LX MEMOIRES
— Je prends mon. sujet dans Gonzalve de Cordoue , ma petite maman ; c'est si joli ! et le titre sera Boahdil ^ roi de Grenade. Tu sens bien que je ne manquerai pas de mettre Zoraïde et Abenhamet en scène; mais, par exemple, ils mourront tous les deux !
— Tu seras inexorable , à ce que je vois , mon enfant ; enfin , si tu es aussi heureuse dans l'exécution de ta tragédie que tu l'es dans le choix du sujet et du titre, ton succès me paraît assuré...
— Oh ! pour ça , ma petite maman mignonne, je suis sûre que je réussirai à la bien faire, parce que j'en ai demandé, ce matin , avant de commencer à jouer la tragédie du pauvre Roi Léar, la grâce au bon Dieu , à genoux encore , au pied du crucifix qui est dans le fond de notre lit , et j'ai pris de l'eau bénite pour faire un signe de croix , avant et après l'avoir prié ; ainsi je pense , d'après cela , que le bon Dieu me fera bien écrire ma tragédie. Ce qui me le fait croire, Yois-lu, c'est qu'il sait bien que je ne la fais que pour te rendre riche. Je le lui ai dit , et que si elle était mauvaise tu ne pourrais pas le devenir, puisqu'on ne pourrait pas la jouer : ainsi , je suis bien tranquille là -dessus; je réussirai !....
DELISA MERCOEUR. LXI
— Tu me parais si certaine de la possibilité de bien faire ta tragédie , mon cher ange , que tu finis par m'inspirer toute confiance en ton talent, et puis d'ailleurs je ne doute point que tu n'y parviennes avec le secours de Dieu. Ainsi il ne me reste plus qu'à être instruite de l'endroit où tu te proposes de la faire représenter : c'est à Nantes , je pense ?
— Pas d'abord, ma petite maman mignonne.
— Et pourquoi cela , ma chère fille ?
— C'est que j'ai entendu dire plusieurs fois, aux personnes qui viennent nous voir , que pour qu'une pièce ait du succès en province , il faut
. toujours qu'elle soit jouée à Paris auparavant.
— Et sur quel théâtre se portent tes vues , mon Elisa?
— Sur le Théâtre-Français , ma petite maman !...
— Mais, si j'ai bonne mémoire, ma petite belle , tu m'as dit que tu voulais lire toi-même ta tragédie ?
— Oui...
— Mais tu ne réfléchis donc pas que nous sommes à cent lieues du Théâtre-Français?
— Oh ! que si , ma petite maman.
LXIl MEMOIRES
— Et comment pourras-tu y lire ta pièce, étant à une telle distance ?
— J'écrirai pour en demander la permission, et, si on me l'accorde ,. nous partirons. Tu voudras bien , n'est-ce pas , maman ?
— Sans doute; mais je ne vois pas à qui tu t'adresseras pour obtenir la permission que lu seras obligée de solliciter ?
— Aux comédiens du Théâtre -Français euxmêmes, ma petite maman.
— Je suis curieuse , mon enfant, de connaître le contenu de la lettre que tu leur adresseras.
— Oh ! elle ne sera pas bien difficile à faire, je t'assure ; d'ailleurs , lu sais bien que j'ai déjà un peu l'habitude d'écrice des lettres, puisque nous nous écrivons toutes les deux (i) — Comme tu
(i) Elisa avait appris si promptement à écrire, elle ressentait un tel besoin d'occuper son imagination , qu'il était rare qu'elle n'eût pas un livre ou une plume en main, et très souvent elle avait l'un et l'autre , car elle copiait les choses qui lui plaisaient. Alors il me vint à Vidée de profiter de son goût pour écrire pour commencer à former son style , c'est-à-dire à lui faire poser ses pensées sur le papier, et je l'engageai pour cela à entretenir avec moi une correspondance suivie. Nous placions les réponses sous les lettres... Voici les trois premières qu'elle m'écrivit; elle avait alors deux mois de moins que six ans.
« On sait si peu de choses à mon âge , ma bonne petite maman « mignonne , qu'il ne faut pas t'altendre à trouver en moi des
DELISÀ MERCOEUR. LXIII
me dis toujours qu'il faut écrire comme on parle , et qu'une lettre n'est bien que lorsqu'on la lisant on s'imagine causer avec la personne qui l'a écrite, j'écrirai aux comédiens du Théâtre- Français tout simplement ce que je leur dirais s'ils étaient-là à m'en tendre... Oh! mon Dieu, oui... Tiens... mais si je faisais mon brouillon d'avance, ce serait toujours autant de fait ; n'estce pas , ma petite maman mignonne ?
« idées d'une petite fille bien savante, mais seulement celles d'une « enfant qui sait apprécier tout ce que tu fais pour elle , et dont n le cœur n'a besoin de personne pour t'expriraer sa reconnais- « sauce et son tendre attachement.
« Ta petite fille , Elisa Mercoedr. »
« Tu fais plus de cas, me dis-tu, ma petite maman, du savoir du « cœur que de tout celui que l'étude procure ; c'est bien heureux « pour moi qui ne sais 'que t'aimer. Plus tard , j'espère savoir te le « dire d'une manière plus digne de toi. En l'attendant, je ne puis « que te demander d'avoir toujours de l'indulgence pour les « fautes que l'ignorance fait commettre à ta penjte fille,
t Elisa. Mercoeur. »
« Je m'attendais, d'après l'espérance que tu m'en avais donnée, <t ma bonne et bien aimée petite mère, pouvoir, au commencen ment de cette année, te dire en t'embrassant tout ce que te sou- « haite mon cœur; mais puisque tes affaires prolongent ton ab- « sence , dis-toi bien que si Dieu exauce les vœux que je lui « adresse chaque jour pour ton bonheur, qu'il n'est rien d'heu- « reux' que tu ne doives attendre de celui qui lit dans le cœur « aimant et reconnaissant de ta petite fille, qui te dit au revoir.
« Elis.v Mercoecr. »