‹ Œuvres complètes d'Élisa Mercœur de Nantes (volume 2)Chapitre 18 sur 264 · XXXIV MEMOIRES · texte numérisé non relu

XXXIV MEMOIRES

Je ne serais point parvenue , je crois dans ce moment , à calmer son inquiétude de l'avenir si je ne lui avais montré plusieurs chaloupes de mottes (i) que j'aperçus sur la rivière, et si je ne lui avais dit que les Montoirins qui les amènent n'ayant pas de bois dans leur pays ne brûlent que de cela. E.assurée sur la possibilité d'avoir toujours de quoi faire du feu , elle ne songea plus qu'à disputer au vent les restes épars de la dépouille des arbres. Légère comme les feuilles qu'elle poursuivait, le vent l'aurait inévitablement entraiiiée dans la Loire si je ne l'avais saisie au détour d'une cale très rapide vers laquelle venaient de se diriger de larges feuilles ajiirès lesquelles elle courait , et qui semblaient, pour exciter le désir qu'elle avait de les atteindre , se faire un malin plaisir de tourbillonner devant elle. On aurait dit qu'elles cherchaient à l'attirer vers l'élément qui allait

(i) Il se fait à Nantes une telle consommation de mottes que les Montoirins y amènent, qu'il n'est pas rare de trouver des ménages qui en brûlent des 3o et 4o milliers par an ; elles sont d'une grande ressource pour les malheureux ; elles valent de 6 blans à 3 sous le loo; elles ressemblent absolument aux petites briquettes que l'on a à Paris ; mais elles brûlent et font de la cendre comme le J)ois. C'est , je crois, la seule branche de commerce qu'il y ait à Monloire^

DELISA MERCŒUR. XXXV

devenir leur tombeau , et qui n'aurait pu manquer de devenir celui d'Elisa et le mien par contre-coup , car si la pauvre enfant fût tombée à l'eau, je m'y serais précipitée pour la sauver, et les flots nous eussent englouties toutes les deux... Que de larmes m'eussent été épargnées! I...

Je sentis d'après l'empressement qu'Elisa mettait à ramasser des feuilles que je ne parviendrais pas à la convaincre , quelque effort que je fisse , qu'il en reviendrait de nouvelles; l'activité avec laquelle les ouvriers coupaient les deux arbres abattus lui paraissait une preuve incontestable qu'ils ne se dépêchaient ainsi que pour faire subir le même sort à tous les autres. Aussi n'insistai-je pas davantage pour la tirer de l'erreur où elle était. Je pensai que le printemps serait plus persuasif que toutes mes paroles , et que les preuves palpables qu'il lui donnerait seraient sans réplique. Je l'emmenai donc , emportant avec nous son précieux et volumineux trésor de feuilles (i); elle se trouvait si heureuse de les avoir qu'elle les montrait à toutes les personnes qui venaient à la maison ; elle se dé-

(i) Elle en a-vait rempli son petit panier, mon mouchoir et mon sac.

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