‹ Œuvres complètes d'Élisa Mercœur de Nantes (volume 2)Chapitre 36 sur 264 · C MÉMOIRES · texte numérisé non relu

C MÉMOIRES

quatre demoiselles *** devinrent ses écolières, La mère , qui assistait assez souvent aux leçons qu'Elisa leur donnait, lui dit un jour :

a Avant de vous avoir entendue, mademoiselle Mercœur, je ne pouvais me persuader, quelque éloge que me fit M. Bel. . . de votre savoir, qu'à votre âge on pût posséder toutes les connaissances requises pour faire de bonnes éducations; vos définitions m'ont rendue crédule; elles m'ont convaincue qu'on peut être jeune, enfant même, puisque vous n'êtes encore que cela, et savant professeur à la fois... Mais vous avez donc eu des révélations, mademoiselle Mercœur; car enfin, pour savoir, il faut le temps d'apprendre, et vous ne l'avez pas eu. Mon éducation à moi ne ressemble pas à la vôtre ; elle est bien imparfaite. Mariée fort jeune, mes occupations m'ont fait négliger ce que l'on m'avait enseigné , et je sens que maintenant il est malheureusement trop tard pour réparer le temps perdu; mais, malade comme je le suis, mes souffrances me donnent tant de momens d'ennuis , qu'il me semble que j'en aurais beaucoup moins si je m'occupais à apprendre. Voulez-vous de moi pour écolière, mademoiselle Mercœur, dites? Je ne serai pas moins attentive à vos dé-

DELI8A MERGOEUR. CI

finitions que mes filles , ni moins docile qu'elles à vos observations. La préparation de mes devoirs me deviendrait , je crois , une distraction , car je souffre moins lorsque je vous écoute !. . . »

La manière précise avec laquelle Elisa démontrait les sciences qu'elle enseignait donna beaucoup de confiance en son savoir et lui procura, tant Anglaises que Françaises, des écolières de la plus haute distinction; et, ce qu'il y a d'extraordinaire , c'est qu'elles étaient presque toutes mariées. A l'exception de quelquesunes , Elisa n'a jamais guère donné de leçons qu'à des personnes beaucoup plus âgées qu'elle.

Enfin à seize ans, commença la réalisation de ses rêves d'enfant.

Nous étions au spectacle un jour de la rentrée d'une première chanteuse que nous n'avions^ point entendue précédemment ni Elisa ni moi. Elisa, qui avait été frap^iée de la beauté de la voix de la cantatrice et qui croyait toujours entendre ses sons harmonieux résonner à son oreille, ne pouvait, contre son ordinaire, s'endormir ; elle causa musique , du bonheur d'avoir une si belle voix. Elle était tellement agitée que je finis par croire qu'elle était malade ou folle, car s'étant mise sur son séant , elle ne fai-

cil MÉMOIRES

sait que natter et dénatter ses longs et touffus cheveux noirs dont elle me couvrait toute la figure lorsqu'elle les rejetait en arrière. Inquiète, je lui demandai si elle était malade :

« Moi 5 point du tout , je t'assure , maman , » me répondit- elle.

Elle l'était alors sans le savoir, car son pouls que je consultai m'apprit qu'elle avait une fièvre des plus fortes. Il battait avec tant de vitesse qu'il m'aurait été fort difficile d'en pouvoir compter les pulsations; son cœur battait à l'unisson , mais la pauvre enfant ne s'apercevait de l'agitation ni de l'un ni de l'autre.

« Si tu n'es pas malade , ma chère mignonne , qu'est-ce qui t'agite donc ainsi?

— C'est que je veux faire des vers sur la chanteuse que nous avons entendue... Mon Dieu! maman, que sa voix est touchante!... Tiens, je vais me lever.

— Mais, est-ce que tu es folle, Elisa? Dors, tu feras des vers demain, ma fille.

— Oh ! c'est pour le coup que je serais malade si j'attendais jusqu'à demain. ->

Et sautant aussitôt en bas du lit, elle me dit : « Le sort en est jeté , je vais rimer. » Elle alla d'abord dans la salle à manger, ou-

DÉLISA MERCOF.UR. «Il

vrit le buffet, coupa un morceau de pain, prit une grappe de raisin et revint dans la chambre chercher dans le secrétaire tout ce qu'il lui fallait pour écrire ; puis, poussant la porte d'un cabinet qui se trouvait entièrement éclairé par le clair de lune, elle y entra, s'assit sur un petit tabouret , posa son écritoire sur le plancher; et, tout en mangeant son pain et son raisin (i), écrivit quatre-vingt-huit vers sur la cantatrice dont la voix l'avait tant charmée (c'était une espèce d'allégorie), revint se coucher, dormit tranquillement , sa fièvre était passée. Le lendemain , lorsqu'elle eut revu ses vers et qu'elle les eut copiés au net, elle les plia et les mit dans son sac.

« Cpmme c'est aujourd'hui le jour de leçon de madame Smith, me dit-elle, et que pour aller chez elle je suis obligée de passer devant l'imprimerie de M. Mélinet Malassis (2), je vais

(1) Depuis lors , Elisa oe ressentit jamais d'inspiralion poétique sans éprouver un besoin de manger qui l'aurait rendue fort malade si elle n'avait pu le satisfaire. Coranic l'inspiration lui arrivait toujours au moment où elle s'y attendait le moins , elle avait pris le parti , pour ne pas se trouver au dépourvu lorsqu'elle était hors de la maison, d'emporter dans son sac de quoi manger.

(1) Nom de l'imprimeur et libraire qui, en 1827, imprima et publia, à Nantes, la première édition des Poésies d'Elisa Mercœur.

Page 1