XXVIII MÉMOIRES
lèvres, si facile à comprendre pour un enfant, lorsque c'est son cœur qui l'écoute ; et le cœur
du dedans de mon appartement ne fermant qu'au loquet, je ne sortis pas sans lui faire une forte recoiumandalion de ne point approcher du feu, ce qu'elle me promit bien. Je fus fort étonnée lorsque je rentrai de ne la point voir accourir au-devant de moi pour cherclaer un petit gâteau que je lui avais prorais. Je crus qu'elle s'était endormie, et je me hâtai d'aller vers le lit où je pensais qu'elle s'était peut-être couchée. Ne l'y ayant point trouvée , je l'appelai , mais non sans un frémissement horrible , car il me sembla qu'elle était morte. — Me voilà, ma petite maman mignonne, me répondit-elle avec sa petite voix argentine, me voilà. — Et mais où es-tu donc , ma chère petite ? — Derrière la porte des pénitences, ma petite maman mignonne. — Et qui estce qui t'a mise là , ma fille ? — C'est moi , ma petite maman. — Et pourquoi , mon cher ange ? — Tu sais bien qu'en sortant tu m'as défendu d'approcher du feu? — Oui. — Eh bien! j'y suis allée tout de même, j'y ai mis un petit pot pour faire la soupe (le pot resté au feu témoignait de la vérité) , parce que je voulais faire la dînette avec ma poupée ; mais j'ai pensé que je t'avais désobéi et que je méritais d'être punie , et je me suis mise derrière la porte des pénitences : tu n'étais pas là pour m'y envoyer. J'ai bien fait, n'est-ce pas, ma petite maman, d'aller derrière la porte des pénitences pour m'empêcher de retourner au feu quand tu seras sortie? car si tu ne m'avais pas donné le fouet quand j'ai volé l'image à Joséphine "" je serais peut-être devenue une voleuse} on
* J'étais eitrêmement liée avec nne dame qui avait une petite fille de deui ans plus âgée qa'Elisa. Cette petite allait t l'école, et, chaque fois qu'on lui donnait une image pour récompense , sa maman était obligée de l'amener à la maison pour la faire voir h Elisa. Un jour qu'elle avait eu pour prîi de sagesse une bonne Vierge toute dorée et qu'elle était venue , selon sa coutume, avec sa maman pour faire voir son prix à Elisa , je les retins à passer la journée avec nous. Après le dîner, nous étions fort occupées , la maœ^n et moi , à constiaire
d'ÉLISA MERCOEUR. XXIX
d'Elisa l'ccoutait et sa raison le comprenait. Aussi me fut-il peu difficile de lui faire com-
ra'aurait mise en prison , et tu serais morte de chagrin , et le bon Dieu se serait dit : « Voilà une petite fille qui a fait mourir sa maman, il faut la faire mourir à son tour, et il aurait eu raison le bon Dieu, il aurait bien fait, car j'aurais mieux aimé mourir que de vivre sans toi, ma petite maman mignonne; aussi je suis bien contente que tu m'aies fouettée pour me corriger de ce vilain défaut-là; comme c'est vilain une petite fille qui vole. J'eus toutes les peines du monde à la décider à manger le gâteau que je lui avais apporté, parce que , disait-elle , une petite fille qui fait ce que sa maman lui défend ne mérite pas de gâteaux. — Sans doute , lui dis-je , ma chère petite; mais comme tu m'as promis que cela ne t'arriverait pins , tu peux le manger. Depuis ce temps, je pouvais la laisser seule en toute sécurité, elle aurait gelé plutôt que de s'approcher du feu : elle avait alors quatre ans et quelques mois.
1-e plus solidement que nous pouvions des cliâtcaui de cartes pour Joséphine et Elisa qui n'o.saient bouger dans la crainte d'abattre les édifices branlans que nous leur élevions. A notre grande surprise , il s'éleva tout à coup une forte contestation entre ces deux petites.
— As-tu vu mon image, Elisa? — Non , Joséphine. — Mais je te l'ai prêtée, qu'en as-tu fait? — Non, mameiselte, vous ne me l'avez pas prêtée. — Maman , Elisa m'a perdu mon image. — Vas-tu pleurer pour une image? lui dit sa mère. — Je veux mon image; rends-moi mon image. — Ne pleure pas, ma petite , lui dis-je, nous allons la chercher, et si nous ne la trouvons pas, je t'en donnerai irae bien plus belle. Nous primes la lumière , maù il n'y eut pas moyen de retrouver la malheureuse image. J'en donnai une antre , et la paix se rétablit. Au bout d'une demi-heure, Elisa me pria de lui chercher une puce qui la piquait, disait-elle, à la poitrine ; j'ouvris la robe et la chemise ; mais j'eus beau chercher, je ne trouvai point de puce, j'aperçus seulement un petit morceau de papier qui lui avait probablement causé de la démangeaison , je Tùtai, c'était la petite image à Joséphine. — Tu as péché, dis-je à Elisa , tu as volé l'image ! tn vas être fouetté* ! quoique je m'étais bien promis de ne jamais te battre ; mais je sens qu'il y a nécessité, car tu n'as pas seulement volé ; mais tu ig