont fort jolies, et qui ont en outre le mérite d’être franchement bleues , ce qui est assez rare : l’une est la commélïne tubéreuse » dont l’aspect est celui d’une éphémère de Virginie, à fleurs bleu-de-ciel l’autre est le plumbago I arpent œ , qui porte des ombelles de fleurs d’un magnifique bleu sombre. Ces deux plantes sont de pleine terre, pourvu qu’on les recouvre pendant l’hiver, où la comméline disparaît entièrement, de quelques poignées de feuilles sèches.
Revenons encore une fois aux roses. L’exposition du Luxembourg a été brillante, sans présenter ce-
pendant de nouveautés bien remarquables. Entre les roses qui ne sont pas encore très-répandues, il faut citer le géant-des-batailles. C’est de toutes les roses celle qui présente aux yeux la plus splendide et la plus éclatante nuance de rouge, et la rose persian yellow , jaune de Perse.
C’est une fleur d’un jaune éclatant, passablement pleine, très-vigoureuse, et dont les rameaux sont chargés de fleurs.
Quelque belle que soit la rose jaune de Perse, elle ne l’est cependant pas autant que l’ancienne rose jaune à cent feuilles ; mais celle-ci a le défaut de fleurir rarement bien, et de ne présenter guère que des roses avortées.
C’est une des quatre roses qu’on connaissait sous Louis XIV (la rose à cent feuilles, la rose blanche, la rose des quatre saisons, la rose jaune).
Il y a quelques moyeus de faire fleurir la rose jaune ; les extrémités des rameaux où les boutons à fleurs sont très -nombreux sont grêles et ne peuvent livrer passage à une quantité suffisante de sève pour l’épanouissement des fleurs. Il s’agit donc de ne laisser à chaque brindille chargée de boutons qu’un nombre qüe la sève puisse alimenter. Sur un rosier un peu vigoureux, il y a au moins cent boutons ;
n’eu laissez que quinze, vous aurez une dizaine de belles fleurs parfaitement épanouies, si surtout yous plantez vos rosiers au pied d’un mur.
M. Oudin de Lisieux m’a envoyé un rosier obtenu par un horticulteur de Normandie, et auquel cet horticulteur, dont j’ai le regret de ne pas savoir le nom, a bien voulu donner mon nom. Malheureusement je n’étais pas chez moi lorsque cette rose a fleuri ; mon jardinier m’écrit qu’elle est très-belle.
Du temps du parlement, les ducs et pairs, dit Sauvai, fussent-ils princes ou fils de France, étaient obligés, au printemps qui suivait leur nomination, de présenter des roses au parlement. — Cela s’appelait la cérémonie des roses. Le pair ou prince qui présentait ces roses faisait joncher d’herbes et de fleurs toutes les chambres du parlement, et, avant l’audience, donnait un magnifique déjeuner. Il venait ensuite dans chaque chambre, faisant porter devant lui un grand bassin d’argent plein de bouquets de roses et d’œillets.
Le parlement ordonna, le 17 juin 1541, que Louis de Bourbon-Montpensier, créé duc et pair en février 1538, lui présenterait des roses avant François de Clèves. créé duc de Nevers et pair au mois de janvier de la même année 1 538
On ignore l’origine de cette gracieuse cérémonie ; on ignore de même le temps et la cause de son aoolition. On trouve que François, duc d’Alençon, fils de Henri II, s’y soumit vers l’an 1580.
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A LÉON GATAYES
Il y a quelques jours, la gracieuse directrice de la Gazette rose, en promulguant les arrêts de la mode,** parlait d’une parure de la princesse Clotilde, — à je ne sais quelle fête donnée aux Tuileries.
J’ai été mélancoliquement impressionné de cette description.
Voici, en effet, ce que dit madame de Renneville :
« Laissez-moi vous dire la fraîche et coquette toilette que la princesse Clotilde portait dans l’un des derniers grands bals costumés.
> Elle personnifiait la rose.
» Sa coiffure se composait d’une grosse rose placée au
milieu du front, d’une semblable rose par derrière, de deux roses de côié, d’une aigrette de boutons de rose, et de deux branches flexibles de boutons et de feuillage, pleurant sur les épaules.
» Le collier était en boutons de rose, ainsi que les bracelets.
» La robe, de tulle rose, ressemblait à un buisson de roses.
» Tout autour grimpaient de longues traînées de boulons et de feuillages, et, presque à mi-jupe, se déroulait un feston arrondi de grosses roses épanouies. Le corsage n’était que roses et boulons admirablement imités. »
Des fleurs artificielles a celle -jeune princesse, née et nourrie sous l’ombrage d’orangers, au doux pays des roses, aux lieux où les anémones, les renoncules et les tulipes sont des fleurs sauvages f — où l'hiver se reconnaît à ceci, que c'est la saison des violettes et Ta floraison des amandiers ! O fille du brave, du loyal "Victor-Emmanuel ! quel changement pour vous, quel triste étonnement a dû être le vôtre, lorsqu’on vous a présenté des chiffons coloriés, en vous disant : * Voici des fleurs, — les fleurs de Ta saison ; — ce ciel gris n’en produit pas d’autres pendant les rigueurs de l’hiver î »
Vous avez dû vous écrier, — comme Iphigénie en Aulide :
Ciel! p u ur Uul de rigueurs, de cyioi suis-je coupable?
LES FLEUUS.
Car il ne faut pas croire que h princesse Cloliltle oublie son pays. La même Gazette rose dit :
c Au bal costumé du ministre d’État, la princesse Clotilde avait un costume de paysanne sarde qui lui seyait à ravir. »