‹ Œuvres complètes d'Élisa Mercœur de Nantes (volume 2)Chapitre 19 sur 264 · XXXVI MEMOIRES · texte numérisé non relu

XXXVI MEMOIRES

cidait difficilement , quoiqu'elle fût d'un fort bon cœur, à en donner quelques-unes lorsqu'on lui en demandait ; l'idée qu'il n'y en aurait jamais d'autres lui faisait attacher un prix inestimable à leur possession-

Le temps semblait réellement se complaire à faire passer Elisa par toutes sortes d'épreuves, à donner la torture à son cœur en l'abreuvant de crainte. Aux quelques jours de beau temps qui avaient succédé aux ouragans qu'il avait fait succédèrent des brouillards si épais qu'on avait peine à distinguer à deux pas de soi. Un jour, qu'il était encore plus épais que de coutume (i), une personne excessivement gaie qui demeurait à deux cents pas de chez nous vint nous voir et me demanda avec un sérieux imperturbable si j'avais une forte provision d'huile à brûler, de bougies et de chandelles.

— Non , dis-je.

— Eh bien ! hâtez-vous donc d'en acheter avant que cela renchérisse.

— Et pourquoi cela renchérirait-il?

— Pourquoi ? C'est que nous n'allons bientôt

(i) Le brouillard fut si épais ce jour-là que les réverbères s'ctci gnaicnt et qu'il arriva plusieurs accidens.

DELISA MERCŒUR. XXXVH

plus avoir que de la nuit, et que la consommation du luminaire devenant plus grande, les épiciers spéculeront là-dessus.

— Et que deviendra donc le jour, s'il vous plaît ?

— Je ne sais ce que Dieu en fera ; mais tout ce que je puis vous assurer, c'est qu'il est midi et que l'on ne voit pas clair, et qu'on se heurte

dans la rue sans se reconnaître Mais, en

vérité, je vous admire... Lorsque tout le monde s'afflige de l'idée de vivre dans les ténèbres, vous êtes tranquille chez vous comme si le soleil

brillait de tout son éclat Quant à moi , je

lui en voudrai toute ma vie , à ce maudit brouillard; il est cause qu'Elisa ne m'aimera plus ; je voulais lui apporter des gâteaux , et le courage m'a manqué pour aller jusque chez le

pâtissier Pourtant, je pense qu'il y aurait

moyen de réparer la faute que ce malheureux brouillard m'a fait commettre ; qu'en dis-tu , ma petite Elisa ? Si ta maman ne le trouve pas mauvais, et que ta bonne soit moins poltronne que moi, je lui donnerai de l'argent, et elle ira te chercher des gâteaux ou des dragées , ce que tu aimeras le mieux

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