CXII MEMOIRES
Ta plume Ici fut un peu mensongère; Peut-on dormir auprès de toi ?
Qui t'a couverte ainsi de yêlemens funèbres? Ton ami de la tombe a donc franchi le seuil? Muse, sèche tes pleurs , quitte cet air de deuil , N'appelle plus sur toi d'éternelles ténèbres.
Je le sens , ton ami n'est pas près de mourir; Relève, tendre fleur, ta fige qui succombe ;
Ah! le ciel pour se réunir
Créa d'autres lieux que la tombe.
Seize fois ton regard vit un nouveau soleil :
Seize fois à tes yeux la terre s'est fleurie :
Rien que seize ans!... c'est l'Age où tout est plus vermeil ,
Où mille adorateurs vont encenser ta vie!...
Belle de tes seize ans , quand anrai-je une amie
Pour guetter comme toi mou songe et mon réveil ;
Comme toi pour pleurer sur mon dernier sommeil ?
Un Abonné , âgé de vingt ans.
« Cette pièce de vers , me dit Elisa , m'est une preuve sans réplique qu'on s'est donné la peine de lire les miens par le soin qu'on a pris de les analyser, et pourtant je trouve que Dors^ mon ami y et ma petite élégie n'en valent guère la peine, mais c'est peut-être pour m'encourager qu'on m'adresse des choses si flatteuses. »
S'il me fallait insérer tous les vers qui ont été adressés à Elisa , ils formeraient à eux seuls un gros in-8.
DELISA MERCOEUR. CXIII
On vient de voir qu'Elisa ne su laissa pas aveugler par son premier succès; mais M. Mélinet, jugeant de ceux à venir par celui qu'elle obtenait à son début (car dès lors il pressentit qu'elle ferait son chemin dans la carrière des lettres), lui conseilla de: travailler avec courage à mériter de nouveaux applaudissemcns, ne lui dissimulant pas combien il lui faudrait donner de preuves de talent avant que sa réputation d'écrivain fût établie sur des bases solides, et pensant qu'il ne serait pas mal qu'elle concourût à deux prix qui devaient être décernés parla Société académique de Nantes, aux auteurs des deux meilleures pièces de poésies sur le Phare de la Tour-du-Four et sur le Combat des Trente j il l'engagea à entrer en lice; elle le fit seulement par déférence pour les conseils de M. Mélinet, qu'elle savait lui être donnés tout dans son intérêt ; car il n'entrait point dans sa manière de voir de disputer le prix du talent à personne. Aussi se promit-elle bien de ne jamais concourir, à moins que le prix proposé ne fût une somme assez forte pour lui donner l'espérance de voir s'améliorer notre sort.
Les deux morceaux qu'Elisa fît pour les deux
concours dont je viens de parler, reçurent cha- I. • * *
GXIV MEMOIRES
cun une mention honorable dans les séances qui eurent lieu pour la distribution des prix , qui furent décernés, l'un , vers la fin de 1825, à M. E. Souvestre de Rennes, et l'autre, dans les premiers mois de 1826, à M. Evaristc Boulay- Pâty du même endroit- J'avais pensépouvoir me les procurer ( Elisa n'en ayant pas conservé de copie) en m'adressant au secrétariat de la Société académique de Nantes , où ils sont déposés; mais ma demande étant demeurée sans réponse, je me suis vue forcée de renoncer au plaisir de les ajouter à ses Œuvres. Je regrette surtout de ne pouvoir faire connaître celui qu'elle fit sur le Combat des Trente , qui était un petit poëme divisé en trois chants ; V Apparition j le Défi et le Combat, qui contenait dans le second chant un passage entre les deux chefs de ce combat mémorable (1) , dont les vers auraient
(i) Le Combat des Trente eut lieu dans le quatorzième siècle entre trente Bretous et trente Anglais , et mit fin aux dissensions continuelles que faisaient naître, chez ces peuples voisiqs, la haine qui les animait l'un contre l'autre. Les Bretons avaient à leur tête le brave maréchal Jean de Beaumanoir, et les Anglais l'intrépide et farouche Richard Brembro. La victoire demeura aux Bretons ; et , pour l'attester, un monument fut élevé à l'endroit même où le combat se passa. Ce lieu se nommait Chéne-de- Mi-Voie; il était ainsi appelé parce qu'il y avait un chêne et qu'il se trouvait placé à mi^hcmîn de la demeure des deux chefs.
DELISA MERCŒUR. CXV
mérité d'être conservés comme de graves sentences. Pour s'en assurer, voir à la note cidessous huit de ces vers, dont la force et la justesse m'avaient tellement frappée, que je ne les ai jamais oubliés , et qui me semblent d'autant plus remarquables qu'Elisa n'avait pas dixsept ans lorsqu'elle les fît (i). Ses progrès dans la poésie devinrent si sensibles qu'on ne tarissait pas sur son éloge ; et comme la louange est le véritable stimulant de l'esprit , M. Mélinet , qui regardait les succès qu'elle obtenait comme autant de pas faits sur le chemin qui conduit le poète à la fortune , afin de la faire arriver plus tôt à ce but, ne manquait jamais de lui montrer ce qu'on lui écrivait de flatteur sur son talent (2).
Ah ! songe que frapper qui ne peut se défendre Est un triomphe avilissant.
Oui , lorsque le guerrier, de sa colère esclave , A soif à chaque instant d'un massacre nouveau, Le héros disparaît sous l'armure du bravo , Il ne reste plus qu'un bourreau.
On déshonore un souvenir
En le consacrant par des crimes.
{t) Parmi les éloges prodigués au talent d'Elisa et qui lui par-