THÉÂTRE DU CIRQUE-OLTMPIOUB
. « Nous ne saurions déplorer avec trop d’amertume l’inconcevable incurie, ou plutôt l’eztraordinairè parialité du directeur de cet établissement. Nous avons remarqué parmi les flgurante^'uné jeune artiste d*une liante intelligence, d’une physionomiê enchanteresse, d’un aplomb qui n’est que la conscience d’un talent hors ligne, qu’elle n’attend que l’occasion de montrer.
Cette charmante personne, qui s’appelle Léocadie, reste, par Vim]^rüie du directeur, confondue avec le vulgaire des figurantes, — tandis que les premiers rôles sont confiés... (Ici aura place un éreintement ua peu soigné des principales actrices de l’endroit.) Certes ce n’est pas la seule preuve d’incapacité et de mauvais vouloir qu’ait donnée cette déplorable administration.
• — A force de les abreuver de dégoûts, elle a forcé à la
retraite des hommes d’un talent éminent qui, s’ils avaient , été mis à leur place, auraient.fait la fortune d’un théâtre. — Tout va de mal en pis à ce malheureux théâtre.
A la dernière représentation du Vengeur, — on a sifflé la mer, dont les flots étaient flasques,*^ mous et sans énérgie. — On nous objectera peut-être que le théâtre gagne énormément d’argent... Méprisable raisonnement, argument frivole auquel nous devrions peutêtre dédaigner de répondre, tant il nous serait facile de prouver que, par le temps qui court, chez les hommes et chez les choses, la prospérité matérielle est en proportion contraire de la valeur réelle et sér rieuse des choses et des hommes, etc., eta, etc. »
RAOUL
->»Que dites-YOus de cet article, monsieur Leroux ?
— C’est très-bien... c’est très-bien... voilà ce (jue J’appelle de la justice ; — car cette pauvre Léocadie.... vous ne sauriez croire combien on la rend malheureuse I
— Elle sera, vengée^ mon^ur Leroux, elle sera: vengée 1 — je vous l’ai dit, notre mission est de protéger le talent contre l’intrigue et l’envie. — Je ne voua parle pas de notre ligne politique, cela dépend du cautionnement; mais, en tous cas, indépendance et vérité, — voilà notre devise et celle du Sçorpon. — Garçon i des cigares.
Le déjeuner se prolonge assez tard; — on arrive à une remarquable intimité; Mandron appelle M. Leroux Mécène et le tutoie. *
On se sépare après avoir pris rendez-vous pour le^ lendemain chez M. Alexandre.
Calixte n’avoue pas la communauté du logement;' il n’assigne pas, ditril, le rendez-vous chez lui, parce qu’il n’y demeure pasdui-môme depuis quelque temps. — Le ministère, auquel son: indépendance fait ombrage, veut en finir avec lui, et il craint d’être arrêté. — Le logis d’Alexandre est un logis de savants, d’hommes de lettres peu soucieux des choses terrestres. — Mais (pz’estrce que cela fait pour parler affaires ! — Caiixto aurait cependant aimé: à faire ; voir à un connaisseur comme M. Leroux ses mevbles de bois sculpté et une remarquable collection d^'^rmes antique; mais ce sera pour un autre moment. A d^ain.
Raoul rentre chez lui un : peu désenchanté de cette
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espèce de liltèrallire de bas étage en général, mais très^ heureux, cependant, de sa position particulière. — Il ne voit dans tout cela que ses vers imprimés. — De plus, il a bu quelques vers de Champagne, — ce qui ne lui était guère arrivé de sa vie. — Ces fumées, jointes à celles de la gloire, l’ont jeté dans un trouble étrange.
Il ne sait que faire du reste de la journée, il remet au lendemain à aller donner ses leçons; il éprouve une sorte d’anéantissement. Cependant, quand vient l’heure d’aller chez M. Seeburg, il lui semble qu’il est sauvé;
— il arrive môme un peu avant l’heure, et trouve Esther qui respire à une fenêtre entr’ouverte l’air frais d’une belle soirée.
— Oh ! que j’aimerais, dit-elle, être à la campagne ■^r ces beaux jours de l’été !
^ — Vraiment, dit Raoul, c’est bien obligeant pour mm. Quand vous serez à la campagne, je ne vous verrai plus.
— Oh! dit Esther, j’ai tellement... l’habitude... de vous voir tous les soirs, que je ne vous sépare jamais de moi dans mes idées. Quand je dis que je voudrais être h la campagne, — cela veut dire que je voudrai? que la campagne fût autour de noos, — que ce tapis fût de l’herbe, — que ces murailles fussent des arbres,
— qu’on entendît, au lieu du bruit des voitures, — une brise tiède dans les feuilles, le murmure d’un ruisseau, le vol crépitant d’un papillon de nuit, — et, de loin, df* temps en temps; le coassement des grenouilles cachées sous les nénuphars. — Dites-moi, monsieur Raoul,'
— ne le voudriez-vous pas?
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RAOUL
— Je n’ose rien désirer quand je suis auprès de vous, répondit Desloges, je craindrais d’être ingrat envers la Providence, — Mais, vous, êtes-vous certaine jue vous supporteriez longtemps le séjour de la campagne et la solitude?
'—Oui, certes, si j’avais autour de moi tous ceux que l’aime.
Et Esther se mit à trembler si fort en disant ce mot, qu’il était impossible de ne pas entendre : Oui, si vous étiez avec moù Raoul prit sa main et la pressa sur ses lèvres; Esther, laissa tomber sa jolie têje sur l’épaule du professeur. Ils oublièrent le monde entier.
On sonna; la servante entra avec une lumière et dit
qu’un « monsieur» demandait M. Desloges. — Raoul
sortit de mauvaise humeur, mais il ne revint pas. —
Esther écoula chaque bruit de la rue et de la maison. ’*
— Elle attendait encore Raoul à une heure où il eût été
impossible qu’il se présentât. Le lendemain matin elle •'eçut ime lettre avec ces mots :
« Mademoiselle, je serai de retour dans dix jours, ,e vous dirai alors ce qui cause mon brusque départ, Agréez, etc. »
L’étonnement d’Esther ne fut pas diminué lorsqu’elle apprit que, dès cinq heures du matin, Raoul était sorti et rentré ensuite avec un homme auquel il avait vendu ses meubles, moins un matelas, une chaise et une petite table; — puis qu’il était sorti une seconde fois — en costume de voyage, — avec une blouse et un
bâton. — La pauvre fille chercha dans les souvenirs de ses lectures un exemple d’une pareille conduite et ne le trouva pas. — Elle demeura triste, honteuse et inquiète.
La première visite qui vint pour Raoul fut celle de Calixte Mandron. — Il venait lui demander des vers pour le premier numéro du Scorpûm, qui allait paraître . surlendemain. On comptait également lui emprunter- * quelques pièces de cinq francs. — M. Leroux, l’actionnaire, — n’avait pas versé les fonds; — une feuille déjà' établie et faisant le même commerce avait supplanté— la société Alexandre et Calixte Mandron ; — moyennant trois abonnements à la feuille, on saturait d’éloges mademoiselle Léocadie. — La somme qu’avait demandée Baudron pour établir le Scorpion^ cet étrange organe de l'opinionptDblique, — suffisaitpourfaireencensermademoiselle Léocadie pendant vint-cinq ans dans l’autre feuille.
Comme on ne trouva pas Raoul, on eut recours à d’autres expédients : on v^dit des annonces. — Un > chapelier, — un coiffeur et un marchand de cirage se laissèrent persuader d’avoir recours à l'immense pnbli~ eiti^ViSeorpûm^ moyennant quoi on fit imprimer un numéro du jourmil, — et mnq cents tètes de lettres, — portant en marge ces mots : — Le Scorpion, jour*nal littéraire, artistique, économique, industriel, socialr etc., etc., etc., et mille quittances d’abonnement. En tète du journal était un carré contenant cqs mots :
UNE TRACASSERIE DE LA CENSURE - NOUS OBLIGE A BETARDER L’APPAIUTION DE NOTRE VIGNETTE,
DUE A UN UUJ8TRE BURm.
• RAOUL
Lè journal était composé ainsi qu’il suit : Un discours aux abonnés où se retrouvait à peu près ce que Man^ dron avait récité à M. Aristide Leroux le jour du déjeuner chez Vachette.
Un articlé économique de M.' Mandron : — « Nous voulons, — disait-il, que la France soit prospère; nos veilles, notre expérience, nos lumières seront consa-. crées à ce but ; nous flagellerons de notre phime satirique les hommes qui ne marcheraient pas dans cette voie, etc. »
Un article de M. Alexandre. — Il y était établi, comme dans celui qu’on avait lu à l’actionnaire trans-fuge, que VimpériHe et Vincurie da directeur do Cirque- Olympique mettaient la littérature et l’art en danger de périr, --On citait, comme dans le premier article, la mollesse des (lots, >— mais une modification avait été faite à cet article en ce qui regardait mademoiselle Léocadie : a Une des dernières figurantes, disait M. Alexandre, met tout en œuvre pour se faire remarquer; — des toilettes indécentes, une effronterie sans égale, ne servent qu’à mettre en évidence la nullité de cette prétendue artiste. — Nous dirons à mademoiselle Léocadie, dans son intérêt, qu’il ne suffît pas d’avoir de l’aplomb, de crier 'fort, de se démener sans grâce, —et de faire minauder une figure vulgaire, pour se croire une .actrice. —On assure que la direction, si aveugle et si partiale, a promis un rôle à cette demoiselle, qui ne manque pas de protecteurs.
Un article Modes, où on disait que la Fashion ne se faisait plus coiffer, raser et cirer, que chez les trois
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indastriels qui avaient fourni les fonds de ce numéro.'
— II n’y avait plus que les laquais qui se faisaient habiller par M. Seeburg (qui avait refusé de continuer à babiller Calixte).
On avait annoncé d'office — les quelques bonbons iniàmes qui, en faisant pour trente sous d’annonces pour - se vendre trente-deux sous, font encore un bénéfice exagéré, — et ne reculent devant aucuns frais de ce genre ; — en leur faisant une annonce qu’ils ne payaient pas, on espérait bien leur en faire payer plusieurs qu’on ne leur ferait pas. Mandron et Alexandre portèrent sur le soir un exemplaire du Scorpion à chacune des personnes qui y étaient désignées, — puis à chaque théâtre, en demandant les entrées pour M. Calixte Mandron,
— et pour le rédacteur spécial, M. Alexandre, homme de lettres.
Plus, à tous les acteurs et à toutes les actrices dont on put s’avoir l’adresse. Le lendemain, on alla satoir les réponses ; on prit pour cela un portier pour le moment sans place, qui était chargé de présenter des quittances d’abonnement aux acteurs et* aux actrices auxquels on avait porté le journal ; — beaucoup payèrent l’abonnement. — On ne saurait croire combien d’industries honteuses vivent aux dépens de la vanité si chatouilleuse de ces pauvres diables, — qui s’imposent parfois les plus dures privations pour payer jusqu’à quatre et cinq abonnements du même journal à telle feuille qui fait ce trafic.
Trois ou quatre directeurs de théâtre accordèrent les entrées, quelques autres alléguèrent l’usage établi
RAOUL
de ne donner les entrées à un journal qu’après qu’il s’est montré viable et a paru au moins pendant un trimestre.
Le portier revint chargé d’argent; — on l’embrassa,’
' — on dîna avec lui chez Rouget, dans un souterrain célèbre auprès du Palais-Royal ; — on se tutoya au café,
— et le portier fut promu à la dignité de rédacteur e^ ^ ami jusqu’à la mort, pendant que Mandron faisait brûler le punch; il fut convenu néanmoins qu’il continuerait à cirer les bottes et à faire les recouvrements. Le Pactole continua à traverser la chambre de M. Alexandre, sur la porte de laquelle on fit écrire : Cabinet de rédaction, et une seconde chambre sur le même carré, que la rédaction du Scorpion avait maintenant le moyen de joindre au logis primitif, reçut l’inscription de Bureau de Caisse.
M. Francis, le portier en disponibilité, occupait un cabinet mansardé. — Nous les laisserons momentané,- * * ment se livrer à cette vie somptueuse.
Le « monsieur n qui avait demandé Raoul si mal à propos chez M. Seeburg n’était autre que Félix Hédouin. — Il avait reçu une lettre de son père déjà depuis quatre jours. — Chaque malin, il s’était mis en route pour venir faire à Raoul la proposition d’aller
Sll4 RAODL -l
rejoindre son père, sa tante et sa sœur, dans un petit
port de mer où ils prenaient des bains.
— Écoute, dit-il à Desloges, ce que je te demande est absurde, — et cela par ma négligence ; tandis que i j’étais venu il y a trois jours, comme je voulais le ' .aire, ç’aurait été une partie charmante. — Veux-tu vejûr à Yport avec moi et partir demain matin ?
— Ce soir, si tu veux, répondit Raoul.
— Tu» es un homme unique I Alors tu ne seras pas eüfrayé de partir à six heures du matin ?
— J’irai te prendre et te réveiller. Comment partonsnons?
— Par une voiture qui va à Fécamp ; — de Fécamp à Yport, nous irons à pied. — La voiture part à sept heures du matin.
Resté seul, Raoul commença à voir des difficultés :
— il fallait renoncer à ses leçons pendant dix jours au * »' n^ins; onle congédierait, et, au retour, il aurait perdu ses moyens d’existence. — Mais je dois lui rendre la justice de dire qu’il ne considéra pas cela comme un obstacle. — R lui semblait que lorsqu’il aurait vu Marguerite, quand il aurait passé auprès d’elle une semaine, — il puiserait dans ses regards une telle force,
»— qu’il ferait tout ce qu’il voudrait au retour. — Ce qui l’inquiétait, c’est qu’il n’avait d’argent ni pour faire la route, ni pour séjourner, ni pour revenir. Ü, savait bien certainement qu’il partirait, qu’il arriverait, qu’il aurait l’argent nécessaire. — Il y a des choses que l’on veut tellement, qu’on sait qu’elles se feront; — mais il ne savait pas du tout comment il aurait cet argent. —R
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BTisa d’éventrer firenchement sa poole aus œufs'd^or.
D écrivit le soir même à ses diwrs écoliers qu’obligé de s’absenter peut-être pour quelque temps, U . * ^ ne pourrait avoir le plaisir de leur continuer ses soins, *
— et qu’il les priait de lui envoyer par son commis^ sionnaire le prix des leçons données. •— n était rouge de confusion en écrivant ce paragraphe, — mais il s’a- • ‘gissait de voir Marguerite. Il envoya le portier de la maison porter ccWiverses lettres. — Quand le portier revint, Raoul avait le cœur serré. — En effet, les réponses n’étaient pas très-favorables. L’un était en soirée, — un autre était couché, — un troisième répondit qu’il Tecevait et payait à la fin du mois, et que >
M. Raoul pourrait faire toucher à l’époque indiquée ; — un autre répondit que M. Raoul ne finissant pas son mois, il ne lui était rien dû; — un seul envoyait quinze francs 1 et Raoul, en une heure, avait perdu tous ^ ^ les écoliers qu’il avait eu tant de peine à trouver der puis un an.
Raoul paya généreusement le portier, et se trouva à la tête de dix fi'ancs. — Il alla chez un l^ocahteur et lut offrit de lui vendre ses meubles et ses livres; — le brocanteur répondit qu’il ne pourrait venir voir les objets que le lendemain à sept brares. — Raoul alla chez un autre qui promit de venir à cinq heures ; — à quatre heures et demie, Raoul alla le réveiller. — Le marchand le vit ai empressé qu’il lui donna le quart de la valeur des livres et des meubles; il lui aurait donné le demi-quart, que Raoul aurait aussi bien conclu le i marché. — Mais une autre difficulté se présema : le *
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juarcband demanda s’il ne trouverait aucun empêcher ment à enlever ses meubles. — Il fallut avoir recours .au portier, qui ne consentit à les laisser emporter que si M. Desloges déposait entre ses mains — le terme cour ranl et celui qui venait après; — c’est ce qui obligea Deslosges à faire un nouveau marché et à vendre en surplus son bois de lit et un de ses deux matelas. — Quand l’affaire fut conclue, il avait trois cents francs ! il était riche ! il alla réveiller Félix,* êt ils montèrent tous deux en voiture.
Le lendemain matin ils arrivèrent à Fécamp.— Raoul voulait se mettre en chemin pour Yport sans attendre en instant, — mais Félix voulut déjeuner. — Raoul ne . [ ouvait rès^er assis, — il se levait, il marchait. Enfin on se mit en route par un chemin qui longe la mer.
Marguerite était seule au bord de la mer avec la tante Clémence sur la petite jetée d’Yport. — Les pô- .^cheurs appareillaient pour la pêche du maquereau. — Hommes, femmes, enfants, tout le monde s’occupait 4es barques.
— Félix et Raoul peuvent arriver aujourd’hui, si toutefois Raoul vient, dit la tante Clémence.
— Je sais qu’il viendra, répondit Marguerite.
— As-tu des nouvelles ? Félix a-t-il écrit?
— Non, mais je sai? qu’il viendra et qu’il arrivera juste à l’heure où il est passible d’arriver. Que je serai heureuse de contempler avec lui ce grand spectacle î d’écouter avec lui ces voix imposantes 1 — Depuis que nous sommes ici, je ferme mon cœur et mes sens à toutes les impressions,^ il y a une foule de choses
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que je ne peux sentir qu’avec lui. — Cette pensée a sur moi une puissance incroyable, — je dirais presque que je n’ai pas encore vu la mer, du moins je ne la vois qu’avec les yeux, j’arrête par quelque agitation, par quelque autre pensée les rêveries que l’océan m’inspire. C’est pour cela qu’en ce moment je suis tournée du côté des barques et que j’écoute les paroles confuses des pêcheurs. — J’écouterai le vent et la mer, — je regarderai l’horizon avec lui quand il sera là. — Tiens, ma tante, dit-elle en montrant deux hommes qui descendaient la grande rue, — le voilà ! — Eh bien ! mets ta main sur mon cœur, il ne bat pas plus que tout à l’heure, ou plutôt depuis ce matin il bat aussi fort qu’à présent, — tant j’étais sûre de lui, — tant je le sentais approcher de moi. ' ^
En effet, Félix et Raoul — arrivèrent sur la jetée. — Tous deux embrassèrent la tante Clémence. — ^Félix embrassa sa sœur; — les deux amants avaient échangé un regard dont tous deux avaient frissonné. — La bonne tante Clémence fit mille questions à Félix pour leur laisser le temps au moins de ne pas parler, puisqu’ils ne pouvaient causer librement ensemble.
On alla rejoindre M. Bédouin à l’auberge du père Huet. — La tante prit alors le bras de Raoul. — L’accueil de M. Bédouin fut plein de cordialité.
Je n’essayerai pas de vous raconter la semaine qui se passa à Yport. On ne manque jamais d’expressions^ pour peindre la douleur, l’absence, la séparation, — mais la poésie ne sait peindre le bonheür qu’alors qu’il est perdu ou passé. — Chaque malin Margueri
UAÜÜL
RaouI et la tante Clémence, levés avant tout le monde, s’aliaient promener au bord de la mer jusqu’au déjeuner, oü ils SS réunissaient à Félix et à son père. — Jamais Raoul n’avait été autant de la famille. — Le soir, après le souper, — ils dormaient sous le môme toit, — Le malin, au réveil, — Raoul avait loujoui's peur d’ôlre le jouet d’un songe quand il pensait que Marguerite était Jà, près de lui, séparée seulement par quelques cloisons, — qu’il allait la voir dans quelques instants.
Un jour, au dîner, Félix raconta que Raoul avait, en nageant, clé rejoindre une barque à une grande distance. M>. llédouin et la tante Clémence blâmèrent fort, l’imprudence de RoouL — Marguerite dit seulement :
— Puisque M. Raoul le fait, c’est qu’il n’y a pas de danger.
Et son regard calme et modeste acheva sa pensée ponr Raoul et pour la tante Clémence. — Elle était sûre que Raoul ne vottlait pas mourir, — qu’il n’éfant pas assez sot pour mettre sa vie: en jeu contre un petit triomphe de vanité.
Raoul, pendant ce temps, songeait ^elquefuis à Esther; — je n’ose pas dire qu’il avait des remords, — c’est oependj^t Le IHtc dont il ennoblissait pourlunmôme les craintes et les embarras que lui <k)nnait sa. position. *^Je n'ose mtoe pas afûiuner qu’il ne peusa pas quelqcefois que l’amour que lui insipirait Marguerite était si dilTércnt de l’enivrement qu’il ressentait auprès d’Esther, — que >c’étaient deux sentiments qui 3oe se faisaient point de tort l’un à l’autre. — L’eacem
RAOUL
qu’il brûlait aux pieds d’Esther, pour parler couTei»blement, lui paraissait si grossier, que Marguerite’ ne l’aurait pas accepté. — Il y avait dans Marguerite’ tant de candeur, tant de majestueuse virginité, que l’imaginatiou ne dérangeait jamais oo pli des vêtements de l’idole ; ceux d’Eslher; au contraire, semblaient n’étre arrangés que pour irriter la pensée. Raoul croyait avoir donné une plus grande preuve d’amour à Marguerite en quittant, rien que pour la voir quelques jours, une fille charmante et amoureuse à laquelle il n’avait même pas dit adieu, que s’il était resté freid et insensible à la beauté de mademoiselle Seeburg. — En un mot, il aurait trouvé fort déraisonnable que Marguerite ne lui pardonnât pas cette erreur; — mais en même temps il se fût battu jusqu’à la mort avec celui qu’il aurait su en route pour venir raconter à Marguerite cette distrae^ tion innocente. Ce qui prouve que tous les raisonne^ments dudit Raoul, pour se justifier à ses propres yeux, ne valent absolument rien et sont des sophismes de casuiste. — Je tiens à constater le mépris que je fais d’une pareille argumentation.
Raoul eût resté toute sa vie à Yport avec Mai^uerite, — se contentant de la voir, — ou de la sentir' s’appuyer doucement sur son bras. Mademoiselle Seeburg aurait été dans la même maison, il n’aurait pas quitté Marguerite un moment pour aller la voir, il n’aurait pas payé d’un doux regard de Marguerite un jour d’ivresse à passer auprès d’Esther. Mais quand Marguerite ne serait plus là, il ne voyait pas grand mal à prend!» quelques instants sur ceux qu’il ne pouvait employer
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qv’à gémir de l’absence de mademoiselle Hédouin, et à chercher quelques consolations auprès de la fille du tailleur. — Cependant il avait un fonds d’honnêteté, — sans quoi je me serais bien gardé de raconter son histoire. — 11 ne voulut pas tromper mademoiselle Seeburg. Il lui écrivit d’Yport une lettre dans laquelle îl lui avouait son saint amour pour Marguerite. Il s’excusait de ne pas lui en avoir parlé plus tôt, — 1® sur ce qu’il n’avait pas la présomption de penser que mademoiselle Seeburg s’occupât de lui, — 2® sur les charmes de ladite demoiselle, qui ne lui avait pas laissé le libre exercice de sa raison.
Je ne sais si Marguerite eût été parfaitement contente de cette lettre. Raoul voulait bien avertir mademoiselle Seeburg, mais il espérait qu’elle ne ferait pas usage de l’avis. Aussi ne disait-il pas à Estber qu’il préférait un cheveu de Marguerite à toute sa personne à elle, — qu’entendre seulement la voix de Marguerite était pour lui un bonheur plus grand que celui qu’il avait jamais senti auprès d’Ësther. Il ne parlait que de foi jurée, — de promesses saintes, — d’u^ jeune fille chaste et d’une honnête famille qu’on ne pouvait trahir sans infamie ; — il lui laissait croire, sans cependant le dire tout à 'fait, qu’il se sacrifiait à la religion du serment ; que, sans ses serments, il aurait été bien plus heureux de lui consacrer ses jours. — Il parlait bien de la candeur, de l’innocence de Marguerite, — mais nullement de sa charmante beauté ; tandis qu’il se laissait emporter par le plus vif enthousiasme pour celle de sa rivale. En uu mot, cette lettre, commencée avec
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l’intention honnête de ne pas tromper Eslher, n’avait pour résultat que de continuer à la tromper, — sans remords. — C’était une vertu qui espérait bien trouver sa récompense dans le vice. Il terminait en disant qu’il attendait d’Esther quelques paroles généreuses, quelques mots de pardon, sans lesquels il n’oserait jamais se représenter devant elle.
Esther reçut la lettre et resta d’abord écrasée du coup, — quoique, depuis le départ si extraordinaire de Raoul, — elle eût imaginé les choses les plus horribles pour l’expliquer.' Mais bientôt, à force de relire la lettre, elle en conclut : — que Raoul l’aimait et la préférait à Marguerite ; que Marguerite n’avait pour elle que le devoir, des promesses sacrées et toutes sortes de belles choses qui ne résisteraient pas longtemps à la supériorité de ses charmes. De plus, quoiqu’elle eût l’imagination très-vive, Esther avait conservé une pureté de cœur dont les femmes ne se débarrassent pas facilement, même quand elles s’en trouvent importunées; elle appartenait à Raoul, elle ne pouvait être qu’à lui; elle devait être à lui, être sa femme. Elle pensa qu’elle pouvait employer un peu de ruse pour y parvenir, et que les moyens qu’elle emploierait étaient justifiés d’avance parles droits qu’elle avait acquis, par la nécessité de sa position.
Elle répondit donc à Raoul une lettre dans laquelle, après avoir parlé de sa douleur, après avoir reproché doucement à Raoul d’avoir abusé d’un sentiment qu’i' ne pouvait partager, — elle finissait par se montrer victime résignée. — Désormais, Raoul serait son ami, son
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frère. Elle devait, pour elle, renoncer désormais au jbonheur, mais elle serait heureuse de celui de Raoul.
— Revenez, mon ami, disait-elle, revenez auprès de moi, — nous parlerons ensemble de l’heureuse, de b. charmante Marguerite ; — nous l’aimerons ensemble, et, de tous les vœux qui seront faits pour votre bonheur, les miens ne seront pas les moins ardents.
Raoul se crut sauvé. — Esther lui pardonnerait, — elle serait son amie, — sa sœur, et s’il leur arrivait parfois, par malheur, d’entendre l’amour fraternel à la manière des Guèbres, (ce dont l’idée le faisait frissonner), ce serait une simple amitié qui ne ferait pas le moindre tort à Marguerite.
Un matin, il ne trouva levée que la tante Clémence, qui lui dit :
^ — Donnez-moi le bras, nous irons nous promener
seulement nous deux. Nous avons à causer. Écoutezmoi, Raoul, dit-elle : sous certains rapports vous jouez parfaitement votre rôle d’amoureux, — vous regardez Marguerite avec une admiration convenable; — quand elle parle, oq voit à la manière dont vous écoutez qu’il TOUS semble entendre une musique céleste ; — je pense que vous avez fait à son intention deux ou trois mille vers, comme vous le deviez ; — vous êtes à la fois ardent et respectueux, vous frémissez quand son bras s’appuie sur le vdtre et cependant vous n’osez presser son bras. — Si, en regardant un livre ensemble, ses cheveux touchent les vôtres, vous pâlissez, cooune si Vous alliez mourir. — Tout cela est fort bien : — vous . êtes amoureux de Marguerite; mais cela ne sufBt pas.
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— L’aimez-vous? — Ne vous récriez pas!... ce que je vous tUs là va devenir plus clair : il n’y a rien de si facile que les grands dévoucmcnls pour les imaginations poétiques; — mais les petites abnégations de tous les jours, voilà ce qu’il faut en ménage. — O'ie vous vous battiez comme un lion, que vous vous jetiez dans le fou ou dans l’eau pour sauver Marguerite, je n’en doute pas un instant; mais on se noie rarement, on n’est brûlé que de temps ^n temps, — tandis qu’on mange tous les jouFS et qu’on use chaque jour sa robe etsos gants. — Je ne vous demande''pas si vous êtes prêt à mourir pour elle, je le sais ; — mais je vous demande si vous êtes capable de travailler pour*la faire vivre; — si vous offririez voire sang? — je le sais aussi, et je n’en doute pas;
— mais lui donnerez-vous du pain — et des chapeaux?
Ces grands et héroïques dévouements, sous prétexte desquels tant de gens se dispensent de la bonté quotidienne et du pain de tous les jours, — me rappellent un homme que je connais, — qui offre toujours de changer un billet de banque ou au moins un louis d'otr, chaque fois qu’il a à payer le sou de passage d’un pont ou un cigare, de sorte que les amis qui l’accompagnent s’empressent de payer pourhii; et il garde son louis d’or ou son billet de banque, — qui peuvent être faux tous les deux si bon lui semble. Arrivons su but, — dussiez-vous me classer dans les tantes radoteuses et insupportables : que faites-vous? où en ôtes- * . vous?—- que gagnez-vous d’argent? — Voici le gros mot lâché.
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Ici, — Raoul confia à la tante qu’il avait fait une tragédie, — avec toutes les précautions hypocrites d’usage en pareil cas. Sans prétendre au premier rang, il aspirait à une place plus estimable dans la république de$ lettres ; — il cita bon nombre de littérateurs du second ordre qui avaient gagné beaucoup d’argent avec des pièces de théâtre, — puis, s’animant par degrés, il dit qu’il se sentait poêle, — qu’il n’était bon qu’à faire des vers, et qu’il ne ferait jamais autre chose ; — mais son enthousiasme fut bientôt glacé par l’air de naïf et de triste étonnement que peignait le visage de la tante Clémence.
— Mon ami, dit-elle du ton de douce condescendance dont on parle à un malade, c’est une belle existence que celle d’un poète, — mais c’est une existence qu’il n’a le droit de faire partager à personne. Ses veilles, ses privations, ses anxiétés, tout cela se répare par un succès, — peut-être môme sans un succès, par la volupté du travail; — mais il faut faire comme Pétrarque, qui, pouvant épouser Laure, préféra rester son amant malheureux.
— Mais, chère tante, dit Raoul, lisez ma tragédie.
— Mon cher Raoul, — voici le moment de montrer à Marguerite un de ces dévouements... en prose, les seuls qui soient réellement grands et difficiles : — consacrez vos talents et votre intelligence à des occupations vulgaires, — ne confiez pas les besoins de ma Marguerite aux hasards de l’inspiration poétique, — ne vous préparez pas l’horrible douleur de faire de la poésie le plus vil métier, — en travaillant seulement
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pour rargênt,— demandez-lui seuleiuentles enivrantes jouissances du travail, — et la gloire,— si vous la croyez utile à votre bonheur. — Vous le ferez, vous suivrez mes conseils si vous n’étes qu'un de ces mille poètes,
— que l'amour, l’absence, la jalousie ou l'indignation ont faits poètes par hasard. — Mais, si vous ôtes un vrai poète, si votre génie vous entraîne malgré vous, nous sommes tous trois bien malheureux ! — Mon frère ne vous donnera sa fille que si vous avez « un état » au défaut de fortune, et il n'acceptera jamais la poésie comme un état.
A ce moment, M. Bédouin, Marguerite et Félix venaient rejoindre la tante Clémence et Raoul. Raoul ne répondit rien à la tante, mais il se rappela, à l'avantage d'Esther, qu'elle avait trouvé ses vers — charmants,
— et qu'elle l’avait encdliragé dans ses travaux. — Pour la première fois, il pensa à Esther en présence de Marguerite.
On fît une promenade en canot. — Raoul, comme s’il eût parlé en général, — comme la conversation roulait sur les accidents de la mer, parla avec enthousiasme du bonheur d'exposer sa vie pour sauver celle d'une femme aimée. — La tante Clémence répondit :
«— Pour moi, j'admire davantage îe dévouement de l’homme qui conduit notre bateau et qui tous les jours fait un métier fatigant, — par le soleil ardent ou par la froide pluie, — pour nourrir sa femme et ses petits.
— Raoul I Raoul I dit-elle à demi-voix, — vous demande*
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la monnaie de cinq cent francs à un panrre qui vons
demande un sou.
Raoul évita de se trouver seul avec la tante Clémence. » U se disait à lui-même :
— J’ai fait une sottise. — On ne croit pas que les gens que l’on voit tous les jours aient du talent; — il faut que ce talent soit consacré au dehors pour qu’il soit accepté et reconnu dans la famille. — Les parents et les amis d’un poète sont les derniers à l’applaudir. — Quand ma tragédie sera jouée, — quand j’aurai été applaudi, quand j’aurai le front ceint du lauriw poétique, seulement alors je reviendrai dire : Je suis poète ! Les poètes sont comme les belles. — Il ne faut pas qu’on voie leurs efforts pour se jucher sur le dos de Pégase, — de môme qu’on n’est pas amoureux d’une • femme qu’on a vue apprendre à marcher et à danser, — ou dont on a subi les rudes apprentissages sur le piano.
C’est la veille du départ de Félix et de Raoul; — on fait les adieux le soir, parce que les deux jeunes gens, quf doivent retourner à Fécamp prendre la voiture, quitteront Yport à la naissance du jour. — Raoul est mécontent, — il pense que sa position va être plus que difficile en rentrant à Paris ; il n’a plus de meubles, plus d’argent, plus de leçons. — Il a tout sacrifié pour voir Marguerite pendant quelques jours, et ce sacrifice est ignoré. Et d’ailleurs il serait méprisé par la tante Clémence. —Ha passé tant de nuits à faire sa tragédie, pour être riche et glorieux, — afin d’être digne de Marguerite, et la tante Clémence n’a même pas daigné la lirel
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RAOUL
Mais comme tout fut oublié, lorsque le malin, au moment de quitter l’auberge du père Iluot — sans voir Marguerite, — lorsque, le cœur serré, il prolongeait les quelques instants qui précèdent le départ sous mille prétextes futiles, — il vit sortir de leurs chambres Marguerite et sa tante, quf s’étaient levées — pour les accompagner jusqu’au haut de la côte, et voir avec eux le soleil se lever sur la mer. La tante s’empara encore du bras de Félix. — Raoul offrit le sien à Marguerite.