‹ Œuvres complètes d'Élisa Mercœur de Nantes (volume 2)Chapitre 31 sur 264 · LXXVI MEMOIRES · texte numérisé non relu

LXXVI MEMOIRES

Il était bien rare que les leçons se passassent sans quelque dispute entre le maître et l'écolière. Quoiqu'Elisa apprît avec une vitesse surprenante , elle aurait bien voulu pouvoir avancer le temps, car la pauvre enfant était persuadée qu'il coulerait inutilement pour elle jusqu'au moment où elle l'emploierait à faire sa tragédie, et elle voulait, en dépit des remontrances de M Danguy, s'essayer à rimer...

« Si tu rimes encore, ma petite femme, lui dit-il un jour en lui prenant des vers qu'elle avait faits (i) , je ne te dirai plus de contes.

— Eh bien! mon mari, maman m'en dira.

N'est-ce pas, ma petite maman mignonne?...

— Mais songe donc, ma petite femme, que tu n'es pas de si tôt en état de faire ta tragédie, et que tu ne dois faire des vers que lorsque tu seras capable de les bien faire. Il faut que tu débutes avec avantage, vois -tu, ou point... Occupe-toi maintenant d'apprendre tout ce qu'il te faut savoir pour réussir dans ton entreprise... Tu n'as pas encore lu l'Art poétique de Boileau, ma petite femme ; quand tu l'auras commenté ,

(i) M. D.inguy avait grand soin d'oniporler tous les vers qu'iJ enlevait à Elisa.

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tu verras qu'il n'est pas si facile de faire des \ers que tu le penses.

— Apporte-moi Boileau, mon mari , et je le commenterai (i); au moins après, je pourrai faire ma tragédie.

— Voyons, en attendant que je l'apporte ce grand maître , écris toujours ce que je vais te dicter. «

Lorsqu'elle eut fini, M. Danguy prit le papier pour voir si elle n'avait point fait de fautes, et je l'enlendis s'écrier en déchirant quelques lignes de la page qu'il lisait.

■ Mais tu es donc incorrigible , petite entêtée?... Voyez plutôt vous-même, madame, me dit-il en riant et en me présentant les lignes qui paraissaient devoir m'apprendre le sujet qui le portait à adresser à Elisa les épithètes d'incorrigible et d'entêtée , et jugez si je n'ai pas raison de l'appeler ainsi. »

Je pris les lignes accusatrices , et j'y lus à mon grand étonnement et h ma grande satisfaction :

(i) Il n'est poir.t d'ouvrage qu'Eiisa ait autant commtnk' qne Boileau; elle avait fini par le savoir tout par cœur.

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« Mon cher mari ,

« Soal-ils donc si mauvais qu'ils ne puissent te plaire , « Ces vers qui malgré moi s'échappent de mon cœur; « Ces vers que mon amour me dicte pour ma mère ; « Ces vers que je voudrais qui fissent son bonheur? »

« Eh bien ! me dit M. Danguy en me regardant embrasser Elisa qui avait sauté sur mes genoux, que pensez-vous que mérite un tel délit?

— Grâce entière, me hâtai-je de lui répondre, et je suis persuadée qu'il n'est point déjuge, à ma place, qui ne pensât comme moi. .. Ecoute, mon cher ange, dis-je à Elisa, comme l'humeur que paraissent te faire éprouver les petites tracasseries qui s'élèvent depuis quelque temps entre ton mari et toi relativement aux vers que lu fais pourrait t'empêcher de prêter à ce qu'il te dirait sur ce sujet la même attention que je suis sûre que lu voudras bien m'accorder, laisse-moi , ma chère mignonne, d'abord, tenter de rétablir la bonne intelligence qui, d'habilude , régnait parmi vous , et te dire ensuite quel motif porte ton maria te donner le conseil de ne pas faire des vers; ne va pas croire au moins, mon Elisa, que ce soit parce qu'ils lui déplaisent et qu'il les trouve mauvais, non,

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ma chère petile , non , tes vers ne lui déplaisent point, sois en sûre, non, il ne les trouve pas mauvais , car les vers qui échappent au cœur ne sauraient jamais l'être, ma bien aimée; ceuxlà valent toujours mieux que les autres.

— Et pourquoi donc, vilain, dit-elle en adressant la parole à M. Danguy, si mes vers sont bons, es-tu toujours à me gronder quand j'en fais , et à me dire qu'il faut attendre que je sois capable de les bien faire?

— C'est par intérêt pour toi, ma petile femme ; crois bien que je suis incaj)able de te faire du chagrin.

— Oui, mon amour, lui dis-je, c'est par intérêt pour toi , car songe que ce projet de tragédie qui , depuis seize mois, absorbe à lui seul toutes tes pensées, et que ton désir de me rendre heureuse te fait croire possible, n'est maintenant, ma petite enfant, qu'une chimère ; plus tard , ma chère mignonne , ce projet conçu par ton cœur pourra peut-être devenir une réalité ; mais alors tu pourras peser au poids de la raison toute l'importance d'une telle lâche et tout ce qu'elle impose à celui qui l'entreprend, car qui , sans calculer ses forces, ma fiile , se charge d'un fardeau trop pesant se

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trouve obligé de le mettre bas , ou s'il persiste à le porter jusqu'au but dont sa confiance en ses forces ou tout autre sentiment l'ont empêché de mesurer la distance, on le voit succomber sous son poids sans avoir pu atteindre ce but , objet de toute son ambition. Ne pense pas, mon Eiisa, que je ne te parle ainsi que pour t'empêcher de donner suite à ton projet de tragédie, non, ma petite, non, je ne te demande seulement que de l'ajourner jusqu'au moment où tu auras acquis toutes les connaissances qu'exige une telle œuvre ; alors si les années n'ont point amoindri ce désir qui te porte à faire une pièce pour me rendre riche , tu pourras, ma chère mignonne, mettre à exécution ce dessein si louable de travailler pour le bonheur de ta mère; mais au moins serace avec le sentiment intime de ce que tu seras capable de faire. D'ici là , ma bonne petite , promets-moi de ne pas faire de vers et de ne t'occuper que de tes études ; les progrès conslans que tu as fails depuis que tu les as commencées peuvent faire pressentir ceux que tu feras dans ce qui te reste à apprendre; car qui pourrait désormais l'embarrasser quand, à sept ans et demi, (u raisonnes les difficultés de

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notre langue , quand tu peux donner sur la géographie telle définition qu'il plairait de te demander, et que tu connais assez l'histoire pour ne pas rester court aux questions qu'on pourrait t'adresser à ce sujet ? D'après la facilité avec laquelle tu conçois tout ce que l'on t'enseigne , je suis persuadée qu'il te faudra peu d'années pour l'initier dans la connaissance des sciences qui te manquent...

— Mais, ma petite maman mignonne, tu penses donc qu'il me faudra plusieurs années pour achever mon éducation?

— C'est selon les choses que tu te décideras à apprendre, mon enfant; et puis, crois-tu, lorsque lu auras fini avec la science, qu'il ne te restera qu'à prendre la plume pour écrire ta tragédie?

— Et que pourrait-il me rester à faire lorsque j'aurai appris tout ce qu'il faut que je sache?...

— Une chose à laquelle tu n'as pas songé , ma chère mignonne, et qui pourtant est de rigueur : à lire les chefs-d'œuvre des grands hommes qui ont écrit pour le théâtre, par exemple, ceux de Corneille, de Voltaire, de Racine , etc. ; mais non pas lire une fois, comme on fait d'une chose indifFérenle , mais dix fois , vingt fois , s'il

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