‹ Œuvres complètes d'Élisa Mercœur de Nantes (volume 2)Chapitre 35 sur 264 · XCIV ME3I0IRES · texte numérisé non relu

XCIV ME3I0IRES

« que ses conseils me seront nécessaires. C'est « en vain que maman me tait la fatigue que lui « cause un travail sans repos ; mon cœur la de- « vine : il faudrait que je fusse une insensée si « je ne m'apercevais pas que je lui suis une « charge trop lourde , et si je ne cherchais les « moyens de la lui alléger ; je n'en ai qu'un, c'est « de mettre à profit ce que je sais. Ce n'est pas « sans peine, je vous assure, madame, que je « suis parvenue à décider ma pauvre maman à a me laisser donner des leçons, tant elle craint « que cela me rende malade; elle a, dit-elle, a assez de force et de courage pour travailler « pour nous deux; j'en aurai comme elle, je « l'espère , car, comme elle , je puiserai l'un et

moderne. — Mais votre style , si pur, si élégant, si élevé et qui cause toujours mon étonnenient, je me demande comment à TOtre âge , \ous avez pu atteindre à une perfection qu'on n'acquiert qu'avec les années. — C'est que je pense plus fortement en anglais qu'en français. » Voici quatre vers que M. Spencer envoya à Elisa deux heures après la conversation que je viens de rapporter :

Polymnie est sa sœur, Apollon est son maître , Saphola veut cacher aux regards de Phaon.

Jeune Phénix, il vient de naître

De la cendre du grand Byron.

Robert Spencef. *.

* M. Robert Spencer élail poète en sept langue».

D ELISA MERCCEUR. XCV

« l'autre clans mon cœur. Ainsi donc, madame , « si notre malheur ne diminue point à vos yeux « la bonne opinion que vous aviez conçue de « mon petit savoir, si j'ai le bonheur que vous « me jugiez capable d'enseig^ner à vos demoia selles, je ne vous ferai point payer cher les « leçonsque je leur donnerai quoique je les leur « donnerai bien consciencieusement : je ne vous « prendrai que lo fr. par mois pour elles deux; « je sens trop bien que les leçons d'une enfant » de douze ans ne peuvent et ne doivent point « être mises à un prix aussi élevé que celles d'un a maître qui s'est acquis , par un long exercice , « une réputation méritée. Vous comprendrez « sans peine, madame, avec quelle impatience « je vais attendre voire réponse.

«Sitôt que M. Rernay a su que je me trouci vais réduite à donner des leçons, il a voulu «m'y mettre au fait lui-même, et c'est sous G ses yeux que je m'exerce à enseigner l'anglais « au fils de madame Petit, qui doit dans quel- « qucs mois aller en Angleterre, et qui a bien « voulu devenir mon écolier. M. Kernay a la a bonté d'être content de mes définitions Je « ferai toiU pour que vous le soyez aussi. Mille < tendres complimens pour maman, etc., etc.»

Xf.VI M J: -MOIRES

« Non, ma chère Elisa , votre malheur ne di-

« minue point la bonne opinion que j'ai conçue

1 de ton savoir; il l'augmenterait au contraire,

« s'il était possible, comme il augmente mon

« admiration et mon amitié pour toi. Si j'é-

« tais capable de me réjouir du malheur des

» personnes que j'aime , ma chère Ehsa, je me

« réjouirais de celui qui va procurer h Berthe et

î à Julie le bonheur de s'instruire à l'école de

« la meilleure des filles. Regarde-les donc dès

«cet instant comme tes écolicres , et compte

« sur elles les six mois que nous avons à passer

« à Nantes. Comme je veux qu'elles mettent à

«profit l'occasion qui leur est offerte, elles

« commenceront dès après-demain lundi. Je les

« conduirai moi-même chaque jour chez toi ,

« parce que pendant que tu leur donneras leurs

« leçons , j'aiderai ta maman à broder. Quant au

« prix si modique que tu me demandes , chère

« enfant, il ne saurait me convenir ; si je ne suis

« pas assez riche pour l'élever au taux que je dé-

« sircrais , je ne suis du moins pas assez pauvre

« pour ne pas pouvoir le doubler. Ainsi donc, je

« te donnerai 20 fr. au lieu de 10 que tu me de-

« mandes : c'est une affaire arrêtée.

<t Embrasse la maman pour moi , ma bonne

DELISA MERCŒUR. XCVII

a Elisa , et dis-lui que je compte assez sur son « amitié pour espérer qu'elle voudra bien venir « demain avec toi dîner à la maison. Berthe et « Julie l'embrassent. Nous conviendrons de- « main de l'heure que tu pourras leur donner. « Toute à toi ,

« Berthe de Montigny. »

Elisa qui ne m'avait pas donné de repos que je ne consentisse à la laisser chercher des écoiières, eut, comme on le voit, le bonheur de trouver une mère qui eut assez de confiance en une institutrice de douze ans pour essayer de ses leçons pour ses filles. La nécessité fit vieillir sa raison ; elle n'était enfant que lorsque ses leçons étaient finies , et , jetant la plume , elle prenait sa poupée. Son enfance n'a rien perdu des momens que lui volait la raison; elle les a repris en détail (i).

Après le départ de madame de Montigny et de ses filles, une personne de mes connaissances qui aimait beaucoup Elisa lui proposa

(i) Elisa n'ayant jamais eu le goût de d'autres amusemens que les poupées et les contes, et ayant toujours à sa disposition les uns et les autres elle leur consacrait tous les momens dont elle pouvait disposer.

XGVIII MÉMOIRES

de la faire entrer dans la plus forte pension de la ville de Cholet pour y enseigner le français , l'anglais, la géographie, et y donner des notions de littérature.

« Maman y viendra-t-elle avec moi? demandât-elle.

— Non.

— En ce cas , je refuse.

— Et pourquoi , je te prie ?

— C'est qu'avec maman je puis tout , sans elle, rien. Eloignée de maman, je le sens, je n'y serais que le temps qu'il me faudrait pour mourir de chagrin, et que deviendrait-elle alors moi qui suis son seul bonheur? elle n'aurait donc plus de consolation sur la terre?

— Mais ta maman , Elisa , pourrait aller demeurer à Cholet, et tu la verrais le jeudi et le dimanche.

— Ce n'est pas assez , répondit-elle vivement, j'ai besoin de la voir toujours, et maman est comme moi , si je juge son cœur d'après le mien ; mais , oui , je la connais , elle ne consentirait jamais à se séparer de moi. N'est-il pas vrai, ma petite maman? Nous devons vivre ensemble pour être heureuses , voyez-vous, »

Et elle se jeta dans mes bras comme si elle

DELISA MERCOEUR. XCIX

avait craint qu'on l'entraînât. Touchée de l'attachement de cette pauvre petite pour moi, la personne n'insista plus , mais ne s'en occupa pas moins de chercher les moyens de lui être utile.

« Moi qui connais tout ce que tu sais , ma et chère Elisa , lui écrivait-elle , si j'avais dix en- « fans , je te confierais leur éducation ; mais il « m'est impossible de persuader aux mères aux- « quelles je te propose pour instruire leurs filles « qu'à ton âge on puisse connaître à fond tout « ce que l'on exige de savoir dans les personnes <r qui enseignent. Si, pour venir à l'appui de mes « paroles, j'avais en main une preuve que tu « sais et que tu es capable d'enseigner, je pour- « rais te procurer les quatre belles demoiselles *** « pour écolières. Elles ont été très bien élevées, « et tu en serais , je crois , fort contente. Ainsi , « comme tu le vois, il ne s'agit pas de leur pre- « mière éducation, mais de leur perfectionner « celle qu'elles ont reçue. Envoie-moi la preuve « que je te demande , et tout ira bien. »

Elisa fit un exposé rapide des principes généraux de la grammaire française et un autre sur l'analyse logique, et, quelques jours après, les

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