LU MÉMOIRES
la manière dont ils sont décrits, plus ou moins de valeur à son ouvrage. Il faut donc , pour que tout puisse paraître vrai , que l'auteur ait grand soin de se demander , lorsqu'il* fait parier ou agir ses personnages : Si c'était moi ! que diraisje ou que ferais-je en pareille circonstance? Je ne sais si tu me comprends, ma chère belle ?
— Oh ! oui , oui , ma petite maman mignonne, je te comprends très Lien... Puisque, comme tu le dis , il faut toujours qu'un écrivain se demande : Que dirais-je ou que ferais-je . je crois que Florian a oublié de se demander s'il pouvait laisser vivre Zoraïde après la mort d'Abenhamet !
— Et qu'est-ce qui te fait penser que Florian a oublié de s'adresser cette question , mon petit enfant ? ,
— C'est que, vois- tu, ma poliie maman, je pense que si Zoraïde aimait Abciiliamet autant que Florian le dit, qu'elle aurait dû mourir quand Boabdil lui a fait jeter sa tête à ses pieds ; car je sens bien que moi, qui t'aime tant, je mourrais , si on me jetait ta tête aux miens. »
Quelques jours après ce que je viens de rapporter, j'étais allée, d'assez bon matin, à la messe, avec ma bonne ; nous avions laissé Elisa
d'élisa mergoeur, lui
plongée dans un profond sommeil ; comme nous espérions la trouver encore endormie à notre retour, nous primes les plus grandes précautions pour ne pas la réveiller ; mais quelle fut notre surprise de l'entendre parler d'une voix très élevée et tout à coup s'écrier fortement en frappant dans ses petites mains , bravo ^ bravo j bravo! Ne sachant ce que cela voulait dire, nous nous glissâmes doucement derrière un paravent qui masquait la porte de ma chambre et qui , par conséquent, l'avait empêchée de nous voir entrer; nous nous haussâmes sur la pointe des pieds pour tâcher d'apercevoir ce qui la faisait parler avec tant de véhémence. Nous la vîmes , debout sur le lit , le manteau tragique sur l'épaule (i) et déclamant la tragédie du Pxoi Léar. Lorsqu'elle eut fini sa tirade, nous criâmes à notre tour , la bonne et moi , bravo , brava^ bravo j et je fus ensuite près d'elle pour apprendre comment , en si peu de temps, ma chambre s'était transformée en salle de spectacle (2) , mon
(i) C'était ma camibole de nuit qui lui servait de manteau. Il était facile de voir par la manière dont elle s'était drapée qu'elle avait vu jouer la tragédie. Je l'avais menée à deux représentations, Tune de Sylla, et l'autre à^ Andromaque.
(?.) J'ai pensé que le lecteur ne sei'ait pas fâché que je lui lisse une description de la salle de spectacle dans laquelle Eîisa faisait