‹ Œuvres complètes d'Élisa Mercœur de Nantes (volume 2)Chapitre 34 sur 264 · XC MEMOIRES · texte numérisé non relu

XC MEMOIRES

donna à Elisa l'idée de cette composition et comment elle l'écrivit. Peu de temps après, suivant le conseil que je lui en donnai , elle fit en vers le portrait de M. Danguy qu'elle se disposait à faire au crayon. Je ne sais si depuis îc jour où Elisa avait promis à M. Danguy de ne plus faire de vers, ce désir avait cessé de se faire sentir en elle, ou s'il s'était seulement assoupi, mais en prenant la plume pour écrire les stances ci-dessous, elle me dit :

« Il s'est fait bien du changement en moi depuis quatre ans, maman; j'ai perdu tout-àfait cette assurance qui ne me faisait douter de rien. Si j'étais assez sotte alors pour me croire capable de faire une tragédie, je t'assure bien que maintenant je me croîs incapable de faire un seul vers ; j'entends un bon , car il n'est pas difficile d'en faire de mauvais ; enfin , je vais essayer, mais j'ai bien peur que la crainte de mal faire ns m'empêche de réussir à faire quelque chose même de passable.

Portrait de M. Alexandre Danguy par Elisa Mrrcœur, sa pelile femme.

Raphaël, prcle-moi tou pinceau véridique; Qu'à le perfectionner, ta main s'occupe encor,

d'élisa mercoeur. ^^*

Ou descends sur la terre avec un noble essor, Pour peindre avec succès celui que je t'indique.

Par ce signalement tu pourras reconnaître Celui qui de mon cœur ne saurait s'effacer. Ma faible main, hélas 1 va tâcher d'ébaucher Le seul et vrai sujet digne d'un si grand maître.

Il n'exista jamais un ami plus sincère ; Tu sais des malheureux qu'il est le ferme appui , Et que les orphelins croient retrouver en lui Tout ce qu'ils ont perdu, la tendresse d'un père.

Je crains peu désormais ma mémoire infidèle , Raphaël a saisi jusques au moindre trait ; Aurait-il pu d'ailleurs achever son portrait. Si sa main des vertus ne Tcùt faille modèle?

Et toi , peintre charmant , et toi , peintre fidèle , Que ma reconnaissance ombre bien ton tableau ; Elle seule, en ce jour, doit guider ce pinceau Qui te fit couronner d'une palme immortelle (i).

Quelque temps après qii'Elisa eut écrit les cinq stances ci-dessus dont elle avait été fort

(i) Lorsqu'Elisa devint poète et qu'elle relut les stances qu'elle avait faites sur M. Danguy, elle me dit en me les montrant : « Il faut convenir, maman , que voilà un portrait qui est une bien mauvaise croule; de même, je crois qu'il faut plus qu'une toile, des couleurs et des pinceaux pour faire un tableau , il faut aussi plus qu'une plume , de l'encre et du papier pour faire des vers ; et dans ceux-ci il n'y a tout juste que cela, et pourtant il y avait de quoi bien faire. Je ne crois pas réellement qu'il soit possible de trouver do la reconnaissance plus mal exprimée. Enfin, je n'avais

Xr.II MEMOIRES

méconlenle, la fortune nous devint si contraire que nous nous trouvâmes tout à coup plongées dans une situation affreuse. Si j'avais dû souffrir seule de ce malheur, loin de murmurer, j'en aurais béni le ciel, puisqu'on me faisant connaître tout ce que j'étais en droit d'attendre du sublime et tendre dévouement de mon Elisa , il me dévoilait toutes les nobles vertus que renfermait sa belle âme. Mais, je l'espère, Dieu dut pardonner la plainte poussée par le cœur d'une mère que la pensée de voir la misère peser sur sa fille chérie révoltait , comme il doit me pardonner les gémissemens que m'arrache une séparation à laquelle je ne puis m'habitucr. J'ai pensé que rien ne pourrait mieux donner l'idée du caractère d'Elisa qu'une lettre qu'elle écrivit a l'époque dont je parle :

a Tous m'avez fait promettre tant de fois, ma- « dame , que s'il me prenait jamais envie de me « mettre à donner des leçons , de vous en avertir, « que vous me donneriez mesdemoiselles Berthe « et Julie pour écoîières, que je m'empresse de

pas douze ans , et à cet âge on n'est pas poète. » Je lui conseillai de retoucher ses vers ; mais elle me répondit qu'elle s'en garderait bien, qu'elle voulait les conserver avec toutes leurs imperfections.

D ELISA MERCOEIR. XCllI

« VOUS faire savoir que je désire me livrer à l'en- « seignemcnt. La perte que maman a faite de sa « petite fortune , car, comme vous le savez , il « n'est malheureusement que trop prouvé que « la personne chez laquelle elle avait placé son « avoir a, par ses folles entreprises, ruiné tous « ceux qui lui avaient confié leurs fonds, l'oblige « à travailler jour et nuit pour nous procurer « l'existence et me conserver mon maître d'an- « glais (i) , qu'elle ne veut pas renvoyer, tant

(i) Il est impossible d'a-voir poussé plus loin l'étude de la langue auglaise qu'EIisa ne l'avait fait. Combien de fois, depuis sa mort, je me suis reproché d'a\oir cédé au désir qu'elle me témoigna de rendre , avant de quitter Nantes, toutes tes traductions à l'épicier; il en était trois qu'elle avait faites entières, qui me seraient devenues une grande ressource ; c'étaient celles des Fables de Gray, des Saisons deThompson et diiParadis perdu de Milton. Elisa aimait tellement l'anglais qu'elle m'a dit bien des fois que lorsqu'elle tenait lord Byron, elle oubliait qu'elle était Française. Comme elle le parlait sans accent , on ne pouvait persuader aux Anglais qu'elle n'avait pas été élevée en Angleterre. « Il faut, ma chère Elisa , lui disait M. Robert Spencer, frère puîné du célèbre ministre, que vous ayez su l'anglais en venant au monde. — Non, monsieur Spencer, non, je me suis donné la peine de l'apprendre; mais vous saurez qu'à douze ans , j'avais fini la traduction du Paradis perdu de Milton , et qu'alors je n'avais guère recours au dictionnaire que pour les mots inusités. — Mais comment se fait-il, ma chère enfant, qu'à cet âge vous ayez pu traduire Milton, quand beaucoup d'Anglp.is ne peuvent pas le lire. — Je Tais vous l'expliquer, monsieur Spencer , c'est qu'il n'est pas plus difficile' à celui qui apprend , d'apprendre le langage vieilli qiic le langage

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