CVI MEMOIRES
de figurer parmi les écrivains qui embellissent de leurs pensées votre Lycée.
— Vous avez si peu de choses à faire pour cela, madi^moiselle , que je suis persuadé que mes abonnés ne tarderont pas à vous applaudir. Quel âge avez-vous , mademoiselle?
— Seize ans et deux mois, monsieur.
— Seize ans ! Comme à cet âge on voit tout en beau, n'est-ce pas? comme l'avenir apparaît brillant !
— Oui, pour ceux qui, pouvant se moquer de ses caprices , se plaisent à le parer de toutes les illusions de leur imagination ; mais pour celui qui attend tout de ses faveurs , il perd beaucoup de son éclat, je vous assure; et, dans la profession que j'exerce , j'ai déjà bien eu à souffrir de ses capricieuses boutades.
— Et puis-je vous demander, mademoiselle , quelle est la profession que vous exercez ?
— Celle de l'enseignement , monsieur.
— Quoi ! à votre âge , mademoiselle !
— 11 y a déjà bien long- temps, monsieur; depuis plus de quatre ans je donne des leçons de français , d'anglais et de géographie, et lorsque, pour vivre , il faut attendre le produit de ses leçons, on n'est pas toujours à l'aise; les
d'élisa mercoeur. cvii
professeurs ne peuvent à leur gré reculer ou avancer les saisons. L'été qui m'enlève mes écolières ne peut me dédommager par les agrémens qu'il me présente de la perte pécuniaire qu'il me cause ; l'hiver qui les force de revenir à la ville les rend paresseuses pour l'étude : elles ne peuvent s'occuper à la fois d'apprêts de fêtes et de leçons, et cela me chagrine, parce qu'alors toute la charge retombe sur maman qui travaille plus que ses forces, car elle serait fâchée que je manquasse de quelque chose. Si la misère n'atteignait que moi, j'aurais plus de courage; mais voir ma mère souffrir de mes souffrances , cela me tue. Aussi voilà pourquoi je veux écrire , il est trop malheureux de n'avoir qu'une corde à son arc : on court risque de mourir de faim.
— Mais cependant, mademoiselle, l'éducation que vous avez reçue annonce de l'aisance.
— De bons amis l'ont faite, monsieur, cette éducation que j'ai reçue; maman ayant perdu sa fortune n'aurait pu me procurer les maîtres des choses que j'ai apprises ; elle n'a jamais payé que M. Kernay, mon professeur d'anglais, encore on dirait qu'il a voulu lui faire une remise de l'argent qu'elle lui a donné, en m'enseignant le grec gratis et en me faisant présent des 11-