CHAPITRE XLIV
DE L\ STERILITE OV FÉCONDITÉ Di.S FEMMES.
Les femmes sont dites sieriles, lorsqu'elles ne peuuent monslrer le talent de mariage, et demeurent sans lignée (qui est contre leur désir) pour
• Voici l'un des exemples où Paré semble avoir oublié son excellent jugeinenl. On dirait cependant qu'il y a eu en lui une sorte de lutte, lorsqu'il écrivait en 1579 ces mots: // ne faut douter ; car dans la même édition, et pour ainsi dire de la même plume, il ajoutait en marge : Cecij surpasse l'esprit de l'auteur.M^h le texte alUrmatif n'en a pas moins subsisté, avec la note contradictoire, dans toutes les éditions postérieures.
DE L\ GENERATION. y^3
rendre leur nom immortel : ou bien cela se fait quand la voye de la semence est bouchée', ou le col de la matrice est trop eslroitdennture,par le défaut de la vertu formati ice : ou quelquesfois est clos d'vne membrane appellée Hymen, dont nous parlerons cy après : ou par accident, comme par quelque tumeur scirrheuse, ou par vne vlcere ([ui a fait cicatrice, qui ne permet l'intromission de la v(;rge: aussi par quelques verrues ou scissures, et rhagadies : ou que sa matrice est trop lubrique et dilatée : ou que ses mois sont retenus, ou qu'ils fluent dérèglement elimmoderément, qui font couler la semence auec le sang : ou par vn flux inuliebre, qui vient du vice de la matrice, ou de tout le corps '-. Tels accidens viennent
' Dans l'édition de 1573, le cbapilre commençail ainsi : La femme est inféconde quand la voie de la semence est bouchée, etc. Le texte est resté le même en 1575 et 1579; et la nouvelle rédaction date seulement de 1585.
Du reste, dans toutes les éditions on lit en marge une note ainsi conçue :
Les femmes qui ne portent point d'enfans sont appelées stériles ou braliengnes.
Ce dernier niol a été conservé pour certaines ramilles d'animaux que l'on appelle brelidignes.
- A partir de cet endroit jusqu'à la lin du quatrième paragraphe, le texte a été remanié en 1585; la rédaction de 1573, conservée encore en 1579, était beaucoup plus concise :
« 11 y a encore d'autres dispositions de la matrice, comme intemperatures chaudes , froides, sèches, humides : les froides et humides suffoquent la semence qui ne peut demeurer, mais decoulle incontinent, et les chaudes et sèches la corrompent par faute de nourriture. Exemple si on semé en vne terre palustre ou sablonneuse , rien n'y sera produict, aussi les femmes trop ardentes an ieu des dames rabatues ne souuent conçoiucnt, parce que leur semence est trop chaude , et partant elle s'estainct : aussi
à cause que la matrice est trop chiuide, à raison de quoy résout, dissipe la semen(;e, et la l)ruslo. Telle chaleur se connoist aux femmes hommasses et viragines , barbues, hautaines et félonnes, qui ont la voix grosse, lesquelles senlent des chatoiiillemcns et titillations vénériennes en leurs parties honteuses, auec ardeur et grand prurit, et ont leurs mois auec peine, et en petite quantité, et quelquesfois point : d'autant que leur grande chaleur dissipe le sang.
La stérilité vient aussi par trop grande frigidité, qui congelé et astreint la semence qu'elle aura receuë Telle inteinperature se connoist en ce que la femme n'a aucun désir du déduit de Venus , au contraire le fuit et abhorre du tout: elle n'a ses fleurs que bien peu, encor toutes aqueuses et blafardes : aussi elle sent vne stupeur aux lombes et cuisses , et en toutes les parties genita'es.
I.a matrice trop humide corrompt et suffoque la semence, et ne la peut tenir à cause de sa grande lubricité, et la laisse incontinent escouler. Les signes sont pesanteur aux lombes et parties génitales : et a ses fleurs en abondance,et toutes aqueuses et bianchastres.
La matrice trop seiche consomme et deuore la semence , et ne se peut agglutiner à raison de sa trop grande seicheresse et densité. Pareillement la femme trop maigre ne peut conceuoir si elle n"est engressée.
Aussi le trop boire d'eau froide, et manger fruits cruds et non meurs, parce qu'ils rendent le corps froid, et plein de superfluités indigestes , qui
vue mole, vue procidance de la malrice, sont cause de stérilité. La feiiinic Iroii maigre ne peut conceuoir, etc. »
LE DIX-'HVITIEMK LIVRE
font obstruction. Pareillement pour
vser de choses narcotiques, parce qu'elles empeschent que la semence ne peut estre ietlée, mais demeure concretle et glacée: etencores qu'elle soit iettée , ne pourra estre generatiue, parce que l'esprit et la chaleur sont aticunement esteints, c'est à dire sans -vie : et aus.si que les orifices des veines et artères de la matrice appelés cotylédons, sont bouchés, tellement que les mois ne peuuent aucunement couler.
D'auantage quand l'homme est trop gras et fessu , ou la femme , ou tous les deux ensemble, cela est cause de stérilité : parce que les parties génitales ne peuuent ioindre et conuenir ensemble , pour la trop grande multitude de la gresse qui enfle le ventre, voire quelquesfois de demypied ou plus, et aussi que le sang est employé en la gresse , et partant ils engendrent moins de semence et de sang menstruel. Car la génération et formation de l'enfant prend son origine de deux choses : la première est, de la semence de l'homme et de la femme : la seconde est du sang menstruel et esprits , qui donnent forme , matière et nourriture à l'enfant estant au ventre de sa mère : et parlant ceux qui sont ainsi gras appetent moins Venus, et bien à tard en vsent.
Semblablement le grand trauail excessif, et le trop ieusuer, longues veilles, et grandes euacuations, parce qu'elles consument le sang et les esprits.
Les femmes pâlies et maigres , et qui sont brunetles, sont plus chaudes et plus auides de la comi)agnie de leurs maris que les grasses et rouges de visage : parce quelles ont leurs parties génitales imbues d' vu humeur
DE LA. GEIVERATION.
salsugincux , acre, et mordicant S qui les titille et aig-uillonne, et poiirce demandent d'estre arronsi^es et humectées du suc venerique: mais celles qui sont grasses et rouges de visage , pour autant qu'elles sont plus humides , et par conséquent leur semence plus aqueuse et plus froide , aussi sont-elles moins ardentes â l'acte venerique 2.
La multitude des poils qui sont autour des parties honteuses, tant de l'homme que de la femme, monslrent souuent la fécondité ou infécondité ^.
Et pour le dire en vn mot , ïlippocrates, liure 1. De morhis mulierum, remarque quatre causes générales, pour lesquelles les femmes sont stériles et inhabiles à engendrer : ou pource qu'elles ne peuuent receuoir, comme les non perforées, la semence virile : ou pource que l'ayant receuë, elles ne la peuuent conceuoir : ou pource que l'ayant conceue , ne la peuuent porter et retenir : ou pource que l'ayant retenue, ne la peuuent nourrir.
Quelques femmes portentplusieurs enfans , ce qui se verilio par ces histoires. Monsieur loubert , homme d'iionneur et de grande érudition ( voire que les chirurgiens luy sont grandement redeuables pour plusieurs liures qu'il a mis en lumière de la chirurgie) réelle deux histoires, lesquelles sont tirées de son liure de mot à mot*.
■ Galion fait mention de cest humeur salsugineux ii. 14. cha. 9. de vsu pai-iinm. Arist. en ses Probl. sect. de la slcrHiiè, probl. 3. 614. — A. p.
' Ce paragraphe a clé ajouté en 1575.
' Le chapitre unissait ici en 1573 ; le reste est de 1579.
* Au liure des erreurs po\ndaires. — A. P. — La première partie de te livre de Jeu-
Mademoiselle de Beauuille avoit vne garce belle et gaillarde, de laquelle son mary sembloitostre amoureux. Elle pour s'en défaire plus bonnes! ement, la marie. Geste garce de la première grossesse fait trois enfans, dequoy la damoyselle print fanlasie que son mary y auoit participé : ne se pouuant persuader qu'vne femme dvn seul homme peust conceuoir tel nombre d'enfans, dont elle redouble sa ialousie : et quoy qu'on lui sceust remonstrer au contraire, print à diffamer et haïr d'auantage la panure garce. Aduint que la demoiselle fut grosse de là à quelque temps : estant grosse elle enfanta neuf filles. Ce qu'on interpresta estred'vne punition de Dieu, à fin qu'elle eust honte de sa calomnie, puis qu'on luy pouuoit obiecter vne plus grande faute, comme d'auoir paillarde auec plusieurs : car elle soustenoit lousiours opiniastrement que dvn homme on ne pouuoit conceuoir au plus haut que deux enfans, comme l'homme n'a que deux genitoires et la femme deux mammelles. Ainsi fort honteuse, craignant le diffame et condamnation par sa propre sentence, fut tellement tentée du mauuais esprit, qui la conduit à ce desespoir de faire noyer les huit de ses filles, et n'en retint qu'vne : ayant la chose secrette entre la sage-femme et vne chambrière , à laquelle fut donnée ceste maudite commission. Mais Dieu, qui preserua le ijelit Moyse de semblable meschef, voulut que le mary reuenant de la chasse, rencontra la chambrière , et descouurant le fait . preserua ses filles innocentes de mort : les fit nourrir au desceu de la mère, et au baptesme
bert avait paru en 1570; la seconde en
LE DIX-HVITIEME LIVRE
furent toutes nommées d'vn nom, à sçauoir, Bour^^ue : commo aussi la neuflnme que la mcrc s'estoit reseruée. Puis quand elles furent grandelelles, les fit venir en sa maison toutes habillées d'vne esloffe et semblable façon, ayant aussi fait babiller de mesme celle de la maison. Eslans mises ensemble dedans vue chambre, il y fait venir sa femme, accompagnée de pareils comnums et familiers amis :
et luy dit qu'elle appelast Bourgue.
A ceste appellation chacune des neuf respondit. Dequoy la mère bien estonnéo, et plus encore de les voir semblables l'vne à l'autre , tant de face, contenance et voix que d'habits, fut confuse en elle-mesme : et soudain le cœur luy dit que c'esloient ses neuf filles, et que Dieu auoitpieserué les huit qu'elle auoit exposées et cuidoit estre mortes. Dequoy le mary leclaircit mieux, luy reprochant deuanl toute la compagnie son inhumanité : et remoiistraiit que ce pouuoit estre adneiiu pour la confondre delà mauuaise opinion quelle auoit tousiours eu de Iny à l'endroit de ceste garce. Voila à peu près comme on le recite.
Autre histoire presque semblable est le fait des l'oiirceiets de la % ille d"Arles en Prouence, d'où est sortie la noble maison des Pourceletis, lesquels furent ainsi nommés , parce que la chambrière qui porloit noyer les huit, estant rencontrée du mary, disoii que c'estoient pourcelets qu'elle alloit noyer : d'autant que la Iruye n'en pouuoit tant nourrir. El en mémoire de cela ils furent nommés Pourcelets, et ont vue truye pour armoiries. On dit que ce fut par l'imprecalion d'vne panure femme qui demanduit Taumoane à la dame de la maison, ladite femme estant enui-
ronnée de plusieurs siens petits enfans. Ce que la femme Iny reprocha, comme procédant de lasciueté , et d'estre trop addonnée aux hommes.
Lors la panure femme qui estoit fennne de bien, fit ceste imprécation (comme Ton dit) qu'icelle dame peust engrosser d'autant d'enfans qu'vne truye fait de petits : et qu'il aduint ainsi par le vouloir de Dieu, pour montrer à la noble dame qu'il ne faut imputer à vice ce qui est d'vne grande bénédiction.
Ainsi plusieurs histoires tesmoignent que la femme irrégulièrement porte grand nombre d'enfans. A Paris, au cimetière Sainct-Innocent, au IX. pillier de la grande galleiie, prés le Sainct-Espril , est attaché vn epitaphe en pierre, tel qui s'ensuit.
Cy gist honorable femme Yoilande Bailli, iadis femme de hannomble homme Denys Capel, procureur en Chatcld dei'aris,qui trépassa le xvij. Auril, l'an mil te etxiiij.le 88. an de son aage, le xlij. de son veufuage, laquelle a veu, ou a peu voir deuant son trèspas, 295 enfans yssus d'elle K
Bodin, liure 5. de la Republique, recite que lustin escril, que Herothimus, Roy de Parthe, auoit six cens enfans pour la pluralité des femmes qu il auoit et aimoit. Car pour faire des enfans, il faut auoir lobiect, la volonté et la puissance, et que les semences se rencontrent, et soient retenues iusques au temps prefix en la matrice.
' Celte épilaplie se lisait déjà dans l'édition de 1573, au livre Des monstres, p. 403; elle a été transportée ici dès 1579. J'ai cru devoir rétablir le le\tc priinitirqui a été altéré dans les éditions complètes; ainsi celles-ci ne donnent pas la date de 1514, et ne fout mention que de deux cens quatre vingts enfans.
DE LA GENERATION