‹ Œuvres complètes d'Élisa Mercœur de Nantes (volume 2)Chapitre 32 sur 264 · LXXXII MEMOIRES · texte numérisé non relu

LXXXII MEMOIRES

le faut, pou te bien pénétrer de l'importance d'un tel travail. Et puis cela fait , regarde : Vois-tu sur ce rayon ces douze gros volumes qui portent pour titre Cours de littérature de La Harpe?...

— Oui, ma petite maman.

— Eh bien! mon enfant, il faudra encore que tu les aies lus et commentés avant de commencer ta tragédie ; La Harpe te donnera d'utiles leçons , je t'assure , pour ce que lu veux faire. Tu verras ce qu'il dit des habiles écrivains que je viens de te nommer, la comparaison qu'il fait de leurs pièces avec celles des anciens; et, comme tu ne lis rien sans fruit, je suis persuadée que tu mettras à profit ses sages critiques. Ainsi tu vois , mon Elisa , que lorsque je te dis qu'il te faut plusieurs années pour arriver au but que tu le proposes , je n'ai pas tort. Mais comme ta pièce ne presse pas , ma chère belle , je t'engage à ne point te hâter et à mettre tout le temps qu'il te faudra pour apprendre.

— Moi, ma petite maman, je crois au contraire qu'il faut que je me dépêche , car si les personnes chez lesquelles tu as placé ton argent venaient à le le faire perdre, comment ferais-lu pour l'en procurer si ma tragédie n'était pas

DELISA MEilCœUR. LXXXIII

faite, au lieu que si elle l'était, tu n'endurerais pas de misère au moins (i).

— Ma bonne amie , je crois tous les revers de fortune possibles. Ceux arrivés à ma famille par le remboursement des assignats , et dont je me trouve victime , ne peuvent , tu le sens , me laisser aucun doute à cet égard ; mais dussé-je avoir la certitude de perdre tout ce que je possède et n'entrevoir d'autre perspective pour le procurer l'existence que d'être réduite aux travaux les plus durs , eh bien ! je m'opposerais encore de tout mon pouvoir à ce que tu fisses ta tragédie avant d'avoir atteint l'âge de raison !

— El pourquoi donc, ma petite maman?

— C'est qu'à ton âge . mon Elisa , un enfant ne doit point se livrer à des travaux sérieux ; il doit jouer, promener et dormir beaucoup, et employer les instans qui lui restent h apprendre les premières choses qu'il est obligé de savoir; voilà sa tâche, tandis que toi, si lu ne quittais pas l'étude, si tu persistais à faire main-

(i) J'avais beau représenter à Elisa toutes les difficultés qu'il fallait vaincre pour réussir à faire une tragédie , espérant par là la faire renoncer à son projet; mais rien n'était capable de la rebuter, tant le désir de faire ma fortune lui faisait passer par dessus tout ce que je lui opposais.

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