‹ Œuvres complètes d'Élisa Mercœur de Nantes (volume 2)Chapitre 12 sur 264 · XXII MÉMOIRES · texte numérisé non relu

XXII MÉMOIRES

petite , je ne la couchai sans lui en avoir dit un auparavant (i). Un soir que, selon sa coutume, elle était sur mes genoux pour entendre le conte que je lui racontais, la nuit nous surprit dans cette occupation et me contraignit de prendre de la lumière (2) pour la coucher. A mon grand étonnement , elle la vit sans surprise , cette nuit qui lui apparaissait pour la première fois ; mais elle ne la vit pas sans chagrin , et cela devait être , car la pauvre petite s'imaginait que nous ne nous trouvions dans l'obscurité que parce que le bon Dieu était malade , et que sa maman, pour l'empêcher d'entendre le bruit de la rue, qui lui aurait donné mal à la tête , avait été obligée de lui fermer ses contre-vents afin qu'il pût dormir, et que c'était ce qui nous empêchait de voir le jour et le soleil, qu'il avait chez lui. Je ne sais ce qui la rendait le plus triste , ou de la maladie du bon Dieu, ou de la crainte d'être j)rivée long-temps du jour; tout ce que je

cesser d'être soumise au besoin de la nature, elle ne se fût, je crois, jamais réveillée.

(1) Jamais je ne plaçais de revenans dans les contes que je disais à Elisa : aussi ne fut-elle jamais l'esclave de la peur.

(2) Jusqu'au moment où la nuit apparut à Elisa, elle croyait <juc l'on ne se servait de la lumière que pour dire la messe , pour aller dans les caves et pour cacheter les lettres.

DELISA MERCŒLR. XXlll

puis assurer, c'est qu'elle me parut beaucoup moins affligée; mais je dois dire qu'elle croyait la guérison du bon Dieu certaine , car tout à coup il lui vint à la pensée que M. Aublanc (i) (c'est le nom du médecin qui nous donnait des soins) irait voir le bon Dieu, et que, dès qu'il lui aurait tâté le bras , regardé la langue et fait prendre deux onces de sirop de chicorée pour lui faire rendre ses vers , il serait guéri et qu'alors il rouvrirait ses contre-vents et que nous reverrions le jour et le soleil comme à l'ordinaire. Elle me pria en grâce d'écrire bien vite à M. Aublanc pour l'avertir que le bon Dieu était malade, en cas qu'il ne le sût pas, et le prier de l'aller voir et de le guérir tout de suite. L'idée de la maladie du bon Dieu et des soins que M. Aublanc lui prodiguerait me donnèrent une telle envie de rire , que je ne songeai pas du tout , dans le moment , à faire revenir Elisa de l'erreur où elle était, erreur où je l'avais probaj^]ement jetée moi-même sans y penser. Je ne

(i) Elisa avait une telle confiance en M. Aublanc qu'elle croyait que rien ne lui était impossible. Pauvre enfant , au miracle près, elle a eu toute sa vie la même confiance en lui. Combien de fois, dans sa maladie, elle m'a dit : « Ahl si M. Aublanc était ici , lui qui connaît si bien mon tempérament , il me sauverait, j'en suis sûre.

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