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^ compte un peu combien tuas dA dire de mots en don- .nant tes leçons pour payer les vingt-deux sous du misérable festin que nous venons de faire.
Malgré cet accès de franchise, Calixte ne put prendre sur lui de dire toute la vérité à Raoul. Ainsi, quand celui-ci lui demanda des nouvelles de son oncle, du fameux oncle au château, — Mandron répondit qu’il n’y était pas allé cette année, parce que l’oncle avait vendu son château. La vérité était que l’oncle n’avait pas vendu le château dont il était concierge, mais seulement une partie de bois qu’il s’était avisé de couper,
— par suite de quoi on l’avait chassé, — et il était devenu portier d’une maison de la rué Saint-Denis, — grâce à la protection de son frère, le père de Calixte, qui était un des plus anciens locataires de cette maison.
— C’est pourquoi Calixte se trouvait très-heureux de ne plus habiter une maison où son oncle était portier et où son père avait une enseigne. — Il donna sa carte à Raoul; — sur cette carte il avait abusé de son prénom de Calixte de là manière que voici :
C‘« MANDRON.
Et il ne démentait pas ceux qui, d’après sa carte, croyaient devoir l’appeler monsieur le comte, ou lui écrivaient à monsieur le comte de Mandron.
. Raoul avait parmi ses élèves un tailleur qui avait un fils et une fille. — Ce tailleur, appelé Seeburg, — faisait donner à son fils, dont il voulait faire un notaire, des leçons de latin et de grec, — et à sa fille des leçons
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de français par-dessus le marché du prix dont il était convenu avec Raoul pour les leçons de son fils. — Il chercha néanmoins à diminuer encore ce prix, et voici le procédé ingénieux qu’il employa. Il dit un jour à Raoul : — Parbleu, monsieur Desloges, il laut avouer que vous n’êtes pas coquet, et que si vous plaisez aux dames, ce n’est pas par le luxe de votre toilette. — Raoul devint rouge, — et la fille de M. Seeburg, qui assistait à cette sortie, ne devint pas moins rouge que lui.
— Ce n’est pas pour vous être désagréable que je vous dis cela, — monsieur Desloges ; — bien au contraire, reprit M. Seeburg; — c’est que si vous n’ôtes pas content de votre tailleur, ou s’il n’est pas content de vous ; — en un mot, si vous voulez me donner votre pratique, noos nous arrangerons facilement ensemble; nous déduirons chaque mois sur ce que vous me devrez le prix de vos leçons à mes enfants. — Ce sera un peu long, mais avec le temps cela finira par être payé.
Quoique cette proposition comblât un des désirs les .plus ardents de Raoul, qui souffrait de l’exiguïté de son costume, il répondit le plus froidement qu’il lui ftit possible, qu’il verrait, — que ce n’était pas impossible.
La fille de M. Seeburg comprit, par un instinct féminin, que sa présence empêchait Raoul d’accepter une offre qui lui était peut-être avantageuse. — Elle se retira sans rien dire, — et Raoul continua de donner la leçon à son frère. M. Seeburg ne tarda pas à revenir
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à la . charge, et dit en tâtant le drap et en le faisant claquer entre ses doigts :
— Je ne crois pas trop me flatter en vous disant que je vous donnerais de meilicurc marchandise que cela.
Et puis, quelle coupe! Vraiment, monsieur Raoul, vous Ates bien fait, vous avez la tournure naturellement élégante, — eh bien ! je suis sûr que personne ne s’en doute. Un jeune homme ne peut parvenir à rien s’il n’est pas! bien habillé; — et moi-môme, — moi qui dois savoir à quoi m’en tenir sur les habits, j’ai failli ne pas vous accepter pour donner des leçons à Lucien,
— à cause de la coupe et de la vieillesse de votre redingote.
— Écoutez-moi, monsieur Seeburg, dit Raoul, j’accepterais votre otfre volontiers, — mais le payement serait trop long, — i>t...
— Que vous fait cela, si ça me convient ainsi? dit
M. Seeburg. — Laissez- moi faire, — je sais ce qu’il vous fhut, — je veux qu’il n’y ait pas à Paris un jeune homme mieux mis que vous, et cela finira par ôüe payé tout doucement. — Laissez-moi faire , — et vous m’en direz des nouvelles. — La leçon finie, M. Seeburg prit mesure à Raoul , et tous deux se séparèrent enchantés. — M. Seeburg, en effet, avait à écouler une partie d’un certain drap vert-brenze qui n’avait pas trop bien réussi à la teinture, et d’autre part il n’y avait rien de si facile, en enflant convenablement le mémoire, en faisant payer deux cents francs ce qui en ;
valait cent cinquante, de réduire à bien peu de chose • )
le prix qu’il donnait pour les leçons de ses enfants.
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Raoul, d’un autre côté, — était depuis longtemps fort attristé de la décadence visible de ses vêtements; — c’est un genre de pi lié qu’il n’est pas prudent d’inspirer aux femmes, et tout en se réjouissant de ce qu’il pourrait paraître convenablement vêtu rue Pigale et chez la tante Clémence, il était mécontent que son écolière, — la ûlle du tailleur, — fût initiée aux nécessités qui lui avaient fait prendre ces arrangements avec M. Seeburg.
Raoul eût volontiers embrassé le tailleur Seeburg, — lorsque celui-ci lui fit la proposition de lui confectjcnner des habits neufs. — Aussi, n’hésita-t-il pas ,à serrer la main que celui-ci lui tendit, lorsqu’il vint donner sa leçon le surlendemain. Après sa leçon , M. Seeburg revint à parler des habits. — Esther se livrait dans l’embrasure de la fenêtre à un petit travail de broderie, et semblait ne prendre aucune part à ce qu’on disait dans la chambre. — Monsieur Desloges, ditM. Seeburg, nous allons d’abord vous faire un babil. J’entends par habit — l’habillement compdet : — habit, panUilon et gilet.
— Mais, monsieur Seeburg, je crois que le noir est I ce qui me conviendra le mieux.
, — Nous vous ferons donc un habit noir... On ne porte plus de noir... mais c’est égal... Vous préféré*
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le noir, on vous fera un habit noir... A moins cependant que vous ne préfériez le vert-bronze.
— Non, j’aime mieux le noir.
— Soit, n’en parlons plus; si Je vous disais cela, c’est que c’est une couleur très à la mode et fort bien portée; M. le comte Mandron m’en a commandé un hier. C’est une couleur bien supérieure en qualité au noir, — qui est presque toujours brûlé à la teinture. — Un habit vert-bronze vous durera le temps que vous dureront deux habits noirs... Mais quand celui qu’on va vous faire sera usé, nous vous en ferons un autre, — voilà tout. — Va donc pour l’habit vert. . . je veux dire pour l’habit noir — et le pantalon... du même... vert... je veux dire pareil, — le pantalon également noir. Quand Raoul fut parti , M. Seeburg dit à sa fille : — Esther, donnemoi cette pièce de drap vert-bronze... tu sais... je vais couper l’habit de M. Desloges.
— Mais, mon père, vous vous trompez... vous savez bien que c’est un habit noir.
—Je ne me trompe pas, il aura un habit vert-bronze... et il en sera très-content... Que veux-tu que je fasse de ce coupon de drap?
— Âhl mon père, un habit noir serait beaucoup mieux...
— Idée de jeune fille et de jeune homme... pour lui ce sera absolument la même chose... Crois-tu que c’est cela qui lui fera trouver une leçon de plus ou de moins, d’avoir un habit vert ou un habit noir?.,, et d’ailleurs, il faut que je trouve quelque avantage... un habit qui ne sera pas payé dans deux ans 1
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^ Voüs verrez, mon père, qu’il ne le prendra pas,’ — et il aura bien raison.
— Tu crois?... et moi je t’assure qu’il le prendra, qu’il le prendra avec empressement, qu’il le prendra malgré moi.
n se passa quinze jours pendant lesquels Raoul n’o^ sait pas demander si l’Aoèif serait bientôt prêt. — H n’osait pas seulement dire mon habit en parlant de ce qui lui paraissait presque un présent de M. Seeburg; mais le tailleur flnit par lui en parler le premier et lui dit : — Imaginez-vous que je suis furieux, — j’ai donné votre habit à faire dehors, parce que je veux absolument qu’il soit fait par mon meilleur ouvrier. Je le croyais fini; il devrait l’être; eh bien ! j’envoie chez lui ce matin, il n’est pas seulement coupé ! — Mais soyez tranquille, cela ne tardera pas maintenant.
— Monsieur Seeburg, dit modestement Raoul, je serais bien content de l’avoir pour le 15 de ce mois.
— Il sera prêt, monsieur Desloges, — le 15, à dix heures juste, il sera chez vous, — vous pouvez commencer à vous habiller : au moment de passer les manches je serai à votre porte avec l’habit.
Raoul donna la leçon à Esther.
— Est-ce que vous allez au bal le 15 de ce mois? d&^ manda-t-elle à Raoul.
—Non, mademoiselle, — mais je dois accompagner au Conservatoire une famille de mes amis... et mes habits, ajouta-t-il avec un sourire un peu forcé, q’ii vont encore à peu près le soir, — ne me feraient pas honneur de jour.
*>Votrsa¥ez!àde singnliersamis, iQon»rearfie^egea
■— Pourquoi dites- vous cela, mademoiselle?
— Parce que, moi je m’occupe peu de la mamère dont mes amis sont habillés...
— J’espère, mademoiselle, qu’ils auraient votre prit et votre raison, mais c’est pour ceux t}ui me verront avec eux... je ne veux pas faire rejaillir sur eux le peu de considération qU’on accorde d’ordinaire à un 'homme mal vêtu... je veux réserver l’héroïsme de mes amis pour d’autres circonstances.
— Eh bien, moi, monsieur Raoul, — moi, dm m’y connaître^ je n’avais jamais remarqué si vos vêtements étaient plus ou moins frais... C’est un concert qu’il y a au Conservatoire?
— Oui, mademoiselle.
•— On dit que c’est la plus magnifique exécution du monde entier... Je n’y suis jamais allée... J’aime passionnément la musique... Vous n’êtes pas musicien?
— Non, mademoiselle, je n’ai jamais appris que le grec et le latin.
— - C’est dommage, je vous aurais prié de faire de la musique avec moi...
— On dit que vous jouez admirablement du piano!
— Je dois être assez forte, parce qu’il y a longtemps que j’apprends et que je travaille avec plaisir. U neme manque qu’un auditoire un peu sympathique ; — mon père s’endort aussitôt que je commence... Je vous prierais bien de venir un de ces soirs... mais vous ne voudriez pas passer la' soirée chez un tailleur.
r- Mademoiselle... c’est sans doute un 'sarcaane..;
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puiS'je me croire supérieur à uu homme dont j’accepte un service?
•— Ne vous montez pas trop la tête à propos de ia reconnaissance que vous devez à mon père... Je voua erai inviter par lui un de ces jours... Ne croyez pas au moins que ce soit par vanité, — vpour recevoir des compliments sur un talent au. sujet duquel je ne sais pas moi-méme à quoi m’en tenir... Je crois que vous comprenez la musique... et cela m’ennuie d’en faire pour les gens que vous rencontrerez ici.
Le 15 arriva, Raoul devait à une heure aller prendre M. Bédouin, Marguerite et la liante Clémence. M. Hé> douin lui avait offert longtemps à l’avance une place dans une loge qu’il avait ce jour-là au Conservatoire.
— Il devait passer une partie de la journée avec Marguerite, entendre avec elle cette langue divine qui monte au ciel comme. un parfum de l’àmc. Dix heures sonnent, — les habits n’arrivent pas ; dix heures et demie sonnent, — pas d’habit; — onze heures... onze heures un quart, — Raoul — regarde son vieil babit, il est plus affreusement râpé qu’il n’avait voulu se l’avouer à lui-même jusqu’au moment oh il avait conçu l’espoir de le remplacer. Il est impossible qu’il le mette... au grand jour... pour accompagner des femmes... Il faut écrire — qu’une occupation imprévue... un accident... une indisposition le priveront d’avoir le plaisir... et caetera. Mais on frappe... c’est M. Seeburg
— tenant sous le bras-un foulard qui contient l’habit. M. Seeburg — pose le paauet sur une chaise — et s’essuie le front.
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— Il fait un temps magniflque... et j’ai couru... Ce maudit Fregger a encore été en retard ; décidément, je renoncerai à le faire travailler. Mais enfin voilà l’habit.
— Monsieur Seeburg, je suis réellement fâché...
— Du tout... du tout... J’avais promis pour dix heures, j’aurais dû sonner à votre porte en même temps que le premier coup de dix heures sonnait à la pendule... (M. Seeburg regavde sur la cheminée et ajoute : ) à la pendule que vous pourriez avoir.
— Oh! dit Raoul en souriant, j’entends d’ici l’horloge de l’église.
— N’importe... mettons l’habit... Je n’appelle pas cela essayer, car si Fregger est un paresseux, c’est un gaillard qui sait travailler : jamais je n’ai retouché un habit sortant de ses mains.
M. Seeburg ouvre le foulard... prend l’habit, — parait surpris... le porte auprès de la fenêtre, et fait entendre sa plus terrible imprécation (que nous remplacerons par celle-ci que nous avons vue dans un vieux livre) : — Que mille millions de diablotins lui cas.sent un boisseau de noisettes sur la nuque! — Elle est moins énergique, mais plus présentable que celle dont se servit le tailleur. — Ah ! l’animal ! ajouta-t-il, — ah ! le bélître ! — ah ! le scélérat! — et il renferma l’habit dans le foulard.
— Qu’avez-vous donc, monsieur Seeburg?
— J’ai que vous ne mettrez point cet habit-là.
— Pourquoi cela?
— Parce que je le remporte... Ah! brigand de Fregger...
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— Mais qu’a donc cet habit, monsieur Seeburg?
— 11 a, — il a... Il ne sera pas dit qu’une semblable
chose se fasse dans mes ateliers... Mais c’est ma faute... Il y a trois ans que j’aurais dû le mettre à la porte. Âllous, allons, c’est un habit à refaire... voilà tout.
— Mais, monsieur Seeburg...
— Ce sera une perte pour moi; — mais je jure sur mon àme que je lui en retiendrai la façon.
— Mais enfin...
— 11 m’a déjà fait des mauvais tours, mais pas en» core un de la force de celui-ci.
— Mais, monsieur Seeburg, — enfin, — quel est le grand malheur?...
— Le grand malheur, je vais vous le dire : vous m’avez commandé un habit, u’est-ce pas?
— Oui. »
— Ub habit noir, n’est-ce pas?
— Oui.
— Eh bien ! que pensez-vous que m’ait fait ce drôle de Fregger?
— Quoi ! une redingote ?
— Non.
— Une camisole ?
— Vous riez... mais moi je suis furieux... Il ne m’a pas fait une camisole, — il m’a fait un habit... et sans aucun doute un habit très-bien fait, — mais un habit qui n’est pas noir...
— Diable !
— Un habit... je ne sais pas seulement de quelle
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couleur... Quand j*ai vu qu’il n’était pas* noir; j’ai eu envie de le jeter par la fenêtre;..
— Mais enfin, monsieur Seeburg, voyons cet habit.
— Non, non, — on va en faire un autre:., vous l'aurez dans quatre jours.
Ici, M. Seeburg délia le foulard et regarda l’habit.'
— Non, certes, il n’est pas noir... brigand l il est vert, d’un très-beau vert môme, d’un magnifique vertbronze, mais quand on demande un habit noir, — c’est un habit noir que je dois fournir. — Adieu, monsieur Desloges, dans quatre jours vous aurez votre habit noir, — et cette fois je le couperai moi-môme;
— Cependant, monsieur Seeburg...
— Je sais bien que c’est la couleur à la mode... mais vous aviez demandé un habit noir.
Et M. Seeburg rattachait les nœuds du foulard.
— Je sais bien que le vert vaut mille fois mieux que le noir... mais c’est là une question de goût... Chacun a le sien. — Si j’avais porté hier un habit noir à*M. le comte Mandron, qui m^em a demandé un vert-bronze, il l’aurait jeté dans le feu et il aurait eu raison... Eh bien !... c’est la môme chose pour vous qui m’en avez demandé un noir. — C’est cent quarante francs que je perds... mais c’est ma faute.
— Voyons un peu, monsieur Seeburg; ce vert me parait très-sombre.
— Si sombre que Fregger s’y est trompé et qu’il l’a pris "pour du noir... -et que bien d’autres s’y‘ trompe- * raient également; — mais enfin ce n’est pas du noir —et vous avez'demandé du noir. — Ainsi donc je le
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remporte, et dans quatre ou cinq jours... six jours au plus... l’habit noir paraîtra. Regardez bien celui-ci, — car vous croiriez que c’est le même, — tant ce vertbronze est foncé.
Et M. Seeburg détacha le foulard. — Voyez comme c’est cousu... Ah! pour cela, Fregger n’a pas son pareil. — M. le comte Mandron ne voudrait pas d’un habit’ qui n’aurait pas passé par ses mains ; — mais tout cela n’est pas une raison pour faire un habit vert à un client qui a commandé un habit noir.
— Laissez-moi l’essayer, monsieur Seeburg.
— C’est un enfantillage, monsieur Dcsloges, vous ne le garderez pas; — cependant... je ne suis pas fâché... cela vous montrera comment’ ira l’habit noir que je vous apporterai dans une huitaine de jours.
Raoul endosse l’habit vert-bronze, qui va — comme tous les habits. — M. Seeburg s’extasie. — Comme, cela va! — comme cela est coupé ! — comme cela est cousu! — Tenez, j’aurai encore la faiblesse de ne pas jeter Fregger à la porte pour cette fois. — Je doute que l’habit noir que vous aurez avant la fin du mois — aille comme celui-là ; — cependant nous ferons en sorte qu’il aille bien ; — mais Fregger n’y mettra pas la main ; — il vous ferait un habit noisette.
— Monsieur Seeburg, j’ai bien envie de garder l’habiL
— Je sais qu’il vous va extrêmement bien... mais nous réussirons peut-être aussi bien à l’autre... Vous n’êtes pas difficile à habiller, — vous êtes très-cambré.
— Monsieur Seeburg, je garde l’habit.
— Non, non, monsieur Desloges, cela me désobli-
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gérait; il faut que je puisse dire à Fregger : — - Ou n’a pas pris l’habit.— Je sais que cela me coûtera cent quarante francs, — mais je pourrai lui dire une fois ce que je pense.
— Décidément, je garde l’habit.
M. Seeburg se fait longemps prier. — Mais puisque M. Desloges le veut absolument...
— Et le pantalon?...
— Oh ! le pantalpn est vert. . . Nous avions dit un pantalon de la môme couleur... oui, il est vert. — Je parie que tout le monde le croira noir.— Mais, malgré cela, vous avez tort. — A votre place, je dirais : — J’ai demandé du noir, — je veux du noir.
M. Seeburg s’en va et Raoul s’habille. — M. Seeburg remonte.
— A propos, monsieur Desloges, — j’oubliais. On ne sait qui vit ni qui meurt; — certes, j’ai la plus grande confiance en vous, je vous en donne une preuve... en vous faisant un crédit peut-être de deux ans, — que dis-je, de trois ans, — car il vous faut maintenant un manteau, — une redingote, — et encore un pantalon, — iliaut donc nous mettre en règle. — Vous allez me faire un petit bon de la somme que vous mè devez... un chiffon de papier... Mais enfin, si je venais à mourir, il faut que mes enfants trouvent cela. — Je ne vous le réclamerai pas... Nous le renouvellerons à l’échéance... Tenez, j’ai justement du papier dans ma poche.
Et M. Seeburg tira de sa poche un petit carré long, orné d’une vignette ronde, — que le fisc vend cinq ou sept sous, je crois.
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Raoul savait bien à peu près comment se faisaient les cédules chez les Romains, — il connaissait l’inlérôt de l’argent chez les Grecs, mais il ignorait entièrement b forme et les conséquences d’un billet ou d’une lettre de change chez ses contemporains en France.
— Que faut-il mettre là-dessus, monsieur Seeburg? demanda-t-il.
— Ah ! bon jeune homme I j’oubliais que vous n’entendiez rien au commerce ; — surtout ne faites jamais d’affaires... Il y a des gens qui vous tromperaient. — Tenez, tenez, cela vous ennuie, ce grimoire commercial; — mettez seulement... Ah! comptons d’abord. — Yoici votre mémoire : — habit, — cenfquarante francs, c’est trop bon marché, — mais vous le savez, ce n’est pas une affaire que je fais avec vous.
— Pantalon, — cinquante francs; — pourvu que je rentre dans mon argent, c’est tout ce que je veux.
— Gilet, quarante francs. — Vraiment ! n’ai-je mis que quarante francs?... — Nous laisserons quarante francs. — Total, deux cent trente francs. — Nous aurons ensuite le manteau, deux cent cinquante francs. — Ab 1 pour la couleur du manteau, je ne vous consulte pas, — je ne vous écouterais môme pas ; — je veux que vous ayez un manteau vert-bronze; — on n’en peut pas porter d’autre. — Il ne me reste presque plus de ce drap-là, — mais ce qui m’en reste sera pour vous, — pour votre manteau et pour votre redingote ; — on m’en avait demandé, — mais les amis avant tout. — Nous disons donc, le manteau deux cent cinquante, — la redingote, — doublée en soie, col en velours, etc.,
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— cent soixante francs; — le pantalon, — comme ce^ lui-ci, — et le gilet... allons, le gilet au môme prix. — Total général, sept cent trente francs. — Il faut que je me trompe, cela doit faire davantage. — Non, cela ne fait que sept cent trente francs. — Et puis nous avons les intérêts de mon argent, — six pour cent, — taux du commerce, — taux légal; à vingt-cinq francs par mois que vous me payerez par vos leçons, il nous faut trente mois — pour que je sois remboursé, — Cherchez un de' mes confrères qui fasse des crédits à trente mois; — mais comme je vous dis... ce n’est pas une affaire. — C’est donc quarante-cinq francs par an. — Trente mois font deux ans et demi, c’est-à-dire cent douze francs cinquante centimes. — Mettez donc là, en travers de' ce papier : — Approuvé pour la somme de huit cent quarante-deux francs cinquante centimes, — et signez;
— j’écrirai le reste, — ou plutôt je nel’écrirai pas, car ceci restera entre nous. Un million de votre signature ne vaut pas cinq francs dans le commerce; — c’est presque comme un de mes clients, — un garçon d’es^ prit que je suis forcé bien à r^et de retenir à la rue de Clichy, — il disait en montrant un de ces billets : — « Cela vaut sept sous partout, — eh bien, je n’ai qu’ày mettre ma signature, cela ne vaudra plus rien du tout!»
— A propos, j’y pense, c’est sept sous que vous me devez pour celui-ci.
Raoul tira sept sous de sa bourse et les donna ‘à> M. Seeburg, qui empocha les sept sons, lui serra la main et partit cette fois pour tout de bon.
' Raoul avait été un peu effrayé du total de la dette et*
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du temps qu’il lui faudrait pour l’acquitter. — Mais ce que comprendront peut-être peu de mes lecteurs, — c’est qu’il fut beaucoup plus contrarié des sept sous qu’il lui avait fallu donner au tailleur que des trois cents francs que lui volait M. See^urg. — Il avait amassé et conservé péniblement de quoi subvenir aux dépenses prévues de celte journée ; — il lui fallait acheter des gants, prendre une voilure pour se rendre chez M. Hédonin. — Certes, M. Bédouin voudrait payer celle qui les conduirait à la rue Bergère; mais lui,
. Raoul , ne pouvait se dispenser de payer la seconde ; -- et puis il voulait porter un petit bouquet à Marguerite; — il ne pouvait faire autrement que d’en offrir un également à la tante Clémence. — Les sept sous du papier timbré lui faisaient faute. — Il prit une voiture à l’heure, et alla chez un bouquiniste vendre un de ses prix de collège pour rétablir l’équilibre de ses finances. — Après quoi il arriva un peu en retard chez M. Bédouin. Marguerite avait une toilette du malin d’une simplicité extrême. — Tout annonçait qu’elle ne voulait pas attirer les regards. Raoul donna ses deux bouquets de violettes. — La tante Clémence dit : « Quelle charmante attention ! des fleurs, des violettes ,au mois de janvier! » Marguerite ne dit rien. Pour descendre de voiture , Raoul donna la main à Marguerite et à sa tante. — La présence de la tante lui permettait d’avoir pour Marguerite une foule de petits soins qu’il partageait entre les deux femmes. On joua une des plus belles symphonies de Beethoven : — la symphonie pastorale,' — la vraie musique, — celle qui dit les vagues
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rêveries et les pensées qui ne peuvent être exprimées par les langues humaines ; cette langue magnifique qui commence où s’arrête la langue des poètes. — Raoul était ému au plus haut degré. — O Beethoven I divin poète, pensait-il, merci de dire ainsi à Marguerite tout l’enthousiasme qui remplit mon âme ! — Un moment Marguerite tourna vers Raoul ses yeux humides de larmes ; — elle serrait son bouquet sur ses lèvres.
Quand le concert fut terminé, on remonta en voiture; mais M. Bédouin, en passant devant la rue qu’habitait Raoul Desloges, lui dit : — Monsieur Raoul, nous allons vous laisser chez vous. — Raoul allait insister pour les conduire rue Pigale, mais il en fut empêché par un regard de la tante Clémence. ~ 11 resta seul au milieu de la rue, devant la porte, — comme étourdi, — regardant ce fiacre qui emportait Marguerite. — Un moment il avait rêvé qu’il faisait partie de la famille : — il ne pensait plus qu’il allait falloir la quitter. Que faire de la fin de celte longue journée? — Il pensa ù aller chez la tante Clémence — pour parler d’elle, — pour être avec quelqu’un qui l’avait quittée plus tard que lui, — pour appeler Clémence ma tante, comme il faisait quelquefois ; — mais après quelques pas — il songea que sans aucun doute elle dînait chez M. Bédouin et rentrait avec lui. — Il s’arrêta et fit quelques pas pour revenir; — puis il se demanda encore — où il irait, — ce qu’il ferait. — Le monde lui paraissait vide et désert. — Si la tante Clémence est absente? — C’est égal, il ira chez elle, — puis il en reviendra ; — puis il faut monter la rue Pigale pour aller chez la tante Clémence,
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—et la redescendre pour revenir chez lui, —c’est-à-dire passer deux fois devant la maison de M. Bédouin, — cette maison dont tous les habitants lui faisaient envie,
— depuis le portier jusqu’aux moineaux qui nichaient sous les toits. Il se remit en route et trouva madame ***, qui n’avait pas quitté son chapeau. — Je dîne chez mon frère, dit-elle, mais j’ai pensé que vous viendriez me voir un instant, et j’ai pris un prétexte pour rentrer chez moi avant le dîner. — Marguerite aussi a été d’avis que vous viendriez me voir, car elle m’a donné un petit vieux bouquet de violettes tout fané, qui ne peut guère avoir de prix que pour vous, — et que je suppose vous être destiné par la petite rusée. — Je ne suis pas dupe des prévenances dont on entoure la vieille ' tante Clémence.
— Oh I chère tante, vous savez combien, dans le peu que vous allez dans le monde, vous avez à décourager de ces prévenances qui ne sont pas suspectes et qui s’adressent bien positivement à vous; — mais moi, croyez-vous que je ne vous aime pas bien sincèrement? .
— Certes, cela est beaucoup pour moi que vous soyez la tante de Marguerite, mais c’est un des charmes que je lui trouve d’être votre nièce — et de devoir un jour faire de moi votre neveu.
— Pauvre garçon ! — son cœur est si plein qu’il déborde, surtout quand il est avec des gens qui ont l’inexprimable bonheur d’approcher l’objet aimé. — Il dirait des douceurs, j’en suis sûre, à l’heureuse ser> vante qui a ce matin agrafé l’heureuse robe, — et attaché les heureux souliers qui ont l’honneur de rcsr
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fermer les petits pieds de Marguerite. — Tenez, — par^. Ions sérieusement; ~ Marguerite est un ange... elle est renfermée' dans sa tendresse avec une conscience , que je n’af jamais vue; — tout le reste du monde est mort pour elle. — Vous avez raison de baiser ce bou- ,.quet : — c’est un talisman qui doit porter bonheur. — ^Jj’amour dans l’âme de Marguerite n’a rien de profane ; — à force d’enthousiasme et de pureté — elle en fait une religion : — Marguerite est une sainte. Là-dessus , je m’en vais, — nous n’avons pas le temps de causer de vos affaires. — Ne tardez pas à revenir me voir. Vous allez avoir la joie de me donner le bjas jusque chez mon frère. — A propos, vous êtes superbe aujourd’hui. ^ Il faut que je vous fasse compliment de votre habit neuf, sans cela vous en seriez pour vos frais.^ Je gage ‘que Marguerite ne s’en est ças aperçue. — O BaouU — * quelle noble et charmante çhose que le cœur de celle chère enfant! — Raoul, ‘ pensez à elle — etaimez-la; le ciel a mis sur votre chemin un bonheur digne de vses élus.
Raoul quitta la tante Clémence à la porte de M. Hé> ,douin; — cette visite, les paroles de la tante, ce pré- ,cieux bouquet sur lequel Marguerite avait appuyé ses lèvres virginales et auquel il reprenait ce baiser avec la suave haleine de sa bien-aimée, — tout rendait le plus , heureux des hommes,Raoul, qui , une demi-heure aupara- :?ant> trouvait la vie fermée devant lui, et croyait n’avoir plus rien jamais à y faite. — C’est incroyahie combien de prodiges on invente pour amuser l’imagination des gens, et combien ces prodigei sont au-des§qi^ des pro-
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t .diges réels dont la vie est remplie. Quel talisman, quelle . baguette de fée a jamais produit une mélaraorphose — semblable à celle qu’opère — une fleur touchée par la . femme que l’on aime! — Un mot de sa bouche, un reigard de ses yeux, <— non-seulement l’homme tout à . l’heure découragé, abattu, — haineux, — devient fier, triomphant, bienveillant, mais encore — le ciel devient bleu, — le vent dans les feuilles exécute une musique , ravissante, — les fleurs exhalent des parfums enivrants.
Etaoul avait un peu d’argent de reste de la vente de ses livres, et il devait en recevoir d’autre le lendemain. — Il rencontra Calixte Mandron et l’invita à dîner.