‹ Œuvres complètes d'Alphonse Karr RaoulChapitre 20 sur 22 · RAOUL A MARGUERITE · texte numérisé non relu

RAOUL A MARGUERITE

« Travaillez 1 mais on ne veut pas me donner d^ouvrage. — Tenez, Marguerite, je vais vous dire toute la vérité. Mais pensez que jamais je ne serai le mari de la femme à laquelle je me serai fait voir dans une situation aussi humiliante.

r Travaillez ! — Mais que sais-je faire? Je donne des leçons de latin, de grec, de français. — Je vends à la génération qui me suit les ennuis qu’on m’a vendus att collège. — Mais si vous saviez combien il y a de pauvres diables comme moi qu’une coûteuse éducation a amenés au même but ! — Nous nous disputons les leçons et les morceaux de pain. — J’en ai perdu une hier. — Il m’en reste deux. — Chacun des deux élèves me donne trente francs par mois, — vingt sous par leçon ; ce qu’on donne à un commissionnaire pour une course, — et le commissionnaire peut avoir une veste, une casquette et de gros souliers. — Moi, il faut que je sois bien vêtu, — si bien que, pour le payement des habits que j’ai usés depuis deux ans, — je vais probablement être mis en prison d’un moment à l’autre. — ^

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A ce moment, la servante avertit mademoiselle Bédouin qu’une jeune dame désirait lui parler. Elle n’était pas connue de mademoiselle Bédouin ; mais l’entretien qu’elle lui demandait était d’une telle importance qu’elle ne craignait pas d’insister pour l’obtenir. L’étrangère fut introduite auprès de Marguerite. — Toutes deux, en se voyant, manifestèrent une vive surprise :

— Eh quoi I c’est vous, Esther ! s’écria mademoiselle Bédouin.

— Marguerite I dit avec un profond étonnement mademoiselle Seeburg.

— Ne saviez-vous pas, demanda Marguerite, que c’était moi que vous veniez voir?

— Nullement, ma chère Marguerite; j’avais besoin de trouver dans mademoiselle Bédouin une âme généreuse et compatissante, je suis bien rassurée en reconnaissant la plus noble et la plus douce de mes amies de pension.

— Eh quoi ! dit Marguerite, seriez-vous tombée dans

l’infortune? •

— Non pas comme tu l’entends, reprit Esther; je suis riche, au contraire ; mais si tu ne viens pas à mon secours, je suis la plus malheureuse des filles, et si

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l’appui que j'ai pensé trouver dans ta générosité me trompe, je n’aurai plus de ressources que dans les conseils de mon désespoir.

— Parle, Esther, et je remercie d’avance le ciel, s’il est vrai que je puisse te sauver.

— Eh bien!... Marguerite... dit Esther en rougissant, — j’ai... comment te dire cela?... Un jeune homme... qui vient à la maison depuis. longtemps... il est beau, spirituel... je l’aime... je l’aime de telle sorte que j’ai oublié pour lui les devoirs. les plus sacrés; et aujourd’hui... Esther alors balbutia, quelques mots^à peine intelligibles.

— Et pourquoi ne t’épouse-t-il pas, malheureuse fille, pourquoi ne sanctilie-t-il pas ces deux titres déjà sacrés d’amante et de mère?....

— Hélas I dit mademoiselle Seeburg, — c’est que sa volonté n’est pasdibre... une passion de jeunesse... un premier choix... des promesses, des serments faits d’abord à une autre..^. celui que j’aime est déjà engagé.

— C’est bien assez, je pense, dit Marguerite , d’avoir trahi une. femme sans. en. tromper indignement, sans en. abandonner lâchement une seconde. ^D’ailleurs, quelle est la femme qui osera réclamer un cœur dont on a disposé pour un autre?

— Écoute, Marguerite, dit Esther, je ne dois pas plus lox^temps prolonger tes doutes, et te laisser développer en général des sentiments d’une élévation que l’on ne larde.pas à trom'er un peu, exagérés. dès l’instant qu’il s’agit de ses propres intérêts. . — If homme que j’aime^ c’est ton amant à toi, c’est Raoul I

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Marguerite devint pâle et fut quelque temps sans pouvoir parler, mais bientôt elle reprit avec calme :

— Esther, les devoirs de M. Desloges envers vous , sont plus sacrét. ^tie ceux qu’il avait contractés à mon igard. — M. Desloges vous épousera. C’est en vous aimant qu’il a trahi ses serments , c’est en vous épousant qu’il réparera votre faute à tous deux. Ce n’est pas par une infamie qu’il se ferait pardonner une iniidé- .jlité. J’aurais voulu qu’il me fit lui-môme l’aveu du changement de ses sentiments. — -Ce que vous me dites m’explique deux lettres étranges que j’ai reçues de lui. Il eût mieux valu qu’il m’eût dit la vérité... mais... Esther, je vous le jure, par la mémoire de ma mère, jamais je ne serai la femme de M. Raoul.

Esther se jeta dans les bras de Marguerite.

— Ah! Marguerite, s’écria-t-elle, — lu me sauves l’honneur et la vie, — mais le ciel te récompensera. Jolie et charmante comme lu es, lu n’auras qu’à choisir l’homme dont tu daigneras faire le bonheur.

Marguerite fit signe à mademoiselle Seeburg de ne pas continuer, et elle dit :

— Non... je renonce à Raoul... mais je ne donnerai jamais ma main à un autre. — Un autre! eh! grand Dieu! qu’aurais-je à lui donner! Je renonce à Raoul, mais je ne renonce pas à mon amour. Je me ferai un bonheur encore du bonheur môme que lui donnera une autre femme. Dieu fera le reste et me soutiendra dans les moments de faiblesse et d’amertume. —

Tenez, Esther, ajouta-t-elle, — attendez quelques instants. — Je vais vous donner pour M. Desloges une

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lettre qui lui rendra cette liberté qu’il a su si bien reprendre.

Et Marguerite ne tarda pas à revenir avec une lettre . . qu’elle remit à mademoiselle Seeburg.

« Raoul, disait Marguerite, un hasard m’a tout appris.

• Vous avez contracté des devoirs qu’il faut remplir. J’ai renoncé à mes plus doux rêves, mais je ne saurais où prendre de la force s’il me fallait ne plus vous estimer. Avoir cessé de m’aimer n’est un tort que vis-à-vis de moi-môme, — mais abandonner mademoiselle Seeburg, dans la situation où l’ont mise son amour et 1e vôtre, ce serait une lâcheté et une infamie. Si je dois renoncer à ma tendresse dans l’avenir, il faut que je puisse la garder dans le passé. — Il ne faut pas que j’aie aimé " » un malhonnête homme. — Ne me répondez pas, — je me suis fait le serment de ne pas ouvrir une lettre qui viendrait de vous. Plus tard, quand mademoiselle Seeburg sera votre femme... je ne sais ce que je ferai : — je consulterai les forces que Dieu m’aura données. — Malgré le trouble dans lequel je suis en ce moment, je ne puis penser que cette tendresse si douce que j’ai pour vous puisse se changer en une telle amertume que ce soit jamais pour moi une souffrance de vous voir heureux. Ma résolution est immuable. En ne faisant pas ce que je vous demande, vous cesseriez d’être un honnête homme, sans vous rapprocher de moi pour cela,

— et moi, vous m’enlèverie* mes chers souvenirs, — que je vous prie en grâce de respecter, p

ilAOÜX.

COCRT SOMIIAIIIE 0£S ivÉNEVENTS QÜI STHTINREIIT

tERRànr un espace de trois années.

Raoul épousa mademoiselle Esther Seeburg. Esthep*'* * n’était point mère, ainsi qu’elle l’avait fait croire * Raoul et à mademoiselle Hédouin. Le père Seeburg ne donna pour dot à sa ûlle qu’une pension annuelle, mais suffisante pour que le nouveau ménage pût vivre dans l’aisance.

Marguerite continua son rôle héroïque. — Si une tristesse profonde qu’elle ne s’avouait pas à elle-même amaigrissait ses joues et lui donnait une pâleur inquiétante,' elle ne laissait cependant pas échapper le moindre murmure, et ne regrettait en rien ce qu’elle avait fait.

Sur ces entrefaitès^ M. Hédouin mourut ; Félix alla à Alger ; Marguerite Hédouia. se mit alors àvivre toutà fait avec la tante Clémence, qui mit de son côté de grands chagrins. Son fils avait déserté en emportant la caisse

iè

IlAOUt

du régiment. — Une condamnation par contumace n'avait atteint que son honneur, elle savait qu’il était à Paris ; de temps en temps il venait, à la chute du jour, lui demander de l’argent. Chaque matin elle se réveil- * *

lait en se disant :

— C’est sans doute aujourd’hui que mon fils sera arrêté.

Ces deux pauvres femmes n’avaient dans la vie d’autre bonheur que de mêler lems chagrins et de souffr ir ensemble.

C’est de très-bonne foi que Marguerite apprit avec tristesse que Raoul et Esther n’avaient pas continué longtemps à vivre en bonne intelligence. Raoul, qui avait été blessé du mensonge employé par Esther pour le décider à l’épouser, ne tarda pas à s’apercevoir qme l’amour d’Esther, feu follet de l’imagination, s’éteignait rapidement dans la prose du mémlge : elle était coquette et légère. Quelques observations de Raoul furent mal reçues et surtout mal écoutées. — n devint sombre et taciturne ; il chercha à revoir Marguerite,' qui l’accueillit comme un frère, — lui donna les conseils qu’elle crut les meilleurs pour ramener la paix dans sa maison. — La tante Clémence, respectant l’innocent bonheur que Marguerite goûtait à revoir et à consoler celui qu’elle avait tant aimé, n’osa pas lui dire que tout cela était encore de l’amour. Esther fut irritée d’apprendre que son mari allait chez Marguerite, et elle .ne supposa pas un moment chez celle-ci des sentiments purs, nobles et désintéressés, qu’elle ne trouvait pas dans . son cœur; elle fit à Raoul de véhéments reproches aux-

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quels celui-ci répondit avec déclrin. De ce moment, Ef- ' iber se crut tout permis. En vain Raoul lui défuadit .de tecevoir un homme dont les assiduités l’avaient déjà fort compromise : elle ne tint aucun compte de oeUe défense.

Raoul, poussé à bout, saisit un prétexte pour insulter celui qu’il croyait l’amant de sa femme : ils se battirent. — Raoul, qui n’avait de sa vie été fort qu’<en « thème, blessa son adversaire, il est vrai, mais en échange d’use égrat^nore, ü reçut une blessure trèsgrave. Le soir môme du duel, Estberleva le masque et prit la fuite avec s<m amant, emportant ses diamants, l’argenterie et tout ce qui avait quelque valeur dans la maison. Raoul n’y rentra pas et se ât porter dans une mauvaise chambre près de l’endroit où le duel avait eu lieu. Quand il apprit la fuite de sa femme, > il fit demander M. Seeburg. — Gelni-ci vint et rejeta sur son gendre tous les torts. Raoul lui donna les clefs de la maison qu’il avait habitée avec sa fille, n’y fit prendre que les effets personnellement à son usage, etlui abandonna le reste, — ce que M. Seehurg accepta, — ainsi qu’une autorisation par écrit de payer désormais à sa fille la pension qui, légalement, devait être versée entre les mains du mari comme chef de la communauté.

Tous deux se témoignèrent alors le plaisir qu’ilsnosaient à ne jamais se revoir, Raoul resta dans l’auberge avec quelques louis pour toute fortune, — et tomba si dangereusement malade que le médecin, qui n’en espéra pas grand’ebose, conseilla à l’hôte de prévenir le maire du village. — Celui-ci chercha des parents ou des amis à

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Raoul. — Marguerite, alors, qui avait appris par la

rumeur publique ce qui était arrivé, sut où Raoul était retiré ; elle alla soigner le pauvre mourant. — A ce moment, tout lui manqua, jusqu’à l’appui de la tante Clémence. Le âls de celle-ci s’était fait prendre à Ghâlon-sur-Saône. Il attendait en prison qu’un nouveau jugement décidât s’il irait aux galères ou s’il . serait fusillé. Sa malheureuse mère alla s’installer à côté de la prison, où elle passait tout le temps qu’elle n’employait pas à voir, à solliciter les juges.

D’abord Raoul ne s’aperçut guère de la présence de Marguerite. — Quand il la reconnut ensuite, il la prit pour un ange descendu du ciel; — mais il la supplia de le laisser mourir. Marguerite s’accusait d’avoir exigé ce funeste mariage ; elle se reprochait tout haut les chagrins qu’elle avait ainsi attirés sur la tête de Raoul. — et à peine tout bas s’avouait-elle à elle-même le bonheur qu’elle avait perdu pour elle et pour lui.

HABGÜERITB A LA TANTE CliMENCE.

« J’ai vu M. n s’emploiera de tous ses efforts en faveur de ton fils, mais il ne m’a pas caché que la situation est des plus dangereuses. C’est une cruelle chose que de n’oser relever ton pauvre cœur de l’abattement profond où il est tombé, dans la crainte d’avoir à le faire retomber de nouveau et de plus haut.

» Raoul est sauvé. — Il est vieilli de dix ans. — Sa

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pâleur, ses rides précoces, sont pour moi des reproches terribles. — C’est moi qui ai exigé qu’il épousât cette méchante Esther, et c’est de ce mariage que sont venus tous ses chagrins.

» Comme il n’était pas convenable que je logeassé dans l’auberge où il demeure, une fois que sa vie n’était plus en danger et que sa situation n’exigeait plus des soins et une surveillance de tous les instants. J’ai cherché un autre logis auprès de lui. — Mais hier, il m’a dit qu’il allait retourner à Paris, où ses affaires VdppellenL J’ai compris ce que ce mot veut dire, — c’est qu’il lui reste à peine l’argent nécessaire pour payer son hôtelier et son médecin, et qu’il veut s’occuper de retrouver quelques leçons, — Au plus fort de sa maladie, alors qu’il ne reconnaissait ni moi, ni les autres personnes qui le soignaient, j’ai eu la curiosité de voir quelles étaient ses ressources. — Il n’avait avec lui que quelques louis; et je sais qu’il a abandonné non-seulement la dot de mademoiselle Seeburg, mais encore le logement qu’il habitait avec elle, dont il a remis les clefs au père, et dans lequel li a juré de ne jamais rentrer. J’ai ajouté seulement trois louis aux cinq qu’il avait dans sa poche, pour qu’il ne s’aperçût pas de ma petite fraude , qui l’aurait blessé. Je ne sais, ma chère tante, ce que je vais faire maintenant. Lui-même est triste et embarrassé. Par un sentiment de délicatesse que tu apprécieras, il n’ose me demander quelles seront désormais nos relations. Je n’en sais rien moi-même. Je regrette presque qu’il ne soit plus malade et que Vhumanité ne m’oblige plus à rester sans cesse auprès de lui. Dois-je

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cesser de le voir? dois>je abandonner ce pauvre honnne, déjà si abandonné et si malheureux par ma faute ? Un hasard m’a appris des nouvelles de sa femme : elle est en Belgique avec l’homme qui l’a enlevée, et qui est de ce pays. — U n’est pas probable qu’elle revienne jamais en France; d’ailleurs, après un éclat semblable, toute réunion entre eux est impossible.

» Je trouve tant de douceur à m’occuper de lai, à le soigner, que je crains de ne plus savoir quelles sont à son égard les limites de mes devoirs aux yeux du monde.

— Pour ce qui est des devoirs véritables et de la vertu, ils sont gravés dans le cœur et ne dépendent d’aucime convention : on ne court aucun risque de se tromper.

» Je vais moi>même retourner à Paris. — > Ici j’étais avec une garde-malade, avec l’aubei^iste , sa femme, ses enfants, — au chevet d’un malade, dans un appar» tement ouvert, où l’on avait besoin d’entrer à chaque instant, — mais chez naoi, je serai seule. Doia-je refuser de le recevoir? L«8 gens du monde auront-ils le tact touchant de ces braves gens chez lesquels on avait porté Raoul, et qui, sans que je leur aie rien dit, au bout de quelques jours de mon séjour chfôc eux, ne m’ont plus parlé de Raoul sans le désigner comme mon /rè-e?— Les gens du monde comprendront-ils comme eux la sainteté et la pureté de mon affection pour lui? Tu n’es pas là, ma chère tante, et avant que je puisse avoir ta réponse et tes conseils, avant que cette lettre soit partie, ^ il m’aura fallu prendre une résolution.

» Si je repousse Raoul, ce pauvre cœur si profondément blMcé , je ferai une mauvaise action «n réalité, *

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mais le monde n’aura rien à dire. — Si je l’accueille, au contraire, si j’accepte ce doux nom de sœur que la femme de l’aubergiste m’a la première donné; si je le * console, si je le soutiens, — j’aurai fait une bonne action, mais le monde me blâmera. Faut-il donc être dure et cruelle pour moi et pour lui, pour méi.ter, non pas l’approbation, mais le silence de ce m&ade? — Je crains bien en ce moment de plaider pour la cause que je désire qui gagne, — et d’être à la fois juge et partie. — Quoi qu’il en soit, ma bonne tante, je remplirai mes vrais devoirs; — j’ai prié Dieu une partie de la nuit de m’éclairer à ce sujet. Après Dieu, il y a deux personnes qui connaîtront la pureté de mon âme, — toi et Raoul. Que me fait le reste du monde, auquel je n’ai rien â demander, pour lequel je ne vis pas, — et qui ne pourrait jamais rien me donner qui fût comparable en douceur aux quelques instants que j’ai pu passer au dâevet de Raoul malade, en lui prodiguant tous les soins d’une mère à son enfant. »

VÀiiGirxiirrE a la tarte ciJuence.

«Hier, nous ayons tous deux quitté la campagne pour reyenir à Paris. Au moment de nous séparer, nous étions aussi tristes et embarrassés l’un que Pautre.

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Raoul ne me demandait pas s’il viendrait me voir chez moi. — Plusieurs fois nous nous sommes dit adieu, sans cependant nous en aller ni l’un ni l’autre. J’ai vu sur son visage péniblement contracté qu’il prenait sa ' résolution et qu’il allait me quitter. Alors je lui ai demandé : — Viendrez-vous me voir demain? — Oui, - 7 » m’a-t-il répondu, et son regard mouillé de larmes m’a remercié éloquemment.

» Je ne l’ai pas encore vu aujourd’hui, et c’est en l'attendant que je t’écris pour parler de lui. Mon Dieu! pourquoi me suis-je laissé entraîner par les mensonges d’Esther 1 pourquoi n’ai-je pas écouté tes conseils ! — Raoul serait ici chez lui. J’aurais le droit de partager avec lui ma petite fortune, tandis que je n’ose faire la moindre allusion à ses affaires dans la crainte de l’offenser. Je suis effrayée de l’exiguité de ses ressources.

Je ne crois pas qu’il puisse lui rester un ou deux louis. A-t-il trouvé tout de suite des leçons? Et, s’il en a trouvé, comment fera-t-il pour attendre la fin du mois et l’époque du payement de ses leçons? Il est faible encore, et à peine convalescent. Ne se fatiguera-t-il pas trop I aura-t-il les soins nécessaires? Heureuse Esther l qui avait le droit de savoir tout cela I

» Il est venu comme je t’écrivais cette lettre. Je l’ai * interrompue. — 11 est parti et je reste seule avec toi. Je ' l’ai trouvé pâle et fatigué. — Il aura sans doute marché beaucoup. Je n’ai osé lui faire aucune question à ce Vijèt. Je n’aurais pu lui dire : « Ne marchez pas tant. »

R m’aurait pu répondre qu’il faut bien qu’il s’occupe

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de gagner sa vie, de trouver des leçons et du travail, et qu’il n’a pas d’argent pour prendre des voitures. — Mon Dieu! si tu étais là, tu trouverais, j’en suis sûre,' quelque moyen ingénieux; tandis que moi je me désespère sans pouvoir rien imaginer.

» Je lui ai demandé s’il voyait quelqu’un, — s’il avait conservé quelques amis. Il m’a répondu que non, — - qu’il était heureux de ne plus connaître que moi. — J’ai essayé de lui demander s’il avait de l’occupation, s’il pensait trouver facilement des leçons : — il a fait semblant de ne pas entendre cette question, et il m’a demandé de tes nouvelles. — Je n’ai pas osé revenir sur ce sujet, et nous avons parlé de toi jusqu’au moment où il a regardé à la pendule, s’est levé et est parti.’ — U m’a regardée alors si tristement que, malgré moi,’ j’ai dit : « A demain !» — Et un éclair de joie et de santé a brillé sur son visage pâle et amaigri. »

Cette situation, qui était un supplice pour Marguerite, dura longtemps. Parfois elle trouvait un bon prétexte pour engager Raoul à dîner avec elle; — mais celui-ci ne laissait pas s’établir l’habitude qu’elle en voulait faire, et souvent il refusa de partager le dîner de mademoiselle Bédouin en disant qu’il avait dé’à dîné,' ce qui n’était pas vrai.

Les leçons ne se présentaient pas : — ses démarches pour trouver des occupations d’un autre genre n’avaient pas plus de succès ; — il avait vendu successivement tous ses habits, en ne réservant qu’une grosse rediur

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goto, très-conrenable pour la saison froide am miKeu UwpieUe on se trooivait; —mais le printemps arrim, puis le commencement de l’été, qui s’annonça par des chaleurs accablantes. Il est difficile de dire ce que souffrit Marguerite de voir chaque jour Raoul avec sa lourde redingote.

Quelqu’un qui, un jour, se trouvait chez elle en mène temps que Raoul, se plaignit de l’excès de la ebaletrr. —Raoul rougit un peu et dit qu’il ne trou^^t pas qu’il ût trop chaud. Quelques intants après, Marguerite le surprit essuyant son front, sur lequel tombaient de grosses gouttes de sueur.

Il fit, cet été-là, une chaleur si peu ordinaire, que c'était un sujet de conversation partout. — Mais Marguerite n’en parla pas uim seule fois et f^nit de ne pas s’en apercevoir. — Quelquefois madémoiselle Bédouin disait :

— Monsieur Desloges, je m’ennuie mortellement ; — ou : je suis un peu malade. — Si vous étiez bien aimable, vous dîneriez avec moi.

Une autre fois : — Monsieur Desloges, j’ai fait aujourd’hui une certaine crème sur laquelle je veux avoir votee avis.

Un jour Raoul, refusa formellement. — H était venu avant l’heure ordinaire du dtner; mais il crut s’apercevoir, à l’insistance de Marguerite, qu’dle soupçonnait sa pâaurie. — Alors il dit qu’il était invité et dînait avec un ami, lui qui avait dit qu’il ne voyait plus personne, k Ne vous verrai-je donc pas ce soir? — (ht mademoiaelle Bédouin.

Ha 0 tjL

— Sî vraiment,' si vous me le permutez. — Je ne fais pas de cérémonie avec ce camarade, et je l’ai averti qn’aussitét le dîner fini je le quitterais. Je reviendrai.

Gomme Marguerite dînait seule, elle reçut la visite d*une femme de ses amies, qui, en parlant de choses et d^utres, lui dit : ,

— Ah çâ, ce M. Raoul qui vient souvent chez vous» est donc bien frileux? je viens de le voir qui regardait les images sur le boulevard. — U a une énorme redindote boutonnée jusqu’au col.

— C’est un ami d’enfance, Æt Marguerite ; il a reçu en duel, il y a quelques mois, une blessure très-dangereuse dont il n'est pas encore tout A fait rétabli, et... on lui a ordonné de se tenir très-ehaudement.

— Eh bien ! il doit plus souffrir de cette prescription qu’il n’a dû souffrir de sa ]}lessnre I

— Vous dites qu’il regardait des images?

— Oui... très-près d’ici... je l’ai vu deux fois, d’abord il y a une demi-heure ; puis, comme je venais ici, je l’ai retrouvé à la même place, qu’il n’avait pas quittée.

Marguerite resta silencieuse, dit qu’elle n’avait plus faim, et fit desservir son dîner. — Elle était convaincue que Raoul l’avait trompée, — qu’aucun ami ne l’attendait pour dîner, et qu’il regardait des images en attendant qu’elle eût fini son repas.

Raoul ne tarda pas à revenir. — Elle était seule alors. • ITs parlèrent longtemps de choses indifférentes; mais * mademoiselle Bédouin laissait souvent tomber la conversation. Elle était triste, préoccupée. On lui servit du thé, selon son habitude. Elle demanda des ^teaux,;

252 RAOUL

disant qu’elle avait mal dîné. — Raoul prit une tasse de thé ; mais, sans s’en apercevoir et vaincu par le besoin, il mordit dans un gâteau avec une telle voracité, que Marguerite ne put se contenir davantage, fondit en larmes et éclata en sanglots. Elle fut longtemps sans pouvoir répondre aux (gestions de Raoul, — tant elle jpleurait convulsivement; — puis tout à coup elle joignit les mains et s’écria :

— O Raoul ! mon ami 1 au nom du ciel, je vous en supplie, ayez pitié de moi 1 ^ .

— Qu’avez-vous, Marguerite? répondit Raoul. .

— Ayez pitié de moi, Raoul I ne me laissez plus so^frir ce que je souffre depuis six mois ! — je ne puis plus le supporter : — vous me faites mourir. — Mon Dieu ! que suis-je donc pour vous? — Ne puis-je être autant qu’un ami? Tenez, Raoul, — cela ne peut durer.

— Tiens, Raoul, dit-elle, écoute, prends sur moi les droits d’un amant et d’un mari, pour que j’aie ceux d’une amante et d’une femme. — Je t’en prie, Raoul, comprends-moi, je t’en prie I

— Je le voudrais, dit froidement Raoul.

— Eh bien! je vais parler.'— A commencer d’aujourd’hui, —je veux être pauvre et misérable. — Tenez, j’ai faim, et voilà ce que je fais!

Elle jeta à terre les gâteaux.

— Oui, j’ai faim, reprit-elle, et je ne mangerai pas.

. — Écoutez ! — Vous êtes pour moi dur et cruel, — vous ôtes pauvr^ — vous me donnez l’horrible douleur de vos privations, — vous n’en avez pas le droit 1

Elle se jeta à ses genoux et lui dit '•

RAOUL ■ * 255

Raoul ! Raoul ! sois mon maître, — sois mon

amant! Je veux que cette maison soit à toi, — je veux

être ici chez toi !

Puis elle se releva, se jeta dans un fauteuil, la tête sur le dossier, et recommença à pleurer amèrement.

— Vous vous trompez, Marguerite, — je vous affirme que vous vous trompez. Je suis... gêné.., momentanément..., mais... ce n’est pas au point que vous supposez.

Marguerite se leva et dit :

* ’ — Raoul, vous mentez 1 — où avez-vous dîné aujourd’hui 1... Avec un ami? disiez-vous. — Vous ôtes resté sur le boulevard à regarder les images !

— Je n’avais pas faim... et...

— Taisez-vous I... je saistoutl... Mais quel mépris avez-vous donc pour moi! Que suis-je pour vous? —

Raoul ! Raoul ! — Vous ne saurez jamais tout ce que vous m’avez fait souffrir.

— Ne souffririez-vous pas davantage de me voir accepter une situation honteuse?

— Honteuse?... Ah! si vous m’aimiez, vous comprendriez que le bienfaiteur est celui qui reçoit. Mais je vous ai dit ma résolution... je serai pauvre comme vous, — malgré vous je partagerai votre sort, — je verrai combien de temps vous m’imposerez ces priva» lions, puisque vous ne voulez pas comprendre que je souffrirai moins ainsi. • \

Raoul voulut encore abuser mad^oiselle Hédouiu, ■* ■' ’ mais elle pleura et supplia avec plus de véhémence encore,

• 254 . .VRAOqj.

« — Écoutez, Marguerite, dit-il, avouez une chose :

oseriez-vôus dire aux gen&[que vous connaissez ce que (VOUS voulez (^ue j’accepte de vous?

Oui. Je leur d^ai que je vous aime, que vous daignez me regard*^ cominqun ami, — que vous m’aimez, ^ que Icüt est commun entre nous. — N’ai-je pas osé me compromettre pour vous voir tous les jours? — A-t-on ^ cru, le pensez-voua» A la pureté de nos têtc-à-léte de .i.. tous les soirs depuis six mois ! Vous m’avez laissée me perdre pour vous, — vous m’avez permis de vous sacrifier ma réputation, — et vous refusez de partager mon argent I — c’est aLsurde et niais! — Attachez- -vous plus de prix à l’«argent qu’à l’honneur? — Mais je ne veux pas plaider et disajlter contre vous ; — ce n’est pas à votre pauvreté qu’il faut mettre un terme, c’est à la mi^ne, — car, je vous le jure, la naisère n’ohlige pas aux privations que j’aurai le génie d’inventer pour surpasser les vôtres 1 — Mais quand vous avez épousé mademoiselle Seelnarg, elle avait une dot, — Vous avez bien accepté sa dotl — Estrce parce que je ne puis être votre femme que vous me traitez ainsi? — Sst-ce à vous de me marquer du mépris pour cela ! ~ Écoutez, Baoul, je comprends votre orgueil, parce qu’il est U mien. — Nous quitterons Paris, nous renverrons ma servante, — nous irons à la campagne ensemble, — là oh personne ne nous eoanaitra; — je serai votre femme ; — c’est vous qui louerez la maison; — je serai chez vous. Mon Raoul, je t’en prie, laisse-moi faire tout cela comme je l’entends. Oh ! que je voudrais être pauvre et misérable 1 comme je voBr

RAOÜL' 256

drais tout recevoir de toii Mais'.si tu savais tout le * bonheur que tu peux me donner en consentant au partage que je te demande I • < «

XXlh

Lk PAIX DES CHAUrS.

Si le hasard, mes désirs prospère, • Accomplissait mes rêves de bonheur,

Dans un vallon j’aurais une chaumière,

Peu vaste, mais riante, aoHtaire.

La clématite avec sa douce odeur.

La vigne en couvriraient les murailles rustiques i De gros noyers de leurs branches antiques La cacheraient aux regards indiscrets.

Un mur d’épine blanche et d’églantier sauvage Enfermerait mes prés, ma maison, mon jardin, Ohl si j’avais encor, sur le coteau voisio,

(In petit clos de vigne!... et, dans le voisinage,

Digilized by

RAOUL

Un champ de blé dont les épis dorés Sons le vent qui frémit se balancent en ondo De bluets, de paroU, de nielles diaprés...

Je serais le rof du monde !

Puis je voudrais, quand le matin,

Au travers de ma fenêtre,

Le soleil glisserait un rajon incertain.

Précurseur du jour qui va naître.

Je voudrais voir, les yeux clos encore à demi. De mon premier regard la maison d’un ami.

(ScaïuEB.)

Le soleil commence à descendre derrière les arbres. Un jeune homme et une jeune fille sont assis sur le sommet d’une colline qui domine une vallée étroite dans laquelle une trentaine de maisons sont cachées sous les arbres.

La colline est couverte de bruyères dont la fleur est passée, mais — le thym sauvage y étale ses fleurs roses. — Ils sont étendus sous une vieille aubépine dont les fruits commencent à rougir. — Ils sont silencieux; leurs regards comme leur pensée suivent le soleil qui disparaît derrière de grands sycomores, — dont le feuillage, richement découpé, se dessine vigoureusement sur l’horizon empourpré.

L’œil a besoin de chercher les maisons entourées de hauts arbres, le clocher de l’église s’élève seul, et le coq doré qui le surmonte resplendit d’un dernier rayon que lui envoie obliquement le soleil. Bientôt ce rayon

RAOUL

s’éteint, — et la cloche sonne VAn§elus, Alors, de toutes parts on dételle les cbeyaux des charrues. — Les Hommes et les femmes reviennent à la maison. Le jour disparaît et les arbres de la vallée se constellent de Jumièrcs rouges qui s’allument successivement, — tandis que le feu bleuâtre des étoiles s’allume au ciel. — On dirait des fleurs de feu qui s’épanouissent au ciel et sur la terre. — On entend au loin coasser les grenouilles dans la mare d’une ferme.

— O mon ami, dit la jeune fllle, — quel calme enchanteur! que chacune de ces maisons cachées dans les arbres comme un nid d’oiseau doit être une douce retraite! — Que les habitants de cette vallée doivent être heureux et bons! Mon ami... pourquoi ne cacherions-nous pas aussi notre vie et notre bonheur dans un de ces nids parfumés, — loin des villes, de leurs habitants curieux et envieux? — Mon ami, ce n’est pas le hasard qui nous a fait assister à ce beau spectacle de la fin du jour. — Si vous m’en croyez, le reste de notre vie se passera sous ces beaux arbres. — Il m’a semblé que la voix vibrante de la cloche de l’église nous appelait et qu’elle nous promettait enfin une vie heureuse et paisible.

— Le lendemain, dès le jour, Raoul et Marguerite revinrent et descendirent dans la petite vallée ; — leur enchantement fut encore plus complet. — Trois ou quatre maisons bourgeoises étaient clair-semées. Ils virent à la porte d’une de ces maisons une jeune femme qui tenait un enfant dans ses bras. Ses beaux grands yeux bleus étaient pleins de bonheur et d’innocence.

RAOUL

Marguerite s’arrêta, “regarda l’enfant et baisa ses frat- ^ cbes joues roses. — Raoul demanda à la paysanne s’il ' . y avait une maison à louer dans le pays.

— Je crois que oui, dit-elle; celle de maître Gillet est fermée depuis l’année dernière.

— Et où est la maison de maître Gillet?

— A l’autre bout de la commune. — Notre gars vas vous y conduire. — Ohé I Todore 1

On voit alors sortir de la niche du chien placée dans le milieu de la cour deux têtes, — l’une était celle d’un grand dogue aux yeux calmes, — l’autre la tête blonde et frisée d’un petit garçon; — il embrassa son ami le dogue avant de le quitter, et c^ui>ci lui rendit sa caresse avec gravité. La mère arracha des cheveux de Théodore des brins de paille qui y étaient restés, puis elle lui dit ;

— Tu vas coD luire monsieur et sa dam à la maison de maître Gillet; en passant tu appelleras marne Gillet pour qu’elle prenne les clefs et leur vienne montrer la maison. — Tu entends bien, n’est-ce pas?

Marguerite fit quelques compliments à la mère sur la beauté et la santé de ce nouvel enfant, — et Mar^ guerite et Raoul se mirent en route précédés de Théodore.

' Us traversèrent une partie du village. Madame Gillet,

’ ^ avertie, s’arma d’un trousseau de clefs et les mena voi^ la maison. — C’était un grand jardin abandonné de. puis plusieurs années déjà, et une maison couverte en chaume, passablement délabrée. — Néanmoins elle . plut beaucoup à Marguerite et à Raoul, et ils furent

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