DISCOVRS SVR LE LIVRE
Venise, et vne once d'eau de vie : et en ma présence il fit boiiiUir les chiens tous viuans en ladite huile iusques à ce que la chair laissas! les os : et après mit les vers, qu'il auoit auparauant fait mourir en vin blanc , à fin qu'ils iettassent la terre qui est tousiours contenue en leurs ventres : estant ainsi vuidée , les fit cuire en lulite huile iusques à ce qu'ils deuindrent tous arides et secs : alors fit le tout passer par vne seruiette, sans grandement en faire expression : cela fait , y adiousla la térébenthine, et à la fin de l'eau de vie: et appella Dieu pour tesnioin, que c'estoit son baume, duquel il vsoit aux playes faites par harque- . buses et autres qu'on pretendoit suppurer, et me pria de ne diuulguer son secret.
De là ie m'en vins à Paris, où quelque temps après monsieur Syluius , Lecteur du Roy en Médecine, homme grandement estimé entre les gens doctes , me pria d'aller disner auec luy : ce que ie fis volontiers : où il m'interrogua comme on traitoit les coups d'harquebuses et les combustions faites par la poudre à canon :
où tout subit ie luy prouue que la poudre à canon u'estoit aucunement vénéneuse , parce que nul simple qui entre en icelle n'est trouué vénéneux, et moins sa composition : et aussi que l'expérience en faisoit foy , par-ce qu'aucuns soldats estans blessés en prenoient auec du vin , disant qu'icelle prinse par dedans gardoit les accidens d'aduenir (ce que ie n'approuue) : ioint aussi qu'aucuns ayans quelques vlceres sur leur corps, pour les desseicher y mettoient dessus de ladite poudre , sans qu'il leur eu survint aucun mal. Et quant aux balles, ne pouuoient conceuoir si grande chaleur qu'elles eussent vertu de
brusler. Car vne balle estant tirée contre vne muraille, on la pouuoit promptement tenir en la main nue , combien que pour la collision faite contre la pierre, elle deuroit encores estre plus eschauffée:^ quant aux combustions faites de la poudre à canon, ie n'auois rien trouué de particulier, pour diuersifier la cure des autres combustions. Et luy racontay ceste histoire , qu'vn garçon de cuisine de monsieur le Mareschal de Montejan tomba en vne chaudière pleine d'huile quasi boijillante , pour lequel penser estant euuoyé quérir , promptement m'en allay demander à vn Apoticaire des medicamens refrigerens , qu'on auoit de couslume appliquer aux bruslures. Là se trouua vne bonne vieille villageoise, qui entendant que ie parlois de ceste bruslure , me conseilla y appliquer pour le premier appareil (de peur qu'il ne suruint des pustules ou empoulles ) des oignons cruds piles auec vn peu de sel. le demanday à ladite vieille si autresfois l'auoit expérimenté, elle me iura en son iargon , Si , messe , a la [e de Dé* : qui m'incita à en vouloir bien fairel'experiencesurle souillon de cuisine, où véritablement trouuay les endroits où auoient touché les oignons n'auoir aucunes vessies ou empoulles : et où ils n'auoienl touché, tout estre vessie. Quelque temps après, vn Allemand de la garde dudit Seigneur de Montejan s'esfoit fort beu : le feu print en son flasque d'où il luy fit grand desastre aux mains et au visage, et fus appelé pour le penser, l'appliquay des oignons à la
1 Patois italien qui se peut rendre par : Oui, monsieur, par la foi de Dieu. — A. Paré ajoute en note : Ce remède est approuué de Cctse, liu. 5. chap. 27. Mais il y a erreur ; et Celse n'en parle pas.
DtS PLAYES PAR HA1U)VEBVSES.
moitié du visage , et de l'autre costé les remèdes communs : au second appareil Irouuay le costé où i'auois appliqué les oignons , sans nulles vessies ny excoriation, et l'autre toul empoullé: et alors proposay d'escrire l'effet desdits oignons. D'auantage ie dis audit Syluius , que pour bien extraire les balles demeurées dedans quelque partie du corps , il falloit situer le blessé en telle situation qu'il estoit lors qu'il fut frappé , et outre ie luy discourus beaucoup d'autres choses conteimes en ce livre.
Mon discours paracheué, me pria de grande affection le metlrepar escrit, à fin que ceste fausse opinion de do Vigo fust enuoyée à val l'eau : ce que volontairement luy voulus accorder, et fis tailler plusieurs instrumens pour extraireles balles et autres choses estranges,ce qu'on n'auoit encores fait * : et fiispremieremenlimprimé l'an 1545, et bien receu : qui a esté cause me le faire reuoir, et encore le faire r'imprimer l'an 1552, et pour la dernière fois l'an 1564, où ie l'ay enrichi de beaucoup d'autres choses, pour auoir suiui depuis les guerres, et auoir esté aux batailles et enferme es villes, comme à Mets et Hedin : pareillement pour auoir esté au seruice de cinq Roys, où i'aytousiours partout voulu communiquer aux Médecins et Chirurgiens sçauans , lors que i'auois quelque doute, pour descouurir s'il y auoit autre moyen de traiter lesdilcs playes faites par harquebuses : dont la plus grande part, au moins ceux qui ont suiui les guerres et y ont peu connoistre quelque chose par raison et expérience, sont de mon aduis,lesmedicamenler en vsant de suppuratifs
' Ces mots ce (\u on n'auoii encores fuit manquent dans les éditions de 1576 et 1579.
au commencement , et non d'huile bouillante. Et luy prolestay auoir trouué telles playes autant aisées à traiter, estans aux parties charneuses, que les aufres faites par grandes contnsions : mais ie boulet rencontre les os et parties nerueuses, il les brise, dilacere , rompt et fend par esclats , non seulement où il louche , mais beaucoup plus loin , sans aucune miséricorde , causant grands accidens , qui suruiennent principalement aux iointures et aux corps cacochymes :
et en temps suiet à corruption, à sçauoir quand l'air est chaud et humide, adonc la cure est 1res difficile, et sonnent impossible , non seulement aux playes faites par basions à feu , mais pareillement celles qui sont faites par autres instrumens , voire encores qu'elles fussent aux parties charneuses. Partant les susdits accidens ne prouiennent de la venenosité qui est en la poudre à canon, ou parla combustion faite par le boulet.
Pour prenne dequoy, ie puis alléguer ce que i'ay n'agueres expérimenté en la personne du Comte de Courdon, seigneur d'Achindon , Escossois , que i'ay pensé par le commandement de la Royne , mère du Koy : lequel fut blessé d'vn coup de pistole au trauers des deux cuisses sans fracture d'os, luy estant donné de si près , que le feu flamboit en ses chausses : et fut entièrement guari en xxxij. iours, sans qu'il luy sur uint fiéure , ny autre mauuais accident :
et le medicamentay à saint Ican de Latran , au logis de monsieur l'Ambassadeur d'Escosse, Archeuesquede Glasco , lequel tous les iours assistoit à le voir penser. Ce que peuuent tesmoigner estre vray monsieur Brigard , Docteur Régent en la faculté de Me deciue qui luy assista auec moy, en-
l30 DISCOVRS SVR LE LIVP.K DES l»L\Yi:S PAU HARQVEBVSES.
semble lacques Guilleineau , Cbiiurgicn du Roy el iuré à Paris, iusques à la parfaite guerison. Le mesmc peut tcsinoigner monsieur lïaulin , Docleur Uegent en la faculté de Médecine , qui le vint voir par iours interposés : et Gilles Buzet Escossois, Chirurgien ' : tous lesquels s'esmerueilloient comme il auoit esté si tost guéri, sans application de medicamens forts et acres.
Or l'intention pourquoy i'ay fait ce petit Discours , est pour demonstrer,
• L'édition de 1575 dit estudiant en chirurrjie.
qu'il y a plus de trente ans * que i'ay trouué le moyen de traiter les playes faites par barquebusades, sans vser d'buile bouillante ny d'autres medicamens forts et cuisans : si ce n'est qu'on en soit contraint, pour les accidens qui aduiennenl aux corps cacochymes, el pour la mauuaise disposition et malignité de l'air, comme ie demonslre plus amplement en ce suiuant Discours , que ie fis au Roy défunt, après la prise de Roiian.
' Dans l'édition de 1575, Paré avait écrit il y a trente ans ; le texte fut corrigé comme on le lit ici dés la deuxième édition en 1579.
AYTRE DfSCOVRS
SVR CE QV'IL Ï*LEVST VN lOVR AV ROY DEFVNT ME DEMANDER
Touchant le fait des harquebusades, et autres basions à feu, lors du retour et prise de la ville de Rouan '.
Pource qu'il pleust vn iour à vostre Maiesté (Sire) à celle de la Royne vostre mère, à monsieur le Prince de la Roche-sur-Yon, à plusieurs autres Princes et grands seigneurs, me demander comme il aduenoit qu'en ces dernières guerres , la plu spart des Gentils-hommes et soldats blessés de coups d'harquebuses et autres instrumens , mouroient sans y pouuoir aucunement remédier, ou à bien grande peine releuoient de leur maladie, ores que les playes par eux receuës fussent de bien petite apparence : et que les Chirurgiens appellés pour leur guerison , y employassent tout leur deuoir et scauoir : l'ay bien osé mettre ce Discours en auant, pour, en partie satisfaisant au deuoir de mon art, et ne dérogeant à l'honneur premier de ma profession , que vostre Maiesté m'a pleinement continué iusqu'à ce iour, vous faire entendre les raisons qui peuuent auoir causé la mort à tant de vaillans hom-
* Ce discours a paru pour la première fois dans les Dix liure<> de chirurgie en 1564 , et il a été répété dans toutes les éditions complètes. Les éditions faites du vivant de l'auteur donnent le titre que nous avons conservé ici; à partir de la première édition pos-
mes : la pluspart desquels i'ay veu , à mon grand regret, finir piteusement leurs iours, sans qu'il me fut possible, ny à autre encore plus esprouué que moy, y donner aucun remède. le sçay que le suiuant discours estonnera quelques-vns , qui se reposans sur leurs opinions particulières, et ne recherchans les matières iusques au fond du sac, trouueront le premier front de ma dispute assez estrange :
pource que contreuenant à ce que de long-temps ont imprimé en leur esprit, ie ne leur accorde la cause de la malignité des harquebusades procéder du venin ou empoisonnement , que leur cerueau songe estre porté par la poudre à canon , ou par les balles trempées et fricassées en quelque matière vénéneuse. Toutesfois si leur debonnairelé et patience aussi se peuuent estendre iusques là , que la première vueille peser le zèle qui m'a meu de profiter à la Republique, enuers laquelle si par le passé me suis
thume, comme le dernier roi mort était Henri III , les éditeurs mirent au roy dejuni Charles tieufiésrne.
Ce discours a reçu quelques additions dans la première édition des OEuvres complètes; nous indiquerons les principales.
AVTRE DISCOVRS TOVCHANT LE FAIT
efforcé faire valoir le talent que la singulière prouidence de Dieu m'a voulu départir, encore maintenant ie m'y employé d'auarîtage : eli'autre auec entier iugement examiner les raisons desquelles i'vse en ce présent Traité, ie suis seur qu'ils auront mon labeur agréable , et l'exempteront de toute calomnie : ou bien qu'ils seront tant mal affectés en mon endroit, que si ie m'adressois à eux, enrichi de tous les thresors des anciens Philosophes , encor me voudroient-ils mettre au rang des plus appauuris et ignorans hommes de tout le monde.
Pour donc obuier aux argumens ■que les fauteurs du venin et empoisonnement cy dessus mentionné , pourroient mettre en ieu , ie feray voir à votre Maiesté (Sire) que l'offense des harquebusades ne prouienl du venin que la poudre ou la balle porte quant-et-soy, et moins encor de lacombustion ou cautérisation que ladite balle eschauffée par le feu mis en la poudre face es partie qu'elle rompt par sa violence: ce que toutesfois quelques vus sefforcent soustenir, alleguans pour toutes raisons, qu'autresiois on a veu vue tour pleine de poudre, ruiner eu vu instant par vu seul coup de canon. Semblablement vue maison couuerte de chaume s'embraser au seul coup d'vne harquebuse. Auec ce, qu'en la pratique des playes que font les instrumens à feu , nous voyons ordinairement les orifices et pariies circonuoisines ausdites playes , si noires qu"on diroil vn cautère actuel y auoir passé, ioint aussi que Ton voit sortir et tomber l'escarre , comme ils disent.
Tous lesquels argumens sont si mal appuyés, que leur fondement ne mérite qu'on s'y arreste , et moins encore
que la resolution de vostre demande soit prise d'eux , ainsi que i'espere vous faire entendre par la dispute qui s'ensuit, laquelle (après auoir veu grand nombre de telles playes, • icelles obserué diligemment, et medicamenté par grande methode^fay recueillie des anciens Philosophes, Médecins et Chirurgiens , pour en faire présent à votre Maiesté , et ensemble la retirer de l'admiration qu'elle auoit de la mort espouuantable de tant de Gentils-hommes et bons soldats.
Or pour entrer en matière , et respondre aux argumens cy dessus allégués , il me semble bon de premièrement discourir s'il y a quelque venin enclos en la poudre à canon : et encore qu'il y en eust , si elle nous peut infecter par sondit venin. Pour lequel point parfaitement déduire, force m'est rechercher la composition d'icelle poudre , considéré qu'elle n'est de substance simple, mais composée : puis poursuiure la nature des simples qui entrent en sa composition, leurs qualités , effets et opérations. Quant aux simples , c'est chose toute asseurée qu'il n'y en a que trois qui lacent la composition, à sçauoir, le charbon de saule ou de cheneuottes, le soufre et le salpestre, quelquesfois aussi l'eau de vie : lesquels ingrediens considérés à par! , sont exempts de tout venin. Qu'il soit ainsi , le charbon n'a chose considérable en soy, sinon vne seicheresse en vne substance subtile, moyennant laquelle reçoit aussi facilement le feu , qu'vu linge bruslé reçoit les eslincelles d'vn fusil. Le soufre chaud et sec, en degré non toutesfois excessif, est de substance plus oleeuse et visqueuse, toutesfois non tant aisée à enflammer que le charbon : combien qu'il retienne fort viuement le feu
DES HARQVRBVSADES , ETC
quand il en est saisi , et ne s'esteint qu'à grande peine. Le salpestre est tel que plusieurs s'en seruent en lieu de sel.
Ainsi deeouurons-nous n'y auoir aucune venenosité en la nature de ces simples, nommément en celle du soufre , qui est le plus suspect : veu mesme que Dioscoride, liure 5 , chapitre 73 , en donne à boire et humer dans vn œuf, aux asthmatiques, tousseurs , et à ceux qui crachent du pus et qui ont la iaunisse* : et Galien, liure 9. des simples , chapitre 36, l'ordonne pour remède topique à ceux qui sont mords de bestes venimeuses, et aux gratelles malignes. Or quant à Teau de vie, c'est vne chose si subtile qu'elle s'euapore et consume si on la iette en l'air : outre ce que les Chirurgiens l'ordonnent souuentesfois en breuuages et frictions, pour vn remède grandement singulier.
Qui me fait dire toute la composition estre exempte de venin, puis que ses ingrediens sont si entiers chacun en son endroit , que les Allemands Reistres offensés de quelque harquebusade, ne font difficulté de dissoudre en vin deux charges de poudre à canon et les aualler, esperans par ce moyens recouurer leur santé , et obuieî aux accidens qui suruiennent à leursnaureuresrcequeien'approuue, parce que telle chose ne leur peut seruir.D'auantage les vlceres failspar ladite poudre ne se trouuent d'autre nature , que ceux qui sont fails de feu ou d'eau bouillante-. Mais que me sert d'alléguer vn exemple estranger, puis que i'ay veu plusieurs soldats François , par ie ne sçay quelle
1 Cette citation de Dioscoride manque dans rédition de 15fi4.
■■2 Getic phrase maïKitie également dans l'édition précitée.
gaieté de cœur, et se voulans montrer bons compagnons, en aualler assez bonne quantité, sans toutesfois en receuoir desplaisir aucun : et quelques autres blessés en vn endroit de leur corps, en appliquer sur leurs vlceres pour desseicher, et s'en trouuer fort bien ?
Quant à ceux qui disent n'estre la poudre , mais le boulet , qui subtilement pertuisé en plusieurs lieux , et rempli de venin , ou trempé, fricassé et mixtionné en quelque poison , cause cest excès dangereux : ie puis respondre , sans beaucoup me trauailler, que le feu mis en la poudre purifieroit le venin de la balle , si aucun y en auoit * : ce qui ne fait aux espieux , espées et flèches , attendu que le feu n'y a passé. Bref cest argument doit sembler assez probable, pour prenne telles playes estre exemptes de venenosilé, de tant qu'il n'y a celuy de vostre camp qui fut mis deuant Rouan, qui ne sceust asseu rément les boulets tirés par eux contre ceux de la ville , auoir esté sans aucune poison, et toutes fois les assiégés auoient opinion que toutes telles balles estoient empoisonnées : ce que mesmes pensoient les soldats de vostre camp, croyans plustost et iugeans la qualité des playes par l'issue malheureuse d'icelles , disans estre vénéneuses, ceux de dedans ayans empoisonné leurs balles, que par les causes dont elles estoient faites. Vrayment comme en Médecine, selon la sentence d'Hippocrates aux Epidémies , comme note Galien sur la sentence 20 et 21 de la sect. S.duliu. 3., toutes maladies sont
■ Ce paragraphe s'arrêtait ici dans l'édition de i5fii , le reste a été ajouté dans celle de l.'>7.').
A\TRE DISCOVRS TOVCHAJVT LE FAIT
appellées pestilentes et vénéneuses , lesquelles excitées des causes communes et générales, quelles qu'elles soient , tuent plusieurs personnes :
ainsi peut estre, à parler improprement , pourrons appeller les playes des harquebusades vénéneuses, qui sont plus difficiles à penser que les autres, non pour aucune venenosifé «Ju'elles participent, mais pour quelque cause g^enerale dépendante ou de la cacoihymie des corps, corruption de l'air, ou des vices des viures , dont les vlceres sont rendus plus malins , cacoëthes, et rebelles aux medicamens.
De dire aussi que ce soit la combustion du boulet qui face le danger, ie ne le puis entendre , veu que les balles faites ordinairement de plomb, ne pourroient endurer si extrême chaleur sans se fondre et dissoudre du tout : lesquelles nonobstant nous voyonspasserautrauersd'vnharnois, et pénétrer le corps d'outre en outre, et demeurer encores entières. D'auantage nous obseruons, lors qu'on les tire contre vue pierre ou quelque autre matière solide, pouuoir au mesme instant estre maniées de nous, et tenues en la main , sans qu'elles rendent notable ou ardente chaleur:
combien que l'attouchement et collision d'icelles auec la pierre deust accroistre leur chaleur, si aucune y en auoit. Qui plus est, si on lire quelque balle dans vn sac plein de poudre à canon, le feu n'y prend aucunement. Parce i'ose hardiment dire et assurer, que quand le feu se met en vue poudre reseruée en quelque tour, ou en autre lieu, cela se faire non par le feu que la balle porte quant-et-soy, mais par l'attrition d'icelle-, frappant contre la pierre de ladite tour, et en fait sortir quelques estincelles de feu qui
tombent en la poudre : ne plus ne moins qu'en la mèche du fusil nous voyonscheoir quelquesestincelles par la collision du fer et du caillou. Le • semblable deuons-nousiugerdescouuertures de chaume, qui ne s'embrasent j)ar la chaleur compagne du boulet , mais plustost par quelque linge , bourre, ou autre matière attachée à la balle. Ce qui me rend encor plus ferme en l'asseurance de mon dire , est , que si nous voulons tirer d'vne balle de cire , ne portant aucun feu quant-et-soy (car autrement elle se fondroit) encore percera elle vn bois de l'espaisseur de demy-doigt :
argument assez valable pour monstrer que les balles ne peuuent estre eschauffées en sorte qu'elles cautérisent et bruslent, ainsi que quelquesvns ont estimé.
Et potu- respondre à la noirceur qui se trouue ordinairement en l'orifice des playes et des parties proches, ie dis cest accident ne prouenir à raison de quelque feu accompagnant la balle, mais à cause delà grande contusion qu'elle fait : et pour-ce aussi qu'elle ne peut entrer au corps sinon par vne force et violence incroyable, à cause de sa figure ronde. Sur quoy si on vouloit interroguer les mesmes naurés, ie croy qu'ils seroient sufisans tesmoins de mon dh'e, pource qu'ils ne sont si tost frappés, qu'au mesme instant ne leur soit aduis qu'vne poutre, ou autre semblable fardeau leur soit tombé sur la partie offensée, en laquelle aussi sentent vne douleur aggrauanle, vne stupeur et endormissement qui dissipe et quelquesfois esteint la chaleur naturelle, auec les esprits qui y sont contenus : dont le plus souuent s'ensuiuent gangrené et mortification de la partie, voire quesquesfois du corps vuiuersel.
DES HARQYEBV
Et quant à l'escarre qu'ils disent y estre , et en sortir, ils s'abusent : attendu que ce sont certaines portions des membranes etchair contuses,dilacerées par la balle, qui se sont corrompues,et se séparent des partiessaines :
ce qui adulent souuent à toutes les parties grandement contuses et autres ' .
Combien que ces raisons monstrent assez euidemment n'y auoir aucun venin en la poudre à canon, ny aucun feu porté par le boulet , si est-ce que plusieurs se ru ans sur la Philosophie naturelle , soustiennent tout le contraire : et pour me preualoir en ceste opinion, disent les coups de canon estre du tout semblables aux coups de tonnerres et foudres , que les nues rompues en la moyenne région de l'air précipitent en terre. De laquelle similitude infèrent et concluent qu'il y a du feu et du venin au boulet, sortant delà bouche du canon.
Je sçay, Dieu mercy, que le foudre engendré d'vne exhalation crasse et visqueuse, au moyen de la vapeur qui luy est coniointe , n'esclate iamais la nue pour se lancer çà bas, qu'il ne traîne quant-et-soy quelque feu , tantost plus &ubtil, tantost plus espais,selon la diuersité de la matière dont l'exhalation est composée : car Seneque escrit au 2 liare de ses Questions naturelles , chapitre 49, qu'il y a seulement trois genres de foudre tous differens l'vn de l'autre , selon la quantité et sorte de leur inflammation : l'vn , qui à cause de sa matière plus subtile et ténue, perce seulement et pénètre comme en pertuisant , les obiets qu'il attaint : l'autre, qui par sa violence rompt et dissipe les mes-
1 Ce paragraphe manque dans l'édition de 1564.
SIDIIS, ETC. l35
mes choses, pource que sa matière est plus compacte et tempestaliue , comme vn orage: et le tiers, qui, composé d'vne matière plus terrestre, brusle auec indices manifestes de son ardeur. le sçay d'auantage ,'que le foudre est de nature peslilente et fétide , à raison de sa matière crasse et visqueuse , laquelle bruslée rend vn odeur si puant, que les animaux accoustumés de gister en leurs cauernes et tanières, sont contraints les abandonner si d'aduenlure le foudre y est tombé , comme ne pouuans endurer la puanteur infecte de ce poison.
Mesme que Olaus Magnus en son histoire Septentrionale , a remarqué qu'en quelques lieux où le foudre est tombé, incontinent après la cheute , la campagne se trouue toute couuerte et sur-semée de soufre, inutile toutesfoiset quasi comme esteint^ Si estce que pour ces raisons ne me faudra confesser que les coups de canon soient accompagnés de poison et de feu, comme sont les coups de foudre :
car ores qu'ils conuiennent les vus auec les autres en quelque similitude, ce n'est pourtant en leur substance et matière : mais plustost en la manière qu'ils ont de casser, briser et dissiper les obiets qu'ils rencontrent , à sçauoir, les coups de foudre par leur feu , et par la pierre aucunesfois engendrée en iceluy : et les coups de canon par l'air impétueusement poussé , qui conduisant vne balle fait vn pareil desastre.
Que si i'estois conuaincu par argumens plus forts , iusqu'à auerer les foudres et canons estre de semblable substance , encor ne serois-ie forcé de dire les canonnades et har-
1 Cette citation d'Olaiisa été ajoutée à l'édition de 1575.
AVTUK DISCOVI'.S TOVCHANT' LE FAIT
quebiisades porter feu quant-et-soy :
considéré que parmi les foudres s'en trouue quelques-vns (ainsi que dit Pline au second liure de son Histoire, chapitre cinquante et vniéme) qui, composés de matière merueiileusement seiche , dissipent tout ce qu'ils rencontrent, sans toutesfois les brus- 1er aucunement: les autres de nature plus humide , qui pareillement ne bruslent, mais noircissent à Tavautag-e : et quelques-vns d'vne matière beaucoup plus claire et diaphane, le naturel desquels est tant esmerueillabie, qu'un ne peut douter (comme a bien dit Seneque) qu'il n'y ait en eux quelque vertu diuine, en ce qu'ils fondent subtilement l'or et l'argent, sans que les bougettes et bourses en soient aucunement intéressées : fondent une espée,le fourreau demeurant en son enlier : font distillerie fer d'vne pique, sans que le boiscnnç(jiue aucune ardeur : espandcnt le vin des tonneaux sans y faire ouuerture , ne les brusler. Suiuant lequel tesmoignage ie pourrois asseurer , ej, sans preiudice aucun, les foudres qin seulement rompent et dissipent sans brusler aucunement , et qui laissent quelques effets pleins de grande admiration, estre semblables en substance aux canonnades, mais non ceux-là qui quant-et-soy portent et flamme et feu.
Pour approuuer mon dire, ie seray content de l'exemple d'vn soldat, de la cuisse duquel me souviens auoir tiré vue baile, laquelle euveloppi'e du taffetas de ses ciiausses, lui auoit fait une profonde playe : toutesfois iel'en reliray auec le mesme taffetas, sans qu'il fust en façon aucune inte ressé ny bruslé. Qui plus est, j'ay veu plusieurs hommes, lesquels sans csire frappés ny aucunement touchés , mesmesen leurs habillemens, ontre-
ceu tel estonnement des canonnades passans près d'eux , que leurs membres en sont deuenus noirs et liuides au possible , puis tost après se sont gangrenés et mortifiés, dont finalement sont morts. Ces effets sont semblables cà ceux du foudre : toutesfois il n'y a en eux aucun feu ou venin : qui me fait hardiment conclure , n'y auoir poison aucun en l'artifice ordinaire de la poudre.
Puis donc que le desastre a esté commim à tous ceux qui ont esté blessés en ces dernières guerres , et que ce n'est par feu ne par venin que tant de vaillans hommes sont morts, à quelle cause pourrons-nous imputer ce malheur? le suis à l'endroit , Sire, où j'espère présentement la faire entendre à vostre Majesté , à fin qu'elle en soit pleinement satisfaite.
Ceux qui ont consumé leur aage et eslude aux secrets de la Philosophie naturelle, nous en ont laissé vn entre autres pour authentique, et approuué de tout temps : c'est que les elemens symbolisent tellement les vus auec les autres, qu'ils se transmuent l'vn en l'autre : de sorte que non seulement leurs qualités premières, qui sont chaleur, froideur, seicheresse, et humidité , mais aussi leurs substances, se changent par raréfaction ou condensation de soy-meme : ainsi le feu se convertit ordinairement en air , l'air en eau, l'eau en terre : et à Topposite, la terre en eau, l'eau en air, ei l'air en feu. Ce que nous pouvons voir à l'œil, et esprouuer es soufflets de cuiure que les Allemands nous apportent , composés en forme de boule : laquelle remplie d'eau, et n'ayant qu'vn petil trou au milieu de sa forme spheiique, reçoit la transmutation de son eau en air , par l'action du feu près lequel la boule sera
DES HARQVEBVSADKS, KTC
lO
posée , et pousse aiiec violence ledit air dehors , le faisant bruire impefiieusement, jusqu'à ce qu'il soit du tout sorti. Le semblable se peut connoistre es chasfaignes et marrons , lors qu'on les iette au feu sans les auoir entamés : car adonc l'humidilé aqueuse qui y est contenue, se change en air par l'action du feu , et l'air voulant sortir, creue le marron : pource qu'occupant plus de place la forme d'air en laquelle il est changé par raréfaction causée par le feu , qu'il ne faisoit sous la forme d'aquosité,et ne troûuant ouuerture , est contraint en faire vne par violence :
selon la vérité de la proposition tenue pour toute asseurée entre les Phj'siciens. sçauoir, que d'vne partie de terre, il s'en fait dix d'eau, et d'vne d'eau, dix d'air, comme d'une d'air, dix de feu K
l'en ose autant dire et affermer des matières contenues en la poudre à canon , qui par le moyen du feu se conuertissent en vne très- grande quantité d'air , lequel ne pouuant estre contenu au lieu où la matière estoit auparauant sa transmutation, est forcé sortir hors auec vne incroyable violence , moyennant laquelle pousse le boulet, qui rompt, casse et brise tout ce qu'il rencontre, sans toutesfois l'accompagner. Qu'il soit vray , vn arc, vne fronde , ou arc à iaîiel, ieîtent loin vne pierre, flèche, ou ial- Jet sans aucun air. Mais la balle chasse bien deuantsoy vn vent si subtil, et si roidement agité, que les corps en sont premièrement saisis que du bouUet, ores que la chose ne soit descoiiuerte à la veué : car bien sonnent l'action se fait par ce seul vent , sans
' Cel appel aux physiciens est également une addition faite en l.ùli.
que la balle donne son coup , voire iusqu'à rompre les os sans manifeste diuision de la chair : ce que nous auons desia dit eslre commun au foudre.
Le pareil esprouvons-nous en ladite poudie, lors qu'estant enclose dans les mines, et conuertie en vent par le feu qu'on y met, bouleuerse les monceaux de terre aussi gros que montagnes. On a veu ceste année en vostre ville de Paris vne petite quantité de poudre fraischement faite enl'Arsenac, causer une si grande tempesle , qui fist trembler presque toute la ville, qui tomba par terre toutes les maisons prochaines , qui descouurit et defenestra celles qui estoyent plus à l'escart de sa furie :
bref , qui (comme vn foudre esclattant) renuersa çà et là quelques hommes demy- morts : aux vus osta la veuë , aux autres Fouye, et en laissa d'autres non moins deschirés en leurs pauures membres, que si quatre cheuaux les eussent escartelés. Et ce par la seule agitation de l'air, en la substance duquel la poudre estoit conuertie : qui selon la quantité et qualité de sa matière , selon aussi son mouuement pins ou moins fort , a causé des euenemens esmerueillables en nos prouinces , et du tout semblables à ceux que font les vents endossons une terre non perspirable, lesquels voulans sortir, soufflent auec vne si forte agitation, qu'ils font trembler toute ladite terre, la haussant et baissant, tantost cy, tantost là , la démolissant , et la transportant d'vn lieu en autre : comme les villes de Megare et d'Égine , anciennement fort célèbres au pays de Grèce, toutesfois perles par tremblement de terre, nous peuuent tesmoigner.
le laisse à discourir (comme peu
AVTRE DISCOVRS TOVCHANT LE FAIT
seruant à noslre propos) que le vent enclos aux entrailles de la terre rend vn bruit de diuers sons , et fort estrang^es , selon la diuerse forme des conduits et rembouclnire des soupiraux par lesquels il sort, ne plus ne moins que des instrumens de Musique, lesquels eslans larges , rendent le son plus gros et bas : estans estroits, le rendent haut et aigu ; et s'ils sont courbes et repliés, le rendent divers : ainsi qu'on voit en vn cornet de chasseur, et aux trompettes, comme aussi estant moitiés el mouillées, grondent et iettent vne voix enrouée. Semblablement ces bruits , murmures et bourdonnemens , selon la forme des lieux d où ils partent , se trouuent diuers et mesiés. Tellement qu'on a quelquesfois ouy des sifQemens qui sembloient représenter assauts de villes, cris et mugissemens de taureaux , ou hennissemens de cheuaux, rugissemens de lions, ou de trompettes, et coups d'artillerie, et beaucoup d'autres choses espouuentables, mesmes voix humaines. Ce qui fut raconté d'vn qui auoit oiiy vne voix, comme d'une femme que Ton batloit et qui se plaignoit , dont il eut vne si grande frayeur , qu'à peine l'haleine ne luy estoit demeurée pour le pouuoir raconter. Mais on luy dit la cause de ceste voix plaintiue : et l'auoir entendue , fut deliuré de ceste grande peur , qui autrement estoit suffisante pour le faire mourir '. Mais quelqu'vu dira ces choses avoir esté de tout temps, et non moins ordinaires au temps passé qu'elles sont à présent,
'Cette dernière histoire ne se trouve que dans les éditions postérieures à celle de lf)79 et à la traduction latine. Le commencement du paragraphe y a été également modifié dans sa rédaction.
et que c'est folie à moi de les alléguer pour causes efficientes de la mort de taut d'hommes : ce que de bon cœur luy confesserois, s'il estoit ainsi que ie les présentasse pour telles : mais veu que par icelles ie veux seulement parangonner l'impétuosité des canons auecques celle des foudres el des mouuemens de terre, sa calomnie n'aura lieu en mon endroit, ains sera déboutée du tout , sil veut prester l'oreille à la déduction en laquelle l'entre présentement pour arrester la cause principale de ceste mort.
1 Au nombre des choses nécessaires à nostre vie, n'y a rien qui nous puisse plus allerer que l'air , lequel continuellement bon gré et mal gré nous inspirons par les conduits que Nature a délégués à ce faire, comme sont la bouche, le nez, el généralement les ouvertures du cuir, et des artères qui lui sont adhérentes : ce que nous faisons beuuans , mangeans, veillans, dormans, et faisans toute autre action naturelle,vitaleet animale. De là vient que l'air inspiré dans les pouImons,le cœur , et le cerueau, et vniuersellement en toutes les parties du corps , pour les rafraiscbir et aucunesfois nourrir, fait que l'homme ne peut viure vne seule minute sans son inspiralion. Suiuant lequel beneflce, le Médecin Hippocrates ^ a véritablement prononcé, que l'air a ie ne sçay quoy de diuin en soy, pource que soufflant par le monde uniuersel , circuit toutes les choses contenues en iceluy, les nourrit miraculeusement, les soustient fermement, et les entretient eu amiable vnion, et le tout symbolisant
' A. Paré écrit ici en marge : Point principal, et vrmje expUcaiion de la question.
2 Hipp. en la Préface du Progno. et Galien «({ Comment. — A. P.
DES H ARQVEBVSA.I)ES , RTC.
auec les astres, esquels la prouidence diuine est infuse, qui change l'air à son plaisir, et luy donne puissance tant sur la mutation du temps que des corps naturels. Pource les philosophes et médecins ont expressément commandé d'auoir esgard aux assiettes des lieux , et aux constitutions de Tair, lors qu'il est question de g^arder la santé , ou de guérir les maladies : à l'endroit desquelles la suite et la mutation dudit air a fort grande puissance, ainsi qu'aisément nous pouuons connoistre par les quatre saisons de l'année *. Car l'air estant chaud et sec en Esté , nos corps pareillement s'eschauflPent et desseichent : comme en hyver l'humidiié de l'air et froidure nous remplit de mesmes qualités, en tel ordre toutesfois et si bonne disposition de nature, qu'ores ([uenostre lemperament semble changer selon les quatre saisons, si est-ce que nous n'encourons aucun mal , pourueu que les temps gardent leurs saisons et qualités exemptes de tout excès. Au contraire, si les saisons sont peruerlies, de façon que l'Esté soit froid, l'Hyuer chaud, et les autres en pareille intempérance , ce discord amené grande perturbation , tant en nos corps qu'en nos esprits, contraints toutesfois d'en receuoir le danger , pource que les causes sont externes et nous enviionnent de tous costés, iusques à nous contraindre les héberger en nos organes et conduits délégués par nature, partie à mettre hors les excremens superflus de nostre nourriture, partie à receuoir lesdites causes venantes de dehors, qui sont les vents produisans diuers effets en nous, selon les parties du monde dont
1 Hipp. au commencement du liu. de ylërc, locis, et aqiiis. — A. P.
ils procèdent. Or comme ainsi soit que le vent Austral soit chaud et humide, celuy de Septentrion froid et sec. l'Oriental net et pur, celuy d'aual nubileux et tout moitte de pluye, c'est chose toute asseurée que l'air, lequel assiduellement nous inspirons, tient en tout et par tout de la qualité du vent qui par son souffler domine sur les autres. Pource nous faut nécessairement considérer en toutes maladies , et es inconueniens qui suruiennenten icelles, la qualité des vents et la puissance qu'ils ont sur nos personnes , ainsi que doctement Hippocrates nous a laissé par escrit au 3. liure de ses Aphorismes', disant nos corps receuoir grande altération par les vicissitudes des temps et saisons de l'année , comme par le vent Austral, qui nous assuiettist à toutes maladies reconnoissantes l'humidité pour leur cause première, et affoiblist notre chaleur naturelle: laquelle en cas opposite se fortifie et rend plus vigoureuse par vn vent froid et sec, qui pareillement rend nos esprits plus subtils et agiles.
La vérité de laquelle sentence expérimentent trop à leur dam les habitans du territoire de Narbonne, qui autrement assis entre les peuples les plus gaillards et dispos de toute la France, sont toutesfois ordinairement mal-sains , comme leurs corps descharnés, leurs visages tristes, leurs faces basanées et de couleur d'oliue le monstrent euidemment. Aussi entre autres maux ils sont presque suiets à la lèpre blanche , et les moindres vlceres, desquelles on ne feroit cas à Poictiers ou à Paris, y durent vn an d'ordinaire : non pour autre rai-
1 Hipp. au liu. ;!. des Aphor. Aphor. ô. et 17. — A. P.
AVTRE «ISCOVRS TOVCHAIVT LE FAIT
son, comme eux mesmes confessent , et comme reconnoissent tous les estrangers qui ont demeuré en leur pays, sinon qu'ils sont soufflés et haleriés sonnent d'vne sorte de vent Moiitlional qu'ils appellent Aultan , qui leur fait l'air grossier et nébuleux , et qui cause en leurs corps tous les effets attribués aux vents de Midy par Hipp. Aph. 5. liv. 3 : sçavoir quand il règne, les fait ouyr dur, leur esbloiiit la veuë, leur enfle et aggraue le chef, leur appesantit et abbat toutes les forces du corps i.
Aussi quand ledit Hippocrates compare les températures les vnes auec les autres , il laisse ce point pour résolu : Que les seicheresses sont sans comparaison plus sainos , que les humidités continuées par longue succession de temps :
pource (à son aduisdu tout conforme à la raison) que l'excessiue humidité est la vraye matière de pourriture, ainsi que l'expérience nous fait voir es lieux où le vent marin exerce sa tyrannie, esquels vne viande, tant soit-elle fraische, se corrompt et pourrit en moins d'vne bonne heure.
Ces choses considérées, et qu'il est nécessaire pour conseruer nos corps en leur entier que les saisons se suiuent pas à pas en leur température natirrelie , sans aucun excès ou contrariété, il n'y a doute aucune que les corps ne tombent en affection contre nature, lors que les saisons peruertissent leurs qualités par la mauuaise disposition de l'air , et du vent qui domine en iceluy. Donc comme ainsi soit que depuis trois ans en çà les saisons de chaque année n'ayent gardé leurs qualités ordinaires, et
1 Ce paragraphe tout entier manque dans l'éditiun de iWA.
que l'esté ait eu peu de chaleur, l'hyuer peu ou point de froidure : aussi qu'en toutes les saisons se soient desbordées des humidités continuelles auec vn vent Austral , du naturel cy dessus déclaré , et ce par toute la France : je ne sçache homme si peu versé en la Philosophie naturelle, ny en Astrologie , qui ne recherche en l'air la cause efflciente de tant de maux , qui depuis l'espace desdits trois ans sont suruenus au Royaume de France. Car d'où procederoient tant de pestes contagieuses indifféremment aduenues aux vieux , aux ieunes, aux panures et aux riches, et en tant de diuers lieux, sinon de l'air qui n'a esté chiche de son poison , mais nous en a infectés à son plaisir? D'où seroient venues tant de coqueluches , de pleurésies , d'apostemes , catherres, fluxions, petites verolleset galles : tant de bestes vénéneuses, comme grenouilles , crapaux , sauterelles, chenilles, araignées, mousches, hannetons, limaçons, serpens , vipères, couleuures, lézards, scorpions, et aspics, sinon d'vne trop grande pourriture , que l'excédante humidité de l'air, accompagnée d'une chaleur languide, a engendrée tant en nousqu'en la terre vniuerselle de notre prouince?
Voila comme nostre chaleur naturelle a esté affoiblie, comme nostre sang et nos humeurs ont esté corrompus par la malignité de l'air, que le vent Austral a causé par son humidité chaleureuse.
Qu'il soit ainsi, on a tiré ceste année bien peu de sang en quelques personnes qui en ait eu besoin , soit ieune ou vieille, blessée ou non blessée, de bonne température ou de mauuaise, qui n'ait esté vicié et veu de couleur blanche et verdoyante : ce que i'ay tousiours obserué en ces der-
nieres guerres, et es autres lieux ausquels on m'appeloit pour guérir ies blessés, ou phlebotomerceux qui tant pour précaution que pour guorison de quelque maladie, se faisoient tirer dn sang par l'ordonnance des ]\îedecins, en Ions lesquels indilferemment ie Irouuois le sang putréfié et corrompu.
Ce point arresté , c'est chose plus que véritable que la charnure de nos corps ne peut auoir esté que mal disposée, et tous nos corps cacochymes, puis que leur nourriture, qui est le sang, estoit putréfiée, et l'air tout corrompu : dont s'ensuit que les corps naurés en leur substance charneuse estoient difficiles à guérir, considéré qu'il y auoit en iceux perdition de substance, laquelle ayant besoin de régénération de chair , n'en pouuoit venir à bout, fust par medicamens ou par artifice de Chirurgien, tant grande estoit sa cacochymie. Tout ainsi qu'en vn hydropique la chair ne sepeutengendrer,pourceque le sang y est trop froid et aqueux : et qu'en vn elephantique la chair et les autres parties du corps demeurent en leur putréfaction à cause du sang corrompu dont elles sont nourries : pareillement en playes des corps cacochymes ne se peut faire acquisition nouuelle, ny régénération de bonne substance : pource que pour rendre vue chair louable à la partie naurée, il est nécessaire que le sang ne pèche en quantité ne qualité : mesme que la partie offensée soit en sa température naturelle. Toutes lesquelles choses défaillantes au temps des dernières guerres, il ne se faut esbahir si les naureures, tant fussent-elles petites et de peu de conséquence, mesmes es parties non nobles et principales, ont amené quant -el-soy tant d'accidens
DES HARQVEBVSADES , ETC. l^l
fiischeux, et en fin la mort : considéré que Fair qui nous enuironne rend par son inspiration et transpiration les playes pourries et puantes, lors qu'il est altéré et pourri : ce que font aussi les humeurs préparés à cest inconuenient par leur cacochymie.
Nous en sommes deuenus sages par l'expérience de tant de playes, qui ont engendré vue mer de pourriture et d'infection , lors que ie m'efforçois à les guérir : vous asseurant qu'il en sortoit une puanteur telle, que les assistans ne la pouuoient sentir qu'à contre-cœur, et auec bien grande difficulté. Il ne faut alléguer que ce fust par faute de les tenir nettement, de les penser souuent , ne de leur administrer toutes choses nécessaires : car telle pourriture estoit commune aux Princes, aux grands seigneurs, et aux panures soldats : aux playes desquels (si d'auentnre on laissoit couler vn ioursans les penser, tant estoit grande la multitude) on trouuoit le lendemain vue grande quantité de vers auec vue puanteur merueilleuse. Qui plus est, leur suruenoient à tous p.usieurs apostemes en diuers lieux de leurs corps, es parties opposites à leurs naureures : car s'ils estoient blessés en l'espaule dextre, l'aposleme se faisoit au genoiiil senestre : et si la playe estoit en la iambe dextre, l'aposteme se faisoit au bras senestre : comme il aduint au feu Roy de Nauarre , à Monsieur de Neuers , et à Monsieur de Rendan, et presque à tous les autres. Ainsi Nature sembloit tant chargée d'humeurs vicieux, qu'elle n'estoit contente se purger par leurs seules playes, ains enuoioit vne portion de son vice en autre lieu apparent ou caché : car si les apostemes ne se manifestoient par dehors , on les trouuoit es parties internes , comme au
l42 AVÏRE DISCOVRS TOVCHANT LE FAIT DES HARQVEBVSAUES, ETC.
foyc , aux poulmons , ou en la ratte. Des mesmes pulrefaclions s'esieuoieut quelques vapeurs , qui par leur communication auec le cœur causoient fleures continues : auec le foye empeschoient la pure génération du sang, et auec le cerueau causoient aliénation d'esprit, resuerie, conuulsion, et consequemment la mort. A cause desquels accidens n'a esté possible à Chirurgien aucun (tant expert fust-il) de dompter la malignité desdites playes : dequoy toutesfois ne doiuent estre repris ceux qui s'y sont employés , pour-ce qu'il n'est possible de combattre contre Dieu , ny contre Tair, auquel souuentesfois sont cachées les verges de sa diuine iustice.
Si donc, suiuant la sentence de l'ancien et diuin Hippocrates, qui dit toute playe contuse deuoir estre conduite à la suppuration pour estre parfaitement guérie, nous nous sommes efforcé de ce faire, et toulesfois n'en sommes venu à bout , à cause des pourritures , gangrenés et mortifications qui s'y sont mises-par le moyen de l'air vicié : qui est-ce qui iustement nous en accusera? Considéré aussi que la nécessité nous a contraints changer nostre façon de faire, et au lieu de medicamens suppuratifs, vser
d'autres remèdes pour entièrement combattre les accidens suruenus, non seulement aux coups d'harquebuses, mais aussi d'cspées et autres basions à main, lesquels nouueaux remèdes se pourront voir en la lecture de ce présent Traité ». Outre les causes humaines, l'homme est mal instruit en la connoissauce des choses célestes, qui ne tient pour tout certain l'ire de Dieu se débander sur nous pour punir les fautes qu'ordinairement nous commettons contre sa maiesté. Ses fléaux ont esté prests , ses verges et ses armes ont eu leurs ministres tousiours appareillés , pour exécuter les commandemens de sa diuine iustice :
aux secrets de laquelle ne pouuant entrer plus auant . iaime mieux me contenir en vne simplicité que passer plus outre, et conclure auec les mieux aduisés , l'occasion principale des morts procéder de la pure et simple volonté de Dieu, qui par la température que son bon plaisir a donné à l'air et aux vents , heraux de sa diuine iustice, nous a rendus aptes à receuoir les inconueniens, lesquels nous auons encourus par nostre iniquité.
J\ous avons prissoin d'indiquer en temps et lieu ces raodificalions que Paré a fait subir à sa première doctrine. — Voyez ci-après le chapitre 5 du neuvième livre.
LE NEVFIEME LIVRE
TRAITANT