XXVI MEMOIRES
point de souvenir, quelque récent qu'il soit, auquel il ne manque quelque chose , et Dieu permit que la partie principale manqua à celui d'Elisa. Qu'aurais-je pu lui répondre, à cette pauvre enfant , si elle m'avait dit , lorsqu'il me fallut la détromper :
— Qui m'assurera que les paroles que tu emploies pour me tirer de l'erreur où tu m'as jetée sont plus vraies que celles dont tu t'es servie pour me tromper?...
Enfin , grâce à la mémoire inexacte d'Elisa, je ne me trouvai point dans cet embarras, ou plutôt, grâce à son âge peu avancé. Mais si j'en fus quitte pour la peur, je puis assurer que la leçon que ce petit incident me donna ne me fut point ime leçon perdue ; il me démontrait trop évidemment que le mensonge, quelque innocent qu'il soit en apparence , n'est jamais sans danger pour un enfant, surtout à l'âge où il adopte gaus examen aucun toutes les idées qu'on lui présente , pour que je ne fisse pas de sérieuses et utiles réflexions; aussi, si la manière dont j'ai élevé ma fille m'a valu par la suite quelques approbations ,, je crois en être redevable aux réflexions que je fis alors, car ce ne fut qu'alors que je m'aperçus que je n'avais pas exa-
d'élisa MERCŒUR. XXVII
miné avec assez d'attention toute Ictendue de mes devoirs , et que je n'avais pas pesé comme je l'aurais dû toute l'importance de la tâche que mon titre de mère m'imposait. Décidé à la remplir jusque dans ses plus minutieux détails , cette tâche si sacrée pour mon cœur, je compris qu'elle ne consistait pas seulement à fournir scrupuleusement aux besoins de ma fdle et à veiller religieusement à la conservation de cet être si cher ; mais que je devais en même temps songer à former son jugement et son cœur, et que , pour y parvenir, je ne devais lui faire entendre d'autre langage que celui de la vérité (i), langage d'ailleurs si facile à parler pour une mère , lorsque c'est son cœur qui le porte à ses
(i) Elisa s'identifia si bien avec la vérité qu'elle lui devint , je crois , une seconde nature. Aussi me la disait-elle lors même qu'elle était à son désavantage et que j'aurais pu ne pas la savoir. Il me suffira d'en citer une seule preuve pour que l'on puisse se faire l'idée de la bonne foi de son caractère, car telle elle fut étant petite, telle elle fut étant grande, il ne se fit jamais de changement en elle de ce côté-là.
Lorsqu'elle était enfant, je la menais avec moi partout où j'allais, à moins qu'il ne fît trop mauvais temps ; je ne m'en séparais que le moins qu'il m'était possible. Un jour qu'il pleuvait à seaux et qu'une affaire importante m'obligeait à sortir, je me vis contrainte de la laisser à la maison , et de l'y laisser seule , car ma bonne était absente. Comme il m'aurait été impossible de l'enfermer dans une chambre plutôt que dans une autre, toutes les porte?