‹ Œuvres complètes d'Élisa Mercœur de Nantes (volume 2)Chapitre 30 sur 264 · LXIV MEMOIRES · texte numérisé non relu

LXIV MEMOIRES

— Sans doute; mais, dis -moi, ne crains -tu pas lin peu la mésaventure des deux chasseurs, qui vendirent la peau d'un ours avant de l'avoir jeté par terre ?

— Oh ! mais non , ma petite maman ; moi , je n'enverrai pas ma lettre avant que ma pièce soit faite... »

Et elle prit la plume et écrivit ce qui suit :

«Messieurs les comédiens du Théâtre-Français, « J'ai une maman que j'aime de toute mon « âme et qui malheureusement n'est pas très « riche. Comme je ne peux pas lui donner de <i l'argent comme je lui donne mon cœur , j'ai « fait une tragédie pour lui en. procurer , et c'est « pour y parvenir que je désire qu'elle soit re- « présentée par vous, et que je viens vous sup- « plier de vouloir bien m'en accorder une lec- « ture. Si je suis assez heureuse, messieurs, pour « que vous consentiez à entendre ma pièce , a veuillez avoir la bonté , je vous prie , de me le « faire savoir , afin que je me rende aussitôt à « Paris avec maman ; car, si vous*ne le trouvez « pas mauvais, messieurs les comédiens, je lirai « moi-même ma tragédie , quoique je sois bien «jeune encore, puisque je n'ai que six ans et « demi.... »

DELISÀ MERC«:L'R. lxv

— Dis donc , ma petite maman mignonne , je mets six ans et demi , parce que je pense qu'il faudra bien quatre mois pour faire ma pièce...

« Soyez sans inquiétude , je la lirai haut, bien « haut ; oui , car Dieu, qui sait que c'est pour Œ maman, me rendra la voix forte pour que vous V puissiez m'entendre tous, et j'espère, si toule- « fois ma pièce ne vous semble pas indigne de « votre protection, que vous, messieurs les comé- « diens, qui ne comptez pas, dit-on, parmi vous « un seul mauvais cœur, un seul mauvais enfant, « que, si vous aimez vos mamans autant que a j'aime la mienne , vous vous direz : Il faut que « nous aidions cette pauvre petite à faire le bon- « heur de sa mère en recevant et en jouant sa « tragédie , et je vous serai bien reconnaissante <t si vous vous dites cela, et Dieu vous en bénira. « Oh! oui , messieurs , car je le lui demanderai « tous les jours dans mes prières , et le bon « Dieu, vous le savez, exauce les enfans qui le « prient avec leur cœur. »

— Crois-tu qu'elle sera bien comme ça ma lettre , ma petite maman ?

— Oui , mon cher ange, elle sera bien, très bien !...

LXVI MEHOIRES

— Tu sens bien qu'elle sera encore mieux quand je la leur enverrai , parce que je la rarangerai. Maintenant il faut que je m'occupe à faire ma tragédie. Il faut que tu aies la complaisance de me coudre deux mains de papier ensemble : ce ne sera pas trop, n'est-ce pas ? — Dis donc , ma petite maman mignonne ^ si elle allait avoir bien du succès, ma tragédie ! Tu serais bien contente , par exemple, quand on la jouera , si on vient à demander l'auteur, comme celui dont on parlait l'autre jour dans le journal; ce sera toi qui me mèneras, et si on me jette des couronnes, je te les donnerai toutes. Donne-moi bien vite du papier , ma petite maman , je t'en prie, pour que je me mette au travail; il ne faut pas, vois- [u, que je perde mon temps ; je n'ai qu'à me dépêcher , si je veux avoir fini à six ans et demi.

— Mais tu ne réfléchis donc pas , mon enfant , que tu as bien d'autres choses à faire auparavant?

— Et quoi donc , ma petite maman ?

— Il faut , pour que tu sois en élat défaire une tragédie , que tu commences par apprendre les principes de la langue française , ceux de la versification, et que tu connaisses l'histoire et la géographie.

DELISA MEr.CORUR, r.XVII

— Qu'est-ce que tu me dis-là , ma petite maman ?

— La\érité, ma chère mignonne : on ne peut faire de tragédie sans connaître à fond les choses dont je viens de te parler.

— Eh bien ! je vais me mettre à les apprendre. Faut-il bien long-temps pour les savoir ?

— Pas pour toi , ma chère petite , qui as de grandes dispositions.

— Oh ! alors donne-moi une leçon tout de suite.

— Je ne suis qu'une ignorante, mon Elisa , et il faut de l'instruction pour t'enseigner ce dont tu as besoin pour composer la pièce que lu te proposes de faire.

— Mais, ma petite maman, c'est pourtant toi qui m'as enseigné tout ce que je sais, et si tu étais une ignorante, tu n'aurais rien pu me montrer...

— Quand tu seras plus instruite, ma chère 2)elite, tu te convaincras que ta mère est , comme je te le dis, une ignorante.

— Eh bien ! ma petite maman, je prierai mon mari(i), quand il viendra nous voir, de me

[i] C'était un rieux monsieur qu'Elisa appelait son mari , et à

LXVIIl MEMOIRES

montrer tout ce qu'il me faut pour faire ma tra= gtdie : il sait bien des choses, lui...

— Oui , mais je doute qu'il veuille se donner la peine de donner des leçons à une enfant si petite que toi.

— Oh! ça, ma petite maman, je suis bien sûre que dès que mon mari saura que je veux faire une tragédie pour te rendre riche, qu'il me donnera tout de suite des leçons de français et de géographie pour que je puisse la bien faire, parce que, vois-tu, il a un bon cœur mon mari. Dis donc, ma petite maman, je n'aurai pas besoin , n'est-ce pas , de lui donner plus de peine qu'il ne faut? Je pourrai bien étudier l'histoire toute seule, il n'y a pas besoin d'explication pour cela, il n'y a qu'à lire j d'ailleurs, quand je me trouverai embarrassée, je m'adresserai à toi, voilà tout. Je vais toujours repasser le précis sur les Maures , quoique je l'aie déjà lu bien des fois ; mais plus je le lirai , et mieux je connaîtrai leur caractère et leurs usages... Mon Dieul mon Dieu! ma petite maman, que je voudrais bien que ma tragédie fût commencée... Mais je ne sais, en vérité, pas pourquoi mon mari ne

qui elle a été rede\:!blc d'une partie de son édiiration: ce fut lui qni lui montra le fiançais, le latin et la géographie.

D ÉLISA MERGOLLR. LXIX

vient pas nous voir aujourd'hui , cVst pourtant dimanctic ; il n'a point de bureau... C'est que cela me retarde au moins... Je n'apprends rien pendant ce temps-là... Tiens... mais , ma pelile maman, si tu m'achetais une grammaire, j'étudierais en attendant mon mari... Que c'est ennuyeux qu'il ne vienne pas ! ! I

Je fus obligée pour lui mettre l'esprit un peu en repos d'aller lui acheter la grammaire qu'elle me demandait; mais malheureusement pour son impatient désir de s'instruire , son mari , qui ignorait ses projets, ne pouvant soupçonner de quelle urgence il élait pour elle de s'initier de si bonne heure dans les difticuités de notre langue et dans le mouvement des planètes, vaquait tranquillement à ses affaires sans s'occuper de ce qui se passait au logis de sa pelile femme. Mais aussi (dès qu'il le sut car, au bout de deux jours , Elisa voyant qu'il ne venait pas 5 lui écrivit pour lui apprendre ce dont il s'agissait et le service qu'elle attendait de lui) , comme il accourut mettre tout son savoir à sa disposition ! L'idée qu'avait conçue Elisa de faire une tragédie à l'âge de six ans pour me rendre riche, et sa résolution de prendre des leçons pour acquérir toutes les connaissances pour la

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bien faire charmaient tellement M. Danguy (c'était le nom du monsieur qu'Elisa appelait son mari), que, pour avoir le plaisir de la faire jaser sur son plan, il s'engagea à lui donner tous les conseils et toutes les leçons dont elle pourrait avoir besoin pour faire sa pièce , se promettant bien de l'entretenir autant que possible dans ses idées d'études et de composition dramatique, afin de prolonger une scène qu'il aurait été fâché de voir trop tôt finir; aussi adhéra-t-il avec empressement à la prière qu'elle lui fit de lui donner des leçons dès le jour même. ,. Il y avait quelque chose de si touchant dans les expressions dont cette pauvre petite se servait pour exprimer sa reconnaissance à M. Danguy et dans la joie que lui causait l'espérance de faire ma fortune, que je suis persuadée que les personnes les plus indifférentes n'eussent pu la voir et l'entendre sans en être attendries.

« Que tu es bon, mon petit mari mignon, disait-elle à M. Danguy en lui sautant au cou, de vouloir bien m'aider à faire le bonheur de maman!

— Je me trouve trop heureux , ma petite femme, que tu aies bien voulu me faire parti-

DJiLlSA MEUCOia'i;. L\Xl

ciper à une œuvre aussi méritoire ; je tâcherai de me rendre digne du choix que lu as fait de moi.

— Et moi, mon petit mari, je le dédommagerai par mon apphcation de toute la peine que tu vas te donner à m'enseigner.

— Tu es donc bien décidée à apprendre , ma petite femme; c'est donc sérieusement?

— Oui, mon mari.

— Mais as-tu réfléchi au temps qu'il le faudrait?

— Oui, mon mari , et c'est la seule chose qui me contrarie , car je voudrais savoir tout do suite.

— Je crains vraiment, ma petite femme, que, malgré ton désir d'apprendre, mes leçons ne finissent par l'ennuyer.

— Et pourquoi crains-tu cela, mon mari?

— C'est qu'à ton âge , vois-tu , on a si peu de persévérance dans ses projets qu'ils ont quelquefois bien de la peine à vivre jusqu'au lendemain...

— Oui, quand on n'aime pas sa maman, mon mari ; mais quand on l'aime, c'est bien différent , on persévère dans les projets qu'on fait de travailler à la rendre heureuse. Celte

LXXII ÎIl'MOIRES

idée-là donne tant de courage... Tiens, ma petite maman mignonne , donne-moi bien vite du papier pour faire mes devoirs. .. Tu verras , mon petit mari , tu verras si j'aurai de la persévérance à apprendre...

— Puisqu'il en est ainsi, ma petite, je ne te ferai plus d'observation , je suis prêt à te donner toutes les leçons dont tu pourras avoir besoin, et nous commencerons quand bon te semblera.

— Tout de suite , mon petit mari mignon , si tu le veux bien ; seulement avant je te prierai d'une chose.

— Et laquelle, ma petite femme?

— Ce sera, mon mari, d'avoir la bonté de me dire tous les jours un conte entre la leçon de français et celle de géographie ; mais un conte de ta composition , je les trouve très jolis ceux que tu fais, et puis ceux qui sont imprimés , je puis bien les lire , ma foi...

— Eh bien ! ma petite femme , je te dirai un conte, je te le promets (i)... Mais, dis-moi, où allons-nous nous mettre?

(i) 11 aurait été fort difficile à II. Banguy de ne pas tenir sa promesse, car dès que la leçon do français était fÎQic, Elisa sautait sur SCS genoux, afin de ne rien perdre du conle qu'elle le priait de lui dire.

D ELISA MERCOEUr,. LXXIH

— A la lable près de laquelle maman travaille.

— Je crains que nous ne gênions la maman, ma petite chérie.

— Oh! que non , mon mari, je suis presque toujours assise devant elle... N'est-ce pas, ma petite maman? Et puis s'il y avait des choses que lu ne pusses pas me faire entendre , maman me les expliquerait, parce que, vois-tu, je comprends tout de suite ce qu'elle m'explique (i).

(i) C'est à cette grande facilité de me faire corapreudre d'Elisa que j'ai dii , malgré mon ignorance, le bonheur de lui être utile dans son éducation; aussi ue vou'ait-elle pas prendrn une seule leçon que je ne fusse présente. Et M. Danguy ne tarda pas à se conTaincre qu'elle avait eu raison lorsqu'elle lui a\ait dit qu'elle comprenait lout de suite ce que je lui expliquais. L'n jour qu'il a\ait été obligé d'avoir recours à moi pour lui démontrer quelque chose qu'il n'avait pu lui faire entendre , surpris du peu d'efforts que j'avais eu à faire pour y réussir, il me demanda comment il se faisait qu'Elisa saisissait beaucoup mieux mes définitions que les sieimes. « C'est, lui répondis-je, que les miennes lui sont données beaucoup moins savamment que les vôtres. — niais pourtant il me semble que cela devrait produire un résultat tout coalraii e à celui que vous obtenez. —Non. — Et comment cela? — C'est que pour donner des explications à Elisa, vous ne vous servez que des termes de l'art, tandis que moi il ne m'arrive peut-être jamais, dans celles que je lui donne, d'employer une seule fois le mot technique , je cherche le mot qui la persuade , et voilà tout. — Et c'est le meilleur de tous, c'est le seul qui convienne. — Oui, je le crois. » Depuis lors , M. Danguy s'attacha à simplifier tout ce qu'il

ï.\\l\ 3IE5ÎOIP.ES

— Allons , je le veux bien ; ta maman sera mon interprète ; asseyons-nous près d'elle et commençons... Qu'est-ce que la gramm... Eh... mais où vas-tu donc , ma petite femme?

— Chercher ma grammaire, mon petit mari. »

Elle revint bientôt apportant en même temps sa poupée qu'elle posa sur une chaise près de la table, et lui appuya les bras dessus... M. Danguy avait une peine extrême à garder son sérieux à la vue de la poupée placée à la table, comme si elle était là pour profiter des leçons qu'il allait donner ou pour amuser l'écolière en cas que l'ennui vînt à se mettre de la partie. Mais il en arriva tout autrement, l'attention d'Elisa ne (ut jias im instant détournée par la présence de sa

enseignait à Elisa , et ce moyen lui réussit au-delà de ses espérances , car elle fit des progrès qui tenaient du prodige ; elle n'a- Aait pas plus de trois mois de leçon qu'elle lui faisait des questions et des observalious qui l'étonnaient tellement qu'il ne cessait de me les rappeler. Une fois entre autres qu'il lui faisait une dictée, elle l'an êla à la fin d'une phrase que Toici : « Le bruit que j'ai cru entendre \enait de la cour.... — Mais, mon petit mari, connnent se fait-il que , désignant l'endroit d'où parlait le bruit , tu dises que tu as cru l'entendre';' Songe donc que puisque tu sais si bien où il se faisait que tu l'as réellement entendu. — Tu as raison , ma petite femme, je ne suis qu'un insensé... — INon , mon mari, tu n'es point un insensé pour ra; tu n'as pas réfléchi , Toilà tout.

d'élisa mercœur, lwv

poupée , la leçon alla au mieux , et le plaa de la traijédie fut vivement discuté. Eiisa soutenait son opinion d'une manière qui prouvait qu'il y avait conviction chez elle.

— Oui, disait-elle, mon mari, je trouve beaucoup plus dramatique de faire défendre Zoraide par Boahdilj sous des habits espagnols, que par Larrttj et de la lui enlever au moment où il \ient de lui sauver la vie, par le moyen du poison qu'elle aura pris avant le combat, que de la laisser vivre après ; car, vois-tu, mon mari , il faut que Boabdii soit puni. Quand je ferai ma tragédie, ce sera là mon dénoùment; il me plaît , je non veux pas d'autre ; ainsi rappelle-toi de ne pas chercher à m'en faire changer (i). »

M. Danguy ne manquait jamais à la fin des leçons de ramener Elisa sur le sujet de sa pièce.

«J'échangerais, me disait -il, tout ce que je possède pour une portion du génie d'EIisa; elle en a réellement trojp à elle seule , il est facile de voir que déjà il la dévore, et que sera-ce quand l'âge l'aura mûri ! »

(i) On pourra juger, après avoir \ii Boabdii , roi de Grenade, qui est dans ce \olunie , car c'est le même sujet qu'elle a traité , et le dénoùment dont elle parlait alors dont elle s'est servie , ^\ elle avait ou non raison d'y tenir.

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