CXXVIII MEMOIRES
lui en conserva-t-elle , tant qu'elle vécut, la plus vive reconnaissance; et, pour qu'elle ne s'éteignît pas avec elle, en mourant elle l'a déposée dans mon cœur. Bon et digne homme ! que j'aurais été heureuse de pouvoir, ainsi que je le désirais , confier à ses presses qui ont fait connaître au monde les premières pensées d'Elisa Mercœur la tâche de lui révéler ses dernières!... Dieu m'est témoin que pour me faire abandonner ce projet , car je ne connais point de moyen de lutter contre l'impossible , il m'a fallu des raisons aussi fortes que celles qui me clouent à Paris, et qui m'ont obligée d'y contracter des engagemens avec des imprimeurs.
Dès que le volume d'Elisa parut, elle s''empressa de faire parvenir les exemplaires à ses souscripteurs, et elle en présenta un au maire et au préfet, M. le vicomte Alban de Villeneuve, qui prit dès lors à son sort un intérêt si vrai,
engagée à rassembler toutes les pièces qu'elle avait faites en un ■volume, de se contenter de ses seuls déboursés pour l'imprimer, il renonça à toute espèce de gain, ou, du moins, s'il en préleva, ne fut-ce que celui si profitable à l'âme : la satisfaction que procure 1« souvenir d'une bonne action. L'édition d'Elisa , tirée à sept cent cinquante exemplaires sur papier vélin , ornée d'une lithographie et de culs-dc-lampes , format in- 12 , coûta , tout frais compris, S5q fr., dont M. Mélinet ne voulut recevoir que 3oo fr. eu espèces, et prit le reste en volumes au prix des souscripteurs.
DELISA ItfEKCŒUR. GKXIX
Cl, cela fait, elle écrivit la lettre suivante à M. de Chateaubriand, en lui adressant un volume de ses poésies.
« Monsieur le Vicomte ,
«Doit-elle espérer son pardon, celle qui , sans <r avoir obtenu votre aveu, ose aujourd'hui vous « dédier ses faibles essais? Femme, jeune et Brea tonne, elle a cru que c^ trois titres auraient « peut-être quelques droits à la bienveillance « de l'illustre écrivain que la Bretagne a vu naî- « tre, que la France contemple avec un si juste « orgueil. Sans fortune, sans conseils, loin du « monde, dont ma pauvreté m'exile, loin des « modèles dont j'ai tant besoin , j'ai pensé , « Monsieur, qu'oubliant l'intervalle qui existe « entre nous, vous daigneriez vous pencher vers « moi et m'aider à m'élever en me tendant une « main tutélaire. Me serais-je trompée en espé- « rant cette noble protection ? Et tout cela, Mona sieur, ne serait-il qu'un songe? Ah 1 grâce pour « mon erreur, si c'en est une; mais il me semble « que le plus doux apanage du génie est de « pouvoir d'un sourire assurer le bonlipur de d ceux qui l'implorent. Du moins , Monsieur, j qu'un mot , un seul mot m'apprenne si votre 1. t
rXXX MEMOIRES
t jeune compatriote eut raison de croire à l'in- « dulgent regard de celui dont elle n'ose qu'en « tremblant se dire^
« Avec le plus sincère et le plus profond res- « pect , Monsieur le Vicomte, la très hum-
« ble, etc., etc. ,
« Elisa Mercœur. b
Nantes, 13 juillet 1827 =
Elisa n'attendit pas long-temps, comme on le verra en comparant les dates , la réponse qu'elle avait sollicitée de M. de Chateaubriand. Heureuse de la posséder, cette réponse qu'elle avait appelée de tous ses vœux et qu'elle eût voulu faire connaître au monde entier, elle courut aussitôt la montrer à M, Mélinet , qui la pria de la lui laisser jusqu'à la fin de la journée, afin de pouvoir la faire lire à quelques incrédules (i); et , le lendemain, la réponse de M. de Chateaubriand devint la nouvelle du jour : M. Mélinet l'avait insérée dans son journal.
« Comme c'est heureux pour le succès de cette petite, disait-on de tous côtés, qu'elle ait
(1) Beaucoup de personnes avaient pensé que M. de Chateaubriand ne se donnerait pas la peine de répondre à Elisa, parce qu'il était impossible, disaient-elles, que le plus grand écrivain de notre siècle Ht attention à l'hommage d'une jeune fille qui, bien que sa compatriote, n'en était pas moins qu'à son début.
DELISA MËRGOEUR. CXXXI
eu la. pensée de dédier ses Poésies à ce grand homme, sans cela peut-être n'eût-elle pas réussi ; il est si rare que l'on croie au talent des poètes de province, que, sans la réponse de M. de Chateaubriand , on aurait fort bien pu douter de celui de notre jeune muse : il y a tant de personnes qui n'osent juger d'après elles. » Réflexion qui fit dire à Elisa, comme le disait l'habitant de la Guadeloupe à son habit : « Oh ! ma chère réponse, que je te remercie !. . . » Car, dès lors, elle comprit toute l'influence qu'exerce sur la réputation de l'écrivain qui débute le nom et l'opinion de l'écrivain que la renommée a consacrée, et devant lequel tout s'incline!... Aussi n'attribua-t-elle point à son talent le succès sans obstacle qu'obtint son volume, mais à la célébrité que lui avait prédite l'illustre écrivain auquel elle l'avait dédié.
La réponse de M^ de Chateaubriand fît tant de bruit à Nantes, car les journaux semblaient prendre plaisir à la répéter, qu'on vint en foule solliciter d'Elisa la faveur de la lire dans l'original. A voir l'empressement qu'on mettait à s'en saisir et à l'attention qu'on apportait à en considérer les caractères, on eût dit une relique doit la vue et l'attouchement devaient mettre