‹ Œuvres complètes d'Élisa Mercœur de Nantes (volume 2)Chapitre 28 sur 264 · LIV MEMOIRES · texte numérisé non relu

LIV MEMOIRES

lit en théâtre et elle en tragédien ; car c'était un rôle d'homme qu'elle jouait dans le moment.

« C'est que je veux faire une tragédie, ma petite maman mignonne ; et , comme je veux la lire moi-même , il faut bien que je m'habitue à déclamer des rôles d'hommes comme des rôles de femmes.

— Et qu'est-ce qui t'a donné l'idée de faire une tragédie , ma bonne petite chatte? lui dis-je.

— C'est celle du Roi Léar, ma petite maman mignonne ; c'est l'ingratitude de ses deux méchantes filles et mon amitié pour loi qui m'ont décidée à faire une tragédie.

— Conte- moi cela au plus vite , je t'en prie , pendant que ta bonne va faire ton déjeuner, mon cher petit amour.

ses débuts , et quels auditeurs l'écoutaient. Elle avait rangé dans Je paravent qui nous avait dérobées à ses yeux , lorsque nous étions entrées ma bonne et moi, quelques chaises sur lesquelles elle avait placé , d'abord sur celle du milieu , sa fille Marie (sa grande poupée) , et, de chaque côté, tous ses autres enfans, c'était la galerie. Plus bas, et en avant , sur un tabouret, se trouvait un petit chat que les nombreux applaudisscniens de la foule ne pouvaient tirer de son léthargique sommeil. On sent bien qu'avec do teis spectateurs Elisa n'avait point à craindre les sifflets , aussi jouait-elle avec une assurance extrême. Si l'oeil de l'iniinilable Téniers eût aperçu cette scène , il ne l'eùl peut-être pas trouvée iudigue de son savant pinceau.

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— Je le veux bien , ma petite maman; mais comme ça te fatiguerait de rester debout devant le lit pour m'écouter, assieds-toi là-dessus ; ma bonne va te douner une chaise pour appuyer tes pieds, et moi je vais m'asseoir sur toi où je me trouve bien plus à mon aise que partout ailleurs : au moins , quand je suis là , je peux t'embrasser tant que je veux. »

Et sautant aussitôt sur mes genoux , après avoir passé son bras droit autour de mon cou , placé sa main gauche , qui lui restait libre , dans ma main droite et m'avoir embrassée au moins vingt fois , elle me dit :

cDès la première fois que j'ai lu la tragédie du Roi Léar , ma petite maman , j'ai pensé qu'on ne l'avait faite que pour faire entendre aux papas et aux mamans qui veulent donner leurs biens à leurs enfans, qu'ils doivent, avant de le faire, regarder avec attention ce qui est arrivé au roi Léar(i) , qui avait tout donné le sien à ses deux vilaines filles aînées... Mais elles n'aimaient donc pas du tout leur papa , qui avait été si bon pour elles, ces deux mauvaises-là?... Oh! ma foi, mauvaises est bien le nom qui leur convient ,

(i) Ou pouvait dire, et avec juste raison , qu'Elisa tirait la quintessence de ce qu'elle lisait.

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n'est-ce pas , ma petite maman ? Je ne sais vraiment pas comment le bon Dieu ne les a pas empêchées de faire tant de mal à leur père l Tu conviendras, maman, qu'il a tout de même eu un peu de tort là-dedans , le bon Dieu...

— Et comment cela , ma chère tille ?. ..

— C'est que lui , qui voit toutj ma petite maman mignonne, qui peut tout, qui connaît jusqu'à nos plus secrètes pensées , et tu sais bien que c'est la vérité ça, puisque c'est dans îe catéchisme que tu m'as acheté, pouvait bien dire au roi Léar , puisqu'il savait que ses deux filles aînées seraient des ingrates : Tenez , mon bon roi Léar , ne donnez pas votre bien à vos deux filles aînées ; ce sont deux méchantes , qui ne vous aiment pas du tout ; il n'y a que votre jeune fille qui vous aime et qui soit bonne. Tu sens bien que si le bon Dieu lui avait dit cela , d'abord , moi , je le lui aurais dit à sa place , que le pauvre roi Léar aurait gardé sa jeune fille avec lui et qu'il serait resté sur son trône; ainsi il a eu tort , le bon Dieu , de ne rien lui dire , à moins ^jourtant qu'il n'ait été cccupé à autre chose dans ce moment-îà.

> — Mais, ma chère petite, lui dis-je , songe que Dieu, q\n se fait sealir à noire coeur, qui

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se révèle à nous par tous ses bienfaits , ne nous parle point de la voix...

— Oh ! mais si , ma petite maman , le bon Dieu nous parle de la voix , puisqu'il m'a dit , jeudi 5 dans la nuit , tu sais bien que je te l'ai raconté y que si j'étais aussi bonne pour toi que tu l'es pour moi , nous irions toutes deux dans son hesiu paradis j et que, si j'étais rendue avant toi, je te garderais ta place : ainsi c'est bien parler ça , je crois !....

— Mais , ma chère enfant , tu me parles là , toi 5 d'un rêve que lu as fait et non d'une réalité

— Mais 5 ma petite maman , puisque quand le bon Dieu m'a dit que si j'étais rendue avant toi dans son paradis je te garderais une place , je lui ai répondu : Mon bon Dieu, je n'irai point avant maman dans votre beau paradis^ parce que, voypz-vous, je m'ennuie dès que je ne la vois point, et si elle était trop long -temps à venir me trouver , je me mettrais à pleurer , et cela vous fâcherait contre moi....

— Tout cela , ma chère petite , n'est pas une preuve que ce ne soit pas un rêve , mais seulement que ton amitié pour moi l'occupe jusque dans ton sommeil.

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— Eh bien ! ma petite maman , si le bon Dieu m'a parlé en rêve, il aurait bien pu avertir comme ça le roi Léar de se défier de ses deux méchantes filles....

— L'indignation que te cause l'ingratitude des deux aînées de ce pauvre roi , te fait , je crois, oublier ta tragédie, mon Elisa —

— Oh ! que non , ma petite maman , écoute. »

L'arrivée de la bonne , qui lui apportait son déjeuner, l'empêcha de continuer, mais, dès qu'elle eut achevé de manger, je la levai et elle reprit :

a Je n'ai point oublié ma tragédie , comme lu le crois, ma petite maman ; va, si on en a fait une sur l'ingratitude des deux méchantes filles du roi Léar , on n'en fera jamais une sur moi pour un sujet semblable, je t'assure; on ne dira jamais dans l'histoire que j'ai été ingrate envers toi et que je ne t'aimais pas , mais on dira : La petite Elisa Mercœur aimait tant sa maman , qui était si bonne pour elle , que , pour qu'elle fût tout-à-fait heureuse, elle a fait une tragédie pour la rendre riche ; car il ne manquait que de la richesse au bonheur de sa mère — C'est vrai , n'est-ce pas, ma petite maman, qu'il ne manque

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que cela à ton bonheur ; tu l'as dit l'autre jour à madame Olive (i) ..

— Il n'y manquerait rien sans cela , ma chère bien-aimée , si mon amour pouvait te soustraire à la gêne , car ton amitié pour moi m'est d'un prix au-dessus de tous les trésors du monde.,.. Si je désire de la fortune, ma chère Elisa , ce n'est pas pour moi , crois-le bien , c'est pour toi , ma bonne petite ; si tu savais ce que souffre le cœur d'une mère lorsqu'elle n'entrevoit pas pour l'enfant qu'elle chérit un avenir tel qu'elle le désirerait. Mais je ne dois plus m'attrister par de semblables réflexions , ton avenir est maintenant dans tes mains , et je pense que tu te le composeras le plus avantageux possible. Parlons de la belle tragédie que tu dois faire pour me rendre riche! Tu ne m'as pas dit où tu- en as pris le sujet , ni quel en sera le titre.

(i) Elisa voulait parler d'unu réponse que j'avais faite quelques jours avant à madame Olive (c'était une dame de mes parentes) qui me disait en voyant Elisa m'cmbrasser : « Vous devez vous trouver bien heureuse d'être aimée si tendrement de votre fille. — Tellement , lui répondis-je , que si j'avais assez de fortune pour lui laisser un sort indépendant, rien ne manquerait à mon bonheur. » Dix-neuf ans après , il n'y avait plus de bonheur possible pour moi , et madame Olive me disait : <' Que vous êtes malheureuse ! que je vous plains ! » Elle venait de voir mourir ma fille 1!1

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