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Raoul prit tout à fait au sérieux le dévouement d’Estber. — Aussi, quand il la revit, il lui baisa les mains avec une tendresse inQnie, — et l’accabla de remerclments et de témoignages d’admiration. » Esther se fit raconter jusque dans ses moindres détails tout le ro» man de mademoiselle Bédouin ; — elle voulut lire les lettres de la tante Clémence; elle dit avec effusion qu’elle aimait passionnément Marguerite, «—et que tout son bonheur serait de la voir heureuse avec Raoul.
Celui-ci cependant n’était pas trop content de la tante et de la- manière dont elle avait reçu La confidence de ja tragédie; il préférait de beaucoup les éloges et l’en-
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thousiasme d’Esther, qui ne trouvait rien d*aussi beau que sa poésie, et flattait à la fois et son orgueil et sa haine contre toute occupation régulière. Aussi, quand * la tante Clémence revint à Paris avec son frère et sa nièce, il lui montra beaucoup moins de conflanco et d’abandon. Il voyait fort rarement Marguerite, mais son sort ne lui causait pas d’impatience. — Il arrivait parfois que les deux amis, Esther et Raoul, — à force de parler d’amour, de se presser les mains, redevenaient pour quelques instants amants presque sans le faire exprès.
Calixte venait de temps à autre voir son ancien cama=
. rade. L’étrange publication qu’il avait à peu près fondée continuait sa carrière. — Quand vint le mois de janvier, on flt de nouvelles tètes de lettres sur lesquelles on mit en caractères convenablement visibles : — le Scorpiont deuxième année. Ces tètes de lettres servaient à écrire aux directeurs de théâtres, auxquels on extorquait des billets que l’on revendait au quart de leur valeur; à demander des abonnements aux acteurs débutants et aux actrices nouvelles ; à offrir l’appui du Scorpion aux entrepreneurs des industries honteuses qui se faisaient jour à la quatrième page des journaux. Le Scorpion néanmoins — continuait à ne pas paraître avec une parfaite régularité. Les foudres d’un dieu’ aussi obstinément invisible commencèrent bientôt à ne plus effrayer beaucoup de gens. Quelques directeurs de théâtre prirent le parti de faire répondre à toutes les demandes de billets qu’ils étaient à la campagne. Quelques acteurs négligèrent de renouveler leur abonnement. La mau-l
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vaise fortune vint mettre la discorde entre les fondateurs de la feuille. Chacun accusa l’autre d’avoir fatigué ‘ les directeurs de théâtres par des demandes trop multipliées, et diminué 1e respect que les acteurs portaient au Scorpion par un défaut de tenue et une trop grande familiarité, et surtout par des traits d’indélicatesse envers la société. — En effet, Alexandre av^it quelquefois reçu et bu le prix d’un ahonnement, — dont Calixte, auquel il n’avait pas fait part de l’aubaine, faisait ré* clamer le montant à la même personne. Enfin, un jour, après une altercation plus vive que de coutume, — Calixte annonça qu’il refuserait désormais le secours de sa plume au Scorpion. M. Alexandre demeura seul propriétaire. Pour Calixte, il trouva moyen de faire mettre dans un journal üonorable auquel il manquait deux lignes ce jour-là: «M. le comte Mandron, homme de lettres, nous prie d’annoncer qu’il ne fait plus partie de la rédaction du journal le Scorpion. » Ce journal devint pour lui un précieux diplôme. — Il en avait toujours au moins un exemplaire dans sa poche, et savait le perdre ou le laisser tomber au besoin. La lecture de cette note relevait singulièrement Calixte dans l’opinion de beaucoup de gens, — car il en ressortait : 1® que Calixte était homme de lettres reconnu ; — 2® qu’il avait abandonnénn journal, c’est-à-dire que c’était un écrivain indépendant et d’une telle importance, que ses moindres démarches étaient consignées dans les journaux pour répondre à l’intérêt que lui portaient les contemporains, — et pour fournir des matériaux à l’histoire.
Pour François, l’ancien portier, depuis qu’il avait été élevé à la digpité de rédacteur du Scorpion et d’ami par ■ Galixte et par M. Alexandre, il avait dédaigné tout em- ‘ ploi manuel. Il demeurait tantôt avec AI. Alexandre, tantôt avec Galixte, abandonnant le premier lorsqu’on refusait trop obstinément les abonnements et les billets de théâtre au Scorpion : — venant alors trouver Galixte pour voir s’il était plus heureux, — et, dans ce cas, passant quelque temps avec lui, lo tutoyant, faisant ses commissions et nettoyant ses bottes et scs habits, à titre d’ami obligeant. Mais si la mauvaise fortune revenait s’installer chez Mandron, il retournait à M. Alexandre, — avec lequel il disait tout le mal possible de Galixte, comme avec celui-ci il avait vilipendé üancien flot démissionnaire du Cirque-Olympique. Chacun cependant, malgré ses infidélités périodiques. Je voyait revenir avec satisfaction et le recevait de son mieux.
En effet, François était un homme prébieux pour trouver un directeur de théâtre, pour forcer la consigne chez un artiste, — en un mot, pour se rendre tellement insupportable, pour convaincre si bien les gens qu’ils n’avaient aucun autre moyen de se débarrasser de lui, qu’on finissait le plus souvent par lui donner, on le prix de l’abonnement au Scorpion,' ou le billet de première galerie qu’il demandait pourM. Alexandre. Pour -le service de M. Galixte, il allait chfôs les libraires demander deux exemplaires d’un ouvrage qui v^ait .de paraître, — M. Galixte se proposant d’en rendre compte dans un journal répandu. A ce ^jet, :ledit Galixte, si on s’étonnait de ne point voir d’articles signés de son
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nom, avait imaginé une réponse victorieuse. — Il ne signait point ses articles de son nom de Galiste Mandron, à cause de sa famille, qui ne voyait pas sans chagrin qu’il s’adonnât à la littérature ; mais il se déguisait sous divers pseudonymes ou lettres initiales.^ En conséquence, il s’attribuait tous les articles non signés qui lui paraissaient bons, et les articles que feu Bequet signait R. au Journal des Débats, — ceux que Rolle *^61gnait X. au National, — ceux que Merle signe J. M.T. à la Quotidienne. Enfin, tous ceux dont l’auteur état! désigné par une étoile, deux étoiles, ou trois étoiles, lui revenaient de droit.
Mais il arrivait parfois quel’article promis en échange des deux exemplaires que l’on revendait le soir même sans les avoir lus, et qui fournissaient à dîner à Calixte et à François, n’était nullement conforme aux promesses faites par ledit François au nom dudit Galtxle. L’ouvrage que l’on devait porter aux nues — était fort maltraité par les véritables maîtres des initiales.— Ges accidents, qui n’étaient pas rares, diminuaient singulièrement la clientèle de ces messieurs.
Pour maidemoiselle Léocadie, elle avait fort engraissé et s’était fait épouser par M. Aristide Leroux, — le quasi-actionnaire, —et l’abonné malgré lui du Scoryumi.
Nous avons voulu vous dire la situation de ces personnages avant de cesser pour quelque temps de nous occuper d’eux.
La situation de Raoul devint fort embarrassante. — Le père Seeburg eut quelques soupçons de ce qui’se passait entre sa fille et le jeune Desloges, ou eu *ftil
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cbaritablement averti, — et il pria Raoul de discontinuer ses leçons ou de se présenter comme candidat à la main d’Esther. Raoul, engagé avec Marguerite, refusa net. U y eut à ce sujet entre eux quelques mots échangés qui ne manquaient pas d’une certaine aigreur. Aussi, le lendemain de l’explication, M. Seeburg fit réclamer par un huissier le montant de la lettre de change sous* crite à son profit. — Raoul répondit qu’il en avait payé une bonne partie par ses leçons, mais il n’en fut pas moins cité à comparaître, à quelques jours de là, devant le tribunal « pour s’entendre condamner à payer ladite lettre de change par toutes les voies de droit et même par corps. » Cette menace de la prison « au nom du roi, de la loi et de la justice » faillit lui faire perdre la tête. Il regarda en avant et ne vit qu’un chemin sans but. Jamais, certes, il ne pourrait se faire cette position honoraJble qu’exigeait avec tant de raison M. Hédouin pour lui donner sa fille. Ses affaires étaient en bien plus mauvais état qu’à l’époque où il était parti si résolûment à la conquête du monde entier, — où rien ne lui semblait impossible si Marguerite devait en être le prix. Il évitait la tante Clémence ou lui faisait des mensonges,' car elle voulait savoir dans ses moindres détails ses progrès et ses efforts. — Deux copies de sa tragédie étaient, il est vrai, l’une entre les mains du directeur du Théâtre- Français, — l’autre chez M. de Pongerville, l'académicien. Le directeur du Théâtre-Français n’avait pas répondu à l’envoi de la pièce, et M. de Pongerville avait répondu qu’elle était fort belle, comme il eût dit de toute autre.
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Raoul, découragé, écrivit à Marguerite : « Décidément, le sort se déclare contre moi, disait-il; le courant m’entraîne, et, malgré mes efforts, je suis moins avancé aujourd’hui que le premier jour. Je refuse, Marguerite, de vous faire passer votre jeunesse dans la tristesse et dans l’attente; ce ne serait pas un bonheur pour moi que de vous enchaîner à ma triste destinée; — je vous rends vos promesses, — soyez libre, — soyez l’heureuse épouse d’un autre, acceptez tout le bonheur que la vie promet à votre beauté. Ma résolution est inébranlable. Adieu ! »
Certes, Raoul souffrit beaucoup en écrivant celte lettre, et il eut besoin deux ou trois fois d’essuyer de grosses larmes qui venaient lui troubler la vue ; mais, cependant, il était moins effrayé de ce beau et gros sacrifice, fait une fois pour toutes, — - que des efforts de tous les instants qu’il lui eût fallu pour le rapprocher de Marguerite par le travail et la pertinacilé. S’il ne se fût agi que de combattre en champ clos un rival redoutable pour obtenir la main de mademoiselle Hédouin, Raoul se fût présenté fièrement au combat; — mais d’autres ennemis lui faisaient peur : c’était le travail quotidien, c’était l’insuffisance d’une éducation toute littéraire, qui ne le rendait propre à rien qu’à faire des tragédies ; — d’ailleurs, il faut le dire, une pensée sans noblesse se glissait dans son cœur à son insu ; Esther était aussi belle que Marguerite, — et, s’il l’épousait, il se trouvait tout à la fois débarrassé des inquiétudes que lui causaient les poursuites du père Seeburg, et dans une
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position d’aisance qu’il ne croyait pas pouvoir atteindre par le travail de toute sa vie. — De plus, l’amour d’Ea-, tber était humble et soumis ; elle reconnaissait à Raoul une grande supériorité sur elle; — Marguerite, au «m- Iraire, avait à son insu l’air de le protéger ; la tante Clémence lui avait lait pressentir qu’elle trouverait mauvais les vers pour lesquels Esther avait une si grande admiration. — Il fallait parvenir à Marguerite. — Il élevait au contraire Esther jusqu’à lui. — Il colorait à ses propres yeux ces calculs peu poétiques d’une apparence d’abnégation; — il n’était pas juste qu’il gardât Marguerite attachée à son sort. Marguerite eut à peine lu cette lettre qu’elle la jeta au feu, prit la plume et commença à répondre ; « Les raisons, disaitelle à Raoul, que vous me donnez pour que je renonce à vous sont, au contraire, cscellentes pour que je vous entoure d’une tendresse plus sainte. — Vous ôtes malheureux, le sort se déclare contre vous. Je sens une sorte de bonheur ’à vous rester seule fidèle, et vous ne pouvez pas plus me rendre mes promesses que je ne puis les reprendre. Croyez-vous que jamais j’appartiendrais à un autre après vous avoir dit que je vous aime, — après vous avoir donné mon âme tout entière? Ce serait, à mes yeux, me souiller doublement et com- . mettre un double adultère ; ne vous laissez pas ainsi abattre et décourager; il ne dépend ni de vous, ni de moi, ni du sort, de ^parer nos deux existences. — Je ne sais réellement si j’aurais le droit de me plaindre de quelque malheur qui m’arrivât; n’ai-je pas dans la vie une belle part de bonheur assurée?— Je suis aimée
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votre, et vous cesseriez de m’aitnennême, qu’il y a dans la tendresse que j’ai pour vous tant de douceurs secrètes et de joies inefiables, que je craindrais encore de me montrer ingrate si je laissais échapper la moin< dre plainte. — Du courage, "Raoul, travaillez, »