‹ Œuvres complètes d'Élisa Mercœur de Nantes (volume 2)Chapitre 33 sur 264 · I.XXXIV MEMOIRES · texte numérisé non relu

I.XXXIV MEMOIRES

tenant ta tragédie, tu tomberais malade, ma chère mignonne, lu mourrais peut-être... Oh! oui , car tu ne pourrais résister à un pareil travail ; et que deviendrais-je sans toi , ma bienaiméc? toi, mon unique bonheur, que ferais -je seule ici-bas? Courbée sur ta tombe , j'arroserais de mes larmes sans pouvoir te ranimer la terre qui te recouvrirait, et j'entendrais, insultant à ma douleur, des gens se dire autour de moi : C'est elle qui a fait mourir sa fille ; elle l'a forcée de faire une tragédie pour lui procurer de l'ôr.

— Oh! ma petite maman , personne ne pourrait dire une chose comme ça, car ce n'est pas toi qui me dis de faire une tragédie , c'est bien ujoi qui veux la faire pour te rendre riche.

— Oui, sans doute, ma chère petite, c'est toi, je le sais, mais le monde l'ignore ; et comme le plus souvent il juge des effets sans connaître les causes qui les ont produits , il commencerait par m'accuser d'être l'auteur de ta mort avant de s'informer s'il aurait dépendu de ma volonté de l'empêcher. Tu le sais, mon enfant, je n'ai point l'habitude de te dire jamais : je veux ou je ne veux pas que tu fasses telle chose : je préfère la persuasion à tous les ordres du monde; mais si tu m'aimes, comme tout ce que lu veux

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faire pour ma fortune me le prouve, mon Elisal si tu crains de m'affliger, ne l'occupe plus de ta tragédie , je t'en supplie, jusqu'à ce que l'âge et l'inspiration t'avertissent que le temps est venu... Ecoute, ce soir on donne un des chefsd'œuvre de Racine, Phèdre; comme je suis persuadée que la vue de cette admirable tragédie le convaincra que j'ai raison de le conseiller d'attendre que le temps soit venu pour faire la tienne , je vais accepter la proposition que M. Danguy m'a faite de nous conduire au spectacle. Seras-tu contente de voir Phèdre ?

— Oui , ma petite maman , je serai bien contente... Dis donc , mon mari, serons-nous bien placés?

— Dans une loge de face , ma petite femme.

— Oh! tant mieux!... Habillons-nous bien vite, ma petite maman, me dit-elle, lorsque M. Danguy fut parti , pour ne pas faire attendre mon mari quand il viendra nous chercher, car si nous arrivions trop tard au spectacle, nous pourrions fort bien trouver notre loge prise , et ce serait bien désagréable... Qu'il me tarde d'être rendue!»

La pauvre petite était si satisfaite , que la joie l'empêcha de manger. Chaque fois qu'elle eu-

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tendait des pas sur l'escalier, elle me disait : Je crois bien que c'est mon mari qui vient nous chercher; enfin le mari arriva, et nous partîmes. Jamais je n'oublierai la représentation de Phèdre; l'attention avec laquelle Elisa l'écouta était telle, que s'il ne lui était pas^^échappé de temps en temps celte exclamation : Oh ! que c'est beau î on l'eût prise pour une statue !

— Eh bien ! ma petite femme, lui dit M. Danguy lorsque la toile fut baissée , persistcs-lu encore dans ton projet ?

— Oui , mon mari , mais je suivrai le conseil de maman ; j'attendrai que le temps soit venu pour le mettre à exécution. Je sens bien , me dit-elle en m'embrassant, que mon désir de te rendre riche ne suffit pas pour faire une tragédie , et que vous aviez bien raison tous les deux de me dire que j'avais encore beaucoup de choses à apprendre avant que d'être en état d'entreprendre un pareil travail , je le comprends bien maintenant; mais si mon mari a le courage de me les montrer, ces choses qu'il est indispensable de savoir, moi j'aurai le courage de les apprendre.

— Certainement, ma petite femme, que j'aurai bien ce courage-là ; mais c'est à la condition que tu ne penseras plus à ta tragédie.

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— Je ne puis pas te promettre de n'y plus penser, mon mari , puisque l'on pense malgré soi, et que, plus tard, j'espère bien la faire; mais je te promets de ne t'en plus parler d'ici là(i), parce qu'il dépend de moi, vois-tu, de m'en empêcher.

— Et tu ne feras plus de vers (2) ?

— Non , mon mari.

— A la bonne heure.

Depuis lors , Elisa se livra avec ardeur à l'étude; la pauvre petite ressentait un tel besoin de s'instruire, que, malgi'ésonamourpour les contes et les poupées (5), elle ne reculait devant aucune des choses qu'on offrait de lui apprendre.

(1) Elisa tint parole. Ce ne fut que bien des années après en assistant à une des représentations que Ligier était venu donner à Nantes et en -voyant jouer Othello qu'elle parla pour la première fois de sa tragédie de Boahdil; mais alors elle était poète et pouvait juger ce qu'elle était ou non capable de faire. On en trouvera les détails dans la îS'otice sur Jane Gray, qui est dans ce volume, page 448,

(2) Autant M. Danguy défendait alors à Elisa de faire des vers, autant, lorsqu'elle fut déclarée poète, il la pressait d'en faire; il était si heureux et si fier du succès qu'obtenait son élève , qu'il aurait voulu qu'elle consacrât tous ses instaus à la poésie.

(3) Ce ne fut qu'en prenant la lyre qu'EHsa déposa les poupées; elle les aimait avec une telle passion qu'elle n'y aurait , je crois, jamais renoncé sans la poésie. Aussi le sacrifice qu'elle lui en fit ne fut-il jan)ais bien pur de regrets , car chaque fois depuis,

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M. Danguy, qui depuis seize mois avait pris goût aux leçons qu'il lui donnait, et qui aurait été fâché de les voir cesser, sentant bien que cela ne pouvait larder, s'il ne lui montrait que

lorsqu'elle passait devant un magasin de jouets , elle me disait : « Je t'assure bien , maman , que je finirai par m'acheter une poupée, et que je l'appellerai encore Marie; tant pis pour ceux qui se moqueront de moi. » Quinze jours avant sa mort, la pauvre tnfHnt , ayant désiré se lever, me pria de lui en atteindre une toute {lelite qu'elle avait conservée comme souvenir de son amusementfavori. Je fus la lui chercher; cette vue parut lui faire oublier ses souffrances , et ranima , pour quelques instans , le sourire sur ses lèvres décolorées. On eût dit à la gaieté qui l'animait qu'elle venait de retrouver ses beaux jours d'enfance; je crois qu'elle s'en fit l'illusion , car elle se leva de dessus le canapé où nous étions toutes deux, s'assit sur mes genoux, me passa l'un de ses bras autour du cou , et me dit en ni'embrassant et en me montrant la petite poupée qu'elle tenait à la main : « Tu le vois , maman , je suis encore ton petit enfant , quoique je sois bien grandie *. Dismoi un conte , je t'en prie , pendant que je suis sur tes genoux ; je me croirai encore au temps où chaque soir tu m'en disais un avant de me coucher.... Tiens, celui de Pipet, il est tout court... Dépêche-toi, car je te fatigue... »

Pendant près de treize mois qu'a duré la maladie d'Elisa, il ne s'est guère passé de jours que je ne lui aie lu quelques contes des Mille et une Nuits. Quarante-huit heures avant de quitter la vie, elle voulut entendre celui à'Aly-Baba ou les Quarante Voleurs qui lui plaisait beaucoup. Je ne sais si elle s'aperçut de l'effort que je faisais pour repousser mes larmes, mais elle me dit : « Ferme le livre , maman , tu ne me parais pas bien en train de lire au-

* Elle avait grai-.di de trois pouces dans deux mois. Elisa avait alors cinq pieds deux ponces.

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le français et la géographie dans lesquels elle n'avait plus qu'à se perfectionner, lui proposa de lui enseigner le latin ; elle n'y fit pas moins de progrès que dans le français. Elle apprit aussi l'anglais, le grec, l'italien (i) et le dessin. A onze ans , elle composa en deux heures une petite historiette portant pour titre : Uerminie, ou les Avantages d'une bonne éducation ^ qui se trouve en tête du volume de Nouvelles , le second des Œuvres. J'ai expliqué à la fin d'Herminie ce qui

jourd'hui; ta voix est tremblante. Est-ce que tu serais raalade ? — >'on, ma chère petite, lui dis-jc. — Ah ! tant mieux, tant mieux, car qui soignerait ta pauvre enfant! ! ! »

(i) Depuis notre séjour à Paris, Elisa était si souvent prise pour Grecque et pour Espagnole qu'elle s'était habituée à parler leur langage , afin de pouvoir répondre à ceux qui , la prenant pour une de leurs compatriotes, lui adressaient assez fréquemment la parole. Elle parlait aussi un peu l'arabe ; mais elle n'eu savait pas assez pour suivre une conversation. Si Elisa avait pu réussir à faire jouer sa tragédie, elle comptait apprendre le syriaque et le samscrit.

Beaucoup de personnes se sont imaginé qu'Elisa , ayant appris plusieurs langues dans son enfance, n'avait pas dû prendre un instant de repos; c'est une erreur , elle était si complètement organisée pour ce genre d'étude, qu'il était bien rare qu'elle eiit la peine de lire plus de deux fois les principes des devoirs qu'elle avait à faire ; et , comme elle écrivait avec une excessive vitesse , cela faisait qu'elle employait fort peu de temps à étudier, quoiqu'elle apprît beaucoup, et qu'elle jouât régulièrement la moitié de la jocriiéc.

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