JOURNAL DE MARGUERITE
« Ma tante Clémence a raison, — je suis à lui, — ses lèvres ont pressé les miennes; — je ne puis sans honte et sans infamie appartenir à un autre. Je suis à lui I j’ignore s’il est possible qu’il soit aussi heureux de me posséder que je suis heureuse d’étre à lui. Je ne permettrai pas au temps et aux obstacles de retarder ce bonheur ineflable que j’éprouve d’étreàlui. De ce jour, ma vie tout entière lui appartient, — decejour, sijen’ai pas toutes les félicités de l’épouse, j’en commence tous les devoirs; — de ce jour, toutes mes, actions , toutes mes, pensées sont à lui, — et comme je neveux pas qu’il en perde rien , ni que je perde rien moi-même du bonheur que j’en éprouve, j’écrirai chaque soir — tout ce que j’aurai fait, — tout ce que j’aurai dit, — tout ce que j’aurai pensé dans la journée.
» Le jour où jCiSerai sa femme aux yeux du monde comme je la suis aujourd’hui à mes yeux, — je lui donnerai ces cahiers ; — je lui rendrai compte de toute ma vie depuis le jour où elle lui appartient; — je n’ose rfui, demander d’en faire autant de son côté, mais peutêtre a-t-il la même idée que moi, — tCt au môme inâtant;.— je n’en serais nullement étonnée.»
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« J’ai vu aujourd’hui mon amie Émilie Vareslein elle m’a fait sa visite de noce* elle était dans une parure éblouissante, mais il me semble que le jour où je serai aux yeux du monde la femme de Raoul, — j’aurai sur le front quelque chose de plus beau et de plus riche — que les plumes et les diamants, — ce sera l’auréole d’une sainte félicité, — d’un amour pur et innocent.— Tout le monde la félicite, la trouve heureuse, l’envie et la hait un peu , — parce qu’elle a épousé un homme très-riche, — un homme qu’elle ne connaissait pas, — qu’elle n’aimait pas. Je me suis au contraire sentie la prendre en grande pitié ; — il y a dans sa situation, selon la manière dont je le sens, — quelque chose de si triste, qu’il cache un peu ce qu’il y a de honteux. — Eh quoi ! — je rougis, je tremble, j’ai peur, j’ai envie de pleurer, — lorsque Raoul, que j’aime de toute la force de mon âme, — m’a pressé la main.
» Eh quoi 1 après ce baiser qui a scellé notre union, — j’ai pleuré — et j’ai été «si heureuse! et c’est sans honte, sans terreur, — qu’Émilie s’est donnée à un homme qu’elle n’aime pas! — J’ai pitié d’elle, mais je ne l’aime pas; — je ne la verrai plus; heureusement qu’elle se croit heureuse et qu’elle n’a pas besoin de moi, — cela me met à mon aise, — je ne la reverrai plus. »
« U est venu ce soir ; — nous avons passé toute la soirée ensemble, — mes tantes, mon oncle Desfossés,' — mon père, Alice ; — tout le monde l’aime et le traite comme s’il était déjà de la famille. — Que je les aime
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d’étre ainsi pour lui ! — que je leur suis reconnaissante ! — J’ai donné à mon frère un beau portefeuille et à Alice un sac de bonbons; — j’ai embrassé mes tantes avec tendresse; — il m’a semblé que mon oncle Desfossés n’était pas tout à fait insupportable ; — pour ma tante Clémence, c’est notre Providence ; — elle est si parfaite poumons, que j’oublie de la remercier et que je suis ingrate ; — elle est si heureuse de faire le bien, qu’on ne sait vraiment si on lui doit quelque chose pour cela, et si ce n’est pas d’elle ]que doivent venir les remercîments. »
« Une chose que je ne comprends pas, c’est le peu de chagrin que me donne son départ lorsque la soirée du dimanche est finie; — je dois cependant être au moins huit jours sans le revoir... mais j’ai une si grande foi en lui !... je suis si sûre de nous et de notre bonheur I
— D’ailleurs, je suis si heureuse rien que de l’aimer!
— Et quand je pense qu’il m’aime ! — quand je pense
que je lui appartiens! O mon Dieu! je vous remercie, mon Dieu ! Il ne manque à mon bonheur que d j x'en croire digne. » »
« J’ai travaillé et cousu aujourd’hui touU,// journée;
— cela m’a fait penser à notre ménage, — à - es devoirs charmants, à ces soins si doux que j’aurai à prendre.
— Je couds, — je ne lis plus. — Que lirais-je? — Tout ce qui n’est pas mon amour ne m’intéresse plus. — Les livres où il est question d’amour me mécontentent toujoui’s ; — nuiie part je ne le vois comme je l’éprouve.
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— Dans certains livres il est question de joies; etdc' bonheurs, et de peines, que je ne*comprends pas et qui* m’épouvantent; dans les autres, — l’amour est un crime, — il faut en avoir honte et l’éviter. — Et quand’ je lis dans mon cœur — j’y vois tout autre chose : l’amour pour moi est une passion douce et sainte quime rend meilleure, qui me fait douces toutes les vertus et riants tous les devoirs; — les forces de mon âme me paraissent plus que doublées, — j’appartiens tout* entière à Raoul ; je lui consacre tout mon amour. — Et cependant il me semble que sans lui rien retrancher ni de moi ni de mon cœur, il me semble que j’aime les autres davantage. — Je suis plus respectueuse envers mon père; — j’ai retranché quelque chose de ma toi*< lette pour le donner aux pauvres; — je suis pluspatiente avec les domestiques ; — mon affection pour ma sœur Alice — a pris tout le sérieux, toute la sainteté dè l’amour maternel. Aucun de mes devoirs ne me coûte à remplir, chacun d’eux m’est devenu un bonheur,
— et je regrette presque de n’en pas découvrir de nouveaux; — je prie Dieu avec joie, avec efiFusion, — j’ose lui parler de Raoul, tant je sens mon amour pur et vertueux. »
« Nous voici à ***. — Ma tante et Alice se sont endormies, — je vais dire bonsoir à mon Raoul. — Que son beau visage était pâle et abattu — avant-hier quand la diligence qui nous emportait a commencé à se mettre en mouvement. — O mon Dieu I — donnez-lui une part* de la sécurité qui est dans mon cœur ; je ne sens pas
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cette séparation aussi douloureusement que je l’avais imaginé, — il y a tant de moi qui reste avec lui — que cela ne peut s’appeler tout à fait une séparation, — et puis il y a quelque chose que la distance ne peut m’enlever, — c’est le bonheur de sentir que je l’aime, — et que je l’aime si unicpiement, — de sentir que mon amour est tel qu’il peut servir à exprimer en un seul mot tous les devoirs et toutes les vertus. — Dimanche cependant sera bien triste, — mais ma tante Clémence lui écrira de façon que sa lettre lui parvienne ce jour-là. — Il lira une lettre venant d’ici, — une lettre écrite avec celte plume dont je me sers. — J’y joindrai une de ces petites violettes blanches — que j’ai découvertes derrière la maison de mon oncle Bastien. — Chère petite fleur! tu lui porteras toutes mes tendresses, — tu resteras dans mon sein jusqu’à aprèsdemain, — tu lui arriveras toute desséchée. — Te demandera-t-il tout ce que je te confie pour lui? »
« Voilà, mon beau neveu, reprenait ici la tante Clémence, voilà tout ce que ma conscience me permet de copier du manuscrit de votre Rfargucrite. — Heureux, heureux Raoul! — Quel trésor que l’âme de cette douce vierge!. — Je vous aime bien, Raoul, — je vous crois toutes sortes de vertus et de hautes qualités, — je vous «rois bien au-dessus du vulgaire des hommes, je vous crois honnête, — intrépide , — constant , — et par moments je me demande si vous êtes digne de Marguerite.
•» Adieu. Votre vieille tote radote un peu, — mais
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pensez que si je n’aî pas fait le bonheur de Marguerite,
— j’ai tué cette malheureuse enfant; — pensez que je vous ai confié sa vie. — Si vous avez quelque chose de bon que je ne connaisse pas, ayez soin de me le faire savoir, montrez-moi tout ce qu’il y a de grand et d’élevé dans votre cœur, — rassurez-moi, — promcUez-moi le bonheur de ma sainte amoureuse, — prouvez-moi que mes inquiétudes scMiVdes folies, — que je n’ai pas le sens commun, — que je suis une vieille folle de m’alarmer jusqu’à la terreur... Malgré tout cela, ne m^écrivez pas avant d’avoir reçu une seconde lettre de moi. — Il est probable que ce n’est pas ici que je recevrai de vos nouvelles : — nous n’avons rien à faire ici,
— et nous nous y ennuyons mortellement.
)> Clémence. »
Raoul se jeta à genoux — et confondit Dieu et Mar- ‘‘guerite dans ses actions de grâces et dans ses adorations. — Il cria tout haut en serrant ses deux mains jointes : — Quel bonheur ! quel bonheur ! — Il prit la petite violette blanche et la couvrit de baisers; — puis il pensa qu’il devait faire, comme Marguerite, un journal exact et minutieux de ses actions et de ses pensées.
— C’était un moyen de se rapprocher d’elle, — dépasser avec elle toutes ses soirées; — il croirait lui parler de ses espérances, de ses chagrins, de ses découragements. — Plus tard, quand ils seront mariés, il lui lira ses cahiers ; — leur bonheur s’augmentera des peines et des anxiétés du passé. — Ces récits seront la pluie qui bat sur les vitres pendant que le voyageur est à
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l’abri, — devant un bon feu et un bon souper. — Par moments il pense comme la tante Clémence, qu’il est indigne de cette chaste et charmante fille. — Mais en songeant à elle, son cœur est si plein d’un noble enthousiasme, il se sent si résolu, si fort, — qu’il devient fier de lui-même, — et se dit avec un indicible bonheur : — Oui, je la mérite, oui, je suis^ digne d’elle et de son amour.
Il descend pour aller acheter un cahier sur lequel il commencera son journal. — Gomme il rentre chez lui, il trouve Mandron qui l’attend. — Mandron lui demande ce qu’il veut faire de ce cahier ; — mais il semble à Raoul que ce serait profaner sa chaste fiancée que de rien dire à Mandron qui eût à elle un rapport môme indirect. — Au lieu de répondre, il demande à Mandron pourquoi il s’est enfui si vite l’autre soir de chez M. Seeburg. Mandron a sans doute aussi ses raisons pour ne . pas répondre à cette question.
— Dis donc, Raoul, est-ce que tu sors?
— Je n’en sais rien... Pourquoi cette question?
— Et si tu sors, mettras-tu ton manteau... le manteau que t’a fait M. Seeburg?...
— Cela dépendra du froid.
— Oh I il ne fait pas froid du tout... alors tu ne le mettras pas, et tu vas me le prêter.
— Pourquoi faire, puisque tu dis qu’il ne fait pas froid? — S’il fait froid, je le mets ; s’il ne fait pas froid, tu n’en as pas plus besoin que moi... Mais, ajoute Raoul en souriant, tu sais bien que ce dilemme est une plaisanterie ; — si tu as besoin de mon manteau, prends-Ie.
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— Merci,, je te dirarpourqiioi une* autre fois;
— Quand tu: voudras;.
Mandron prend le.manteau, se drape dedans^ cherche^ nne glace pourvoir si cela va bien, et s’écrie :
— Comment I pas de glace, mon pauvre Deslogesi' — enfin, c’est égal). — je te rapporterai^le manteau demain.
Mandron parti, Raoul s’occupe de son journal, — il> met. sur la première page,, en manière d’épigraphe, cette phrase de Marguerite : Je lui rendrai compte de « toute/na vie depuis le jour oiielle lui appartient. » Puis,' ayantifiîé la violette blanche avec de la cire; il écrit •
« Quel est ce jour?— Il est des moments oùdbme^ semble que dans toute ma vie je n’ai eu ni une tristesse ni une joie quine l’ait eue pourobjet, môme avant que^ je l’eusse rencontrée.. — Ces tristesses vagues,. — ces^. joies sans [causes apparentes,, que j’éprouvais jusqu^àt en verser des\ larmes au retour, du printemps) — n*éiait>ce paa déjà la douleuride l’absence, la joie de^ l’espoir? — estKîe que je. ne préparais pas- mou âme-à l’aimer? — est-ce que je.n’amassais pas d’avance dxtttrésors d’amour pour quand :je la rencontrerais? ‘ — Je suis sûr que là fleur/des?champs que' je cueülaisv que je regardais avec attendrissement,, était ime fleur sorr, laqudle elle avait marché, — ou qu’elle avait mise dans ses cheveux. Quand j’errais dans les bois, — quand moiEi imagination' se laissait^ doucement, bercer par le bmi^ du vent' dans les feuilles; — qui formaient sur ma tèt&^ uæ^magnifi qcffi; tente verte^-— lorsque j’a^irms lepan^ ^
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fum du chèvrefeuille des bois, . et que j’écoutais des chansons des oiseaux, — il me survenait dans ce plaisir quelque chose d’amer, dans cette heureuse rêverie quelque chose de triste; — c’est qu’il y avait sous la tente verte formée par les arbres ime place vide à côté de moi, — c’est qu’elle n’était pas là, — c’est . que je la désirais, c’est que je l’invoquais, quoique je me l’eusse jamais vue, et que j’ignorasse où elle était et même si elle existait. — Je crois que l’air embaumé qui rafraîchissait mon visage pendant les soirées d’été venait de l’endroit qu’elle habitait, et s’était parfumé dans ^es cheveux; — jeicrois que toutes les choses pour lesquelles j’éprouvais de la répugnance m’éloignaient . d?elle à mon insu; — je crois que celles que je faisais avec plaisir étaient des < circonstances; nécessaires pour que je la rencontrasse un jour. »
■ Deux jours après CaUxte .rapporta le manteau , — puis il revint l’emprunter deux autres jours plus tard et le rapporta, également.
— Mais, dit Raoul, est^ce que .tu.a’aspas de manteau?...
— Si... si fait, répondit Calkte, mais c’est que c’est < pour me glisser le soir dans une maison où je ne veux ,pas.ëtre recoimu. ... chez une femme. . . On a vu souvent :mon manteau... et le tien me déguise.
,La vérité est que Mandron, qui se piquait d’être fort au billard et qui y jouait d’assez fortes sommes, n’avait pas été aussi heureux à beaucoup près, depuis .une (semaine que chez M. Seeburg ; — non-seulement il avait
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’ perdu son argent, . filais pour tâcher de regagner ce qu’il ^avhit perdu, il avait vendu son manteau et presque tous ses habits. — D’autre part il s’était, peu de temps auparavant, fait donner par son père l’argent d’un manteau et d’un habit que lui avait faits M. Seeburg, et qu’il n’avait pas payés, — argent qui lui avait également glissé entre les doigts. — Il ne pouvait donc se présenter chez ses parents sans une mise un peu opulente, — et c’était pour aller dîner chez eux , devoir qu’il leur rendait assez souvent depuis quelque temps par économie, — qu’il empruntait le manteau de Raoul.
La mère de Calixte rencontra un jour Raoul couvert de son propre manteau.
— Eh quoi ! dit-elle à son fils, me suis-je trompée ou ai-je réellement vu au petit Desloges un manteau pareil au tien ? si ce n’est que celui qu’il portait m’a paru plus grand et d’un plus beau drap.
— Vous avez bien vu sur un point, ma mère, reprît Mandron, mais vous vous êtes trompée sur un autre : —le manteau que vous avez vu sur les épaules de Raoul n’est autre que le mien que je lui prête quelquefois.
— Pourquoi lui prêtes-tu ton manteau?
— Pour lui faire plaisir.
— Tu as tort... chacun doit garder ce qui lui appaN lient. Ce petit jeune homme a bien besoin de se .donner des airs d’homme à manteau ! — c’est bien la peine que nous nous fassions des privations, moi et ton père, qui devrait se reposer et qui travaille autant que dans le commencement de notre mariage, — pour que ce soit M. Raoul Desloges qui 'porte manteau.
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Quelques jours après,’ madame Mandron se trouva dans une maison pour recevoir une note donnée pai son mari. — Dans celte maison était Raoul, qui y donnait des leçons à Tenfant. Madame Mandron, après avoir fini ses comptes, s’était assise — et causait un brin, — lorsque Raoul entra ; — il salua la mai tressa de la maison et aussi madame Mandron, — puis il jeta négligemment son manteau sur une chaise, — et se plaça b une table avec son disciple. Madame Mandron, tout en continuant de causer, avait les yeux sur le manteau, qu’elle avait parfaitement reconnu. — Elle causait encore, mais elle répondait hors de propos ou ne répondait pas aux questions; — enfin, n’y pouvant plus tenir, elle se leva et alla relever un pan du manteau qui traînait par terre. Peu de temps après, il entra une autre personne. Raoul pensa qu’on aurait sans doute besoin d’une chaise de plus, il ôta le manteau de celle qu’il couvrait et le mit sur une console. — Madame Mandron, cette fois, se précipita pour voir si la console était propre, — pour relever encore un morceau du manteau qui traînait à terre, — et secouer la poussière qui s’y était attachée. — Raoul, cette fois, s’en aperçut, et la remercia. — La leçon était presque terminée, et l’enfant faisait semblant de chercher un autre devoir qu’il n’avait pas fait. — Madame Mandron saisit cet intervalle pour entrer en conversation avec Raoul.
— Est-ce que vous trouvez qu’il feit froid, monsieur Desloges? dit-elle.
— Un peu, madame,
— Je croyais que vous n’étiez pas frileux... Et par
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un temps comme celui qu’il fait aujourd’hui, îl vous faut un manteau!... Je suis sûre quUl va pleuvoir, et le manteau sera mouillé.
— Qu’estrce que cela fait?
— Mais, au contraire, monsieur Desloges, c’est que je trouve que cela fait beaucoup. Comment ! un manteau tout neuf...
— Ma foi, madame, mon opinion est qu’un manteau doit me garantir des mauvais temps, et qu’il doit faire son état de manteau... Il perdra un peu de lustre, mais il recevra la pluie.
Madame Mandron s’en alla fort irritée, et en rentrant elle dit à son mari :
— Galixte abien tort de prêter son manteau au petit Desloges... Je l’ai rencontré tantôt, monsieur se promenait avec; on aurait dit un épicier en gros; — il le jette sur les chaises, il le laisse traîner que cela fait pitié. — Le pauvre manteau ne tardera pas à être «msommé. Et c’est bien pour faire de l’embarras, car il ne faisait pas froid. — J’avais envie de le lui arracher de dessus les épaules, surtout quand il a eu l’aplomb de me dire ; «Il faut qu’un manteau fasse son métier; il perdra un peu de lustre, mais il me garantira de la pluie. » Ce n’est pas assez qu’on use à deux le man' teau de Calixte, il faut encore V abîmer de pluie et dà poussière.
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‘“xil
M. Seeburg vint un matin frapper chez Raoul.
— Oe m’apporte ni habits ni mémoire, dit-il, c’est imo petite’ visite d’ami/ie»que je vous fais. Le hasard m’a fait entrer dans votre' maison, et je n’ai -pas vnulu en sortir sans monter vous dire^bonjour.
— Avez-vous ici quelque iclient? demanda Raoul, ~ en ce cas je souhaite que ce soit une meilleure prati-
• que que moi. — M.îSeeburgiparut ne pas comprendre *»cette question, qui avait pour but de rendre un peu de
leur vérité aux -relations qui existaient entre lui et “'^Raoul Desloges, >et «que ile mot de wisite d’amitié îpalaissait tendre à déplacer complètement; il ne vit que ‘le sens littéral de la phrase, et iLrépondit : — Non... la dernière fois que je suis venu, j’ai aperçu un apparte- ^ment à louer, et comme j’en.cherche un, je suis venu ^ir celui-ci.
— Vous déménagez?
— ^ Pas tout à fait... Je garderai là-bas mesrateliers..; Je^eux avoir mon logement aileurs... L’éducation que je (donne à mes enfants ne les rend gas propres à vivre
* au milieu des ouvriers; les connaissances que j’ai et ' ijue je fais tous les jours ne^peuvent venir chez im tailleur. — Quand mon logement sera séparé de mes ate-
Tliersj — '^je serai, pour ceux qui le voudront bien, M. Seeburg, ' bourgeois à‘Son« aise, ou tout au moins un
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estimable négociant, «-vogue qui ne peut subsister quand on est dans une maison au-dessus de laquelle on a vu en lettres d’or grandes comme un enfant ;
SEEBURG, TAILLEUR.
Mais le logement que j’ai tu ici ne me convient pas, — il y aurait trop de dépenses à y faire pour le rendre habitable. — Adieu. . . à tantôt.
A l’heure de la leçon, Raoul apprit que le propriétaire de la maison était allé trouver' M. Seeburg et lui avait offert de partager les dépenses qu’entraîneraient les réparations de l’appartement qu’avait vu M. Seeburg.
— Ils avaient pris rendez-vous pour le lendemain à l’appartement, où devait se trouver également l’architecte et le peintre qui feraient un devis approximatif de ces dépenses.
— Nous allons donc demeurer dans la môme maison? dit Esther à Raoul.
— Monsieur Desloges, dit le père, nous irons là-bas le matin, — et si vous voulez, vous reviendrez ici avec nous pour la leçon d’Alfred et d’Esther; — Esther viendra voir le logement avec moi. — En effet, le lendemain matin, Esther et son père trouvèrent arrivés avant eux le propriétaire, son architecte, et le père Mandron. — On discuta, — et on finit par s’arranger,
— Dès le lendemain il fut convenu qu’on mettrait les ouvriers en train. Le père Mandron resta avec l’architecte pour examiner ensemble certains détails; M. Seeburg dit à Raoul: — Monsieur Desloges, j’ai deux petites
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courses à faire dans le quartier, voulez-vous ramener Eslher à la maison? Puis il les quitta sans attendre de réponse. Raoul offrit le bras à Estber; — elle était la plus heureuse fille du monde ; mais elle voulait faire dire à Raoul qu’il était également heureux de ce hasard. — Monsieur Desloges, lui dit-elle, vous paraissez contrarié ; si cela vous dérange, je vais rappeler mon père. Raoul répondit poliment. — Esther s’appuya un peu plus sur son bras. — Comme ils faisaient les premiers pas dans la rue, Raoul vit passer la tante Desfossés, donnant la main à son enfant; il salua en rougissant, madame Desfossés répondit par un petit salut et un regard moitié ironique, moitié sérieux. Raoul n’était pas remis de son trouble, lorsque CalLxte l’aborda. — Il salua mademoiseille Seeburg, — et dit à son camarade : — J’allais chez toi,— prendre le .manteau, ajoutat-il plus bas.
— Demande la clef au portier, répondit Raoul.
A ce moment, le père Mandron, monté sur le dehors d’une fenêtre, aperçut son fils et fit entendre le terrible brrrrr...
Calixte reconnut le brrrrr paternel, et sans lever la tête pour voir d’où il venait, il prit la fuite et tourna par la rue la plus proche. '»
Esther était fort bien mise, — et charmante de sa beauté et de son bonheur; — pour la première fois, Raoul ressentit quelque émotion auprès d’elle ; — il répondit presque à son insu à la légère pression du bras de mademoiselle Seeburg.
— C’est fini, dit-elle, — dans trois semaines, — dans
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quinze jours peut-être nous serons voisins; — dites— •moi, monsieur Desloges, quand mon piano vous eninuiera, vous me le direz, n’est-ce pas?... et quand vous voudrez entendre un peu de musique, vous descendrez le soir... je vous jouerai les airs que vous aimez. Quand (On arriva à la maison, Esther ralentit le pas comme si fille eût voulu prolonger le temps pendant lequel elle devait s’appuyer ainsi sur Raoul. Pendant que celui-ci donna la leçon à Alfred, elle alla se déshabiller et revint ensuite reprendre sa place ordinaire. — Raoul leva une fois les yeux sur elle, leurs regards se rencontrèrent, et tous deux frissonnèrent. — Lorsque vint le tour d’Eslher d’écrire sous la dictée, elle apporta un petit cahier>richement relié. — Qu’allez-vous me dicter, monsieur Desloges? demanda-t-elle.
— Mais, mademoiselle, lia fin de ce que nous avons écrit hier, — cette lettre de madame de Sévigné...
— Ah ! dit-elle avec un accent plein de regret... alors ^ *
Je n’ai pas besoin de ce cahier. — Raoul prit négligem- .ment le volume des lettrès^de madame de Sévigné — ^et dicta. — Sa curiosité était vivement excitée par ce petit cahier relié sur , lequel mademoiselle Seeburg n’avait pas voulu écrire... Il profita d’unmomentoù la servante appela Esther pour lui faire une communication relative au ménage, pour jeter les yreux dans le cahier; — il ne contenait que les quelques vers de lui qu’il lui avait •dictés. — Il remit le cahier à sa place, et quand elle -«vint il continua sa dictée, puis il partit avant le retour du tailleur.
— Quelques jours iaprès, M. Seeburg alla voir oii
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ciT' étaient les travaux à son nouvel appartement: —
M: Mandron n’y était pas, il s’informa de son adresse,
— pensant y aller dans ses courses. — En effet, îV ne laida pas à arriver dans la rue indiquée, et comme ü. cherchait le numéro, ses yeux, furent frappés par unt;enseigne sur laquelle étaient écrits ces mots en lettres. colossales :
MANDRON, peintre en décors, la lettre et faUribtU,.
Il trouva M: Mandron chez lui et lui expliqua quelques changements qu’il avait résolus.
— Je connais quelqu’un de votre nom, ditM. Seeburg, —un de mes clients.
— Je n’ai que deux personnes de mon nom, dit le p^e Mandron : mon frère, qui est portier ici, — et mon fils, qui est avocat;.
— Ce n’est pas un de vos; parents, ditiM; Seeburg, c’est M. le comte Mandron que j ’ai l’honneur d’habiller.
La conversation en- resta: là. Le nouveau, logement était prêt, lorsque le propriétaire de celui dont M. Seeburg voulait sous-louer la. partie qui lui devenait inutile éleva quelques^ difficultés, et prétendit que M. Seeburg n’avait pas le droit de sous-louer. — A quelques jours de là, — M. Mandron , envoya son frère le portier à la recherche deCalixte, auquel il avait à parler pour affaires urgemtes. L’onde vint à La demeure de son neveu et lui transmit la commission dont il était chargé, puis il s’en alla. Calixte s’habilla et ne tarda pas à descendre pour se rendre chez son père, — Il fut prodigieusemwit . ^
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contrarié de voir son oncle installé dans la loge de sou confrère le portier de sa maison. Il ouvrit la loge en TOjant partir son neveu et lui dit : — Ah çà ! tu vas ar- ! river avant moi I — Calixte ne répondit pas et doubla le pas. — L’oncle Mandron donna la main à son confrère*' et se mit en route également, mais il perdit bientôt * ' l’espoir de rejoindre Calixte, auquel son but n’avait pas * échappé, “Et qui faisait force de jambes pour éviter l’honneur de sâ société. — L’oncle se vit promptement dis- , tancé et reprit son pas ordinaire, après s’ôtre arrêté un moment chez le marchand de vins du coin. Calixte n’était rien moins que flatté de penser que le portier Mandron avait révélé son portier à lui, comte Mandron, qu’il était l’oncleMe ce noble locataire. — Il commença à méditer ,uft çhangement de résidence pour retrouver sa considésation, sinon détruite, du moins fort amoindrie par cet incident. — Il trouva le père Mandron qui l’attendait avec impatience.
, — Il faut que je sorte, dit-il à son fils. — On vient ^ de me faire demander dans une maison à deux pas d’ici; — mais voici de quoi il s'agit : un monsieur pour qui je travaille a en ce moment un procès qui l’embarrasse beaucoup ; il a appris que tu es avocat et il veut te consulter. — C’est une bonne aubaine que je n’ai pas voulu laisser échapper, — j’ai pris rendez-vous avec lui pour ca matin, il va venir, — je reviendrai peut-être avant lui; mais enfin, si je ne suis pas là, tu le recevras; il t’expliquera son affaire; — c’est un commencement de clientèle, En tout cas, ne t’en va pas avant que je sois revenu,
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Calixte resté seul se dit : — Quelle diable d’idée mon père a-t-il eue de me chercher ainsi des causes et des procès! — Que vais-je dire à ce brave homme! Si ce n’est pas tout à fait un idiot, il verra bien vite que je ne Bùis rien et que je ne suis pas plus avocat que lui. — • Je n’ai qu’un parti à prendre, c’est de m’en aller; jo dirai à mon père, à notre première rencontre, que j’ai attendu très-longtemps. — Je vais, en passant, prier l’oncle Mandron de ne pas me démentir ; il dka à mon père que je pars à l’instant, et lui demandera s’il ne m’a pas rencontré.
Calixte remet son chapeau et ouvre la porte pour sortir, — mais à ce moment on sonnait à la même porte, — et il se trouve face à face avec le tailleur Seeburg. — -Calixte s’empourpre visiblement, — cependant il dit : , ' ' ' '
—Vous ici, monsieur Seeburg, et que diable y venezvous faire?
— Je viens chez l’artiste. — Et vous?
— Moi aussi, dit Calixte se rassurant un peu, c’est pour un cabriolet qu’il doit me repeindre...
— Ah ! très bien !
— Est-ce qu’il travaille pour vous, monsieur Seeburg?
— Oui... mais ce n’est pas pour cela que je viens.
— Ah!...^ c’est peut-être vous qui travaillez pour lui?
— Non, dit avec une moue dédaigneuse le père d’Esther; — non... c’est pour un procès que j’ai avec mon propriétaire, qui me fait une mauvaise chicane, et comme l’artiste m’a dit que son fils était avocat, je viens le consulter.