‹ Œuvres complètes d'Élisa Mercœur de Nantes (volume 2)Chapitre 236 sur 264 · LA LECTURE DE MA TRAGÉDIE · texte numérisé non relu

LA LECTURE DE MA TRAGÉDIE

AU TDÉATRE-FRANÇAIS (1).

Le 27 juillet i83o, je devais avoir une lecture au Thcâtrc- Franrais; trois jours avant, l'avis m'en avait été donné par M. Sarason , acteur de ce théâtre. La révolution empêcha cette lecture. Pendant plus de dix mois, les membres du comité suspendirent leurs fonctions, et ils ne les reprirent que lorsque M. Taylor revint d'Egypte. Je ne le connaissais pas ; seulement, d'après le conseil qu'on m'en avait donné , comme devant le disposer en ma faveur, je lui avais envoyé un volume de mes poésies avant son départ pour l'Egypte. A son retour, nous fûmes le voir, maman et moi ; je lui dis que M. Royer-Collard devait lui écrire pour le prier de m'accorder une lecture. M. Taylor me répondit fort poliment que je n'avais pas be-

(l) Je dois faire part ici du motif qui m'a engagée h écrire ma leclorc au Théâtre-Français.

M. le comte d'Argout, qui était ministre du commerce et des travaux publics lorsque nous lui fûmes présentées maman et moi , me dit qu'il avait un grand désir de lire ma tragédie. Il me demanda si je voulais bien aToir l'obligeance de la lui prêter, et d'j ajouter les détail; et le résoltal de ma lecture qu'il était fort curieux de connaître.

soin de protecteur^ que mon nom était une recommandation plus que suffisante, et que j'obtiendrais une lecture la semaine suivante. M. Royer - Collard ayant , comme il me l'avait promis, écrit à M. Taylor, pour lui demander de m'accorder une lecture de ma tragédie, ainsi que le tour de faveur, il répondit que je l'aurais si j'étais reçue par le comité. M. Royer- Collard , pour m'encourager à lire ma tragédie sans crainte , m'envoya la réponse de M. Taylor; je l'ai encore. Je reçus bientôt un rendez-vous pour ma lecture (i) ; mais , au jour indique, M. Joanny se trouvant malade , je fus remise au mardi suivant, 3 mai i83i. J'avais prié plusieurs acteurs que je connaissais d'assister à cette lecture ; un arrêté de M. Taylor défendit à tous ceux qui n'étaient pas du comité d'y entrer sans y être appelés. Lorsque M. Taylor me dit de lire, MM. Monrose , Joanny et Granville se placèrent à la table pour m'entendre ; je me disposais à commencer, lorsque M. Monrose appela un garçon de théâtre, et lui dit de faire monter les autres membres du comité ; M. Taylor s'y opposa : sur l'observation que lui fit M. Monrose, que le comité n'était pas complet, il répondit que, complet ou non, la lecture aurait lieu (2). M. Monrose parut extrêmement surpris de cette réponse peu convenable , et me dit :

« Allons , mademoiselle , puisqu'il en est ainsi , lisez. »

(1) Nous y élions depuis une heure avec M. Varsavaui , un des dépntés de Nantes, et quelques messieurs qui avaient désiré nous accompagner. M. Monrose vint seul. Il fut fort étonné de ne point trouver les autres membres du comité ; ii alla cliercber M. Taylor. Celui-ci vint avec une lettre de M. Joanny, qui affirmait qu'il était retenu au lit par une forte migraine. M. Monrose gronda fortement M. Taylor de m'avoir laissée venir inutilement an comité.

« Si vous n'étiez pas sans pitié , lui dit-il , vous auriez pensé h la fièvre que doit avoir cette pauvre jeune fille. » M. Varsavanxfut si affligé de ce manque de procédé de la part de M. Taylor qu'il n'osa pas revenir le mardi suivant îi ma lecture , car il prévit tout ce que j'avais h redouter de cet homme.

(2) M. T.iylor avait eu soin de uieltrc la répétition générale dy Camitte Desmoulins au niomcnl de- la lccl«re d'Elisa.

suit LA LECTURE DE MA TRAGEDIE. 4^7

Après que j'eus fini , MM. Monrose , Joanny et Granville me donnèrent de grandes louanges sur mon ouvrage. M. Taylor ne m'en donna que sur la manière dont j'avais lu ma pièce. Je 1 ui demandai quel était le résultat de ma lecture , il me dit qu'il me le ferait savoir le lendemain. J'attendis en vain cette décision. Voyant que trois jours s'étaient écoulés sans que je susse mon sort, nous nous hasardâmes, maman et moi, à aller chez M. Taylor; nous ne le trouvâmes point. Ne pouvant supporter plus long-temps cette incertitude , nous fumes chez M. Joanny ; je lui demandai quel était l'arrêt porté sur ma tragédie. Il parut étonné que je n'eusse point reçu de réponse. Voici ce que me dit M. Joanny :

« Je vais vous apprendre une chose que vous ignorez sans doute , mademoiselle ; M. Taylor vous a forcée à lire devant un comité de trois membres.

— Mais, monsieur, dis-je à M. Joanny, vous étiez cinq, cependant.

— Nous n'étions que trois membres, mademoiselle; car M. Taylor et son secrétaire n'ont pas de voix. Songez qu'un comité doit être de sept ou de cinq. Nous vous avons donné tous les trois notre suffrage ; M. Taylor s'est seul opposé à la réception de votre tragédie. Il voulait que nous fissions comme lui ; mais, voyant que nous persistions à recevoir votre pièce, et que nous lui déclarions que nous, théâtre littéraire, nous ne pouvions dans notre âme et conscience refuser une œuvre littéraire , qu'il fallait que votre tragédie fût acceptée, et que , reçue , el!e devait être jouée , parce que ce n'était point un ouvrage de ce mérite que l'on devait renfermer dans des cartons, alors il nous a dit que seize ans auparavant on avait joué à Feydeau un opéra sur les Abencerrages, qu'il avait eu beaucoup de succès, et que cela pouvait avoir usé le sujet. Comme M. Taylor ne vous a donné que la minorité du conseil, nous n'avons pas le droit de décider ; mais voici la marche que vous avez à suivre. Si M. Taylor vous dit que votre tragédie est acceptée, tenez-vousen là. Mais , s'il vous dit qu'elle est refusée , voici ce que voa&

avez à faire : vous lui demanderez une autre ledture devant uu comité de sept membres ; s'il vous la refuse , menacez-le d'en appeler à l'autorité supérieure , pour faire casser tout ce qu'il a fait , comme étant illégal. Je puis vous assurer qu'il ne résisterait pas à un ordre d'en haut. En vous donnant ce conseil, mademoiselle, je crois servir les intérêts de mes confrères, tout comme les vôtres. »

Nous quittâmes M. Joanny et nous nous rendîmes chez M. Monrose , qui parut fort surpris de ce que M. Taylor ne m'avait pas fait de réponse. Il me dit aussi qu'il fallait que j'eusse une autre lecture , mais qu'il me conseillait d'attendre que Camille Desmoulins fût joué, pour qu'aucun des membres du comité ne manquât ; que ma pièce était trop importante pour être lue devant un comité illégal....

« Mais qu'avez-vous donc fait à M. Taylor, mademoiselle, pour qu'il vous soit si défavorable ?

— Rien, que je sache , monsieur; je ne l'avais jamais vu, et, par conséquent , je ne pouvais l'avoir offensé. »

M. Monrose me dit qu'il allait voir M. Taylor, et qu'il allait le faire m'écrire. Effectivement, je reçus dans la journée une lettre du secrétaire de la Comédie Française. 11 me priait de passer au théâtre le dimanche suivant, M. Taylor désirant m'entretenir. Deux messieurs, qui étaient venus avec nous à ma lecture, eurent la complaisance de nous accompagner le dimanche au rendez-vous que venait de nous faire donner M. Taylor. Nous le trouvâmes ; je lui demandai des nouvelles de ma tragédie : il me dit que c'était pour m'en parler qu'il m'avait fait prier de passer.

« Eh bien î monsieur, saurai-je enfin ce que ces messieurs pensent de ma pièce ?

— Ces messieurs, mademoiselle, en trouvent le plan parfait; ils admirent la beauté des vers , la rapidité du dialogue , ainsi que la vérité des passions que vous y avez traitées. Ils trouvent la mise ch scène magnifique, et votre cinquième acte du plus grand effet.

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