‹ Œuvres complètes d'Élisa Mercœur de Nantes (volume 2)Chapitre 57 sur 264 · CLVI MEMOIRES · texte numérisé non relu

CLVI MEMOIRES

à M. Danguy était tout ce qui nous restait, ainsi que notre mobilier. Je crois réellement que le ciel eut pitié de nous, car la duchesse de Berri, en parlant, fit remettre à Elisa une somme de 1 5o fr. Le maire de la ville de Nantes lui écrivit, après le départ de Madame , de faire porter dix exemplaires de ses Poésies au secrétariat de la mairie, et avait joint à son billet le bon pour en recevoir le montant. Une dame anglaise lui paya un volume 5 guinées , et monseigneur l'évêque , que nous avions rencontré au palais de la princesse et qui avait paru s'intéresser beaucoup à Elisa, la força d'accepter plusieurs pièces d'or pour un volume» que nous lui portâmes pour sa nièce, en lui disant qu'elle devait le regarder comme un père , et qu'il la priait , si elle se trouvait jamais dans l'embarras, de s'adresser à lui. Elisa n'osa parler.

La perte qu'Elisa avait faite lui avait laissé une grande tristesse; dès cet instant elle désira de quitter Nantes; elle le désirait avec d'autant plus de raison que , depuis quelques mois , elle avait eu le malheur d'inspirer une violente passion à son vieil instituteur, M. Danguy, et qu'elle sentait que l'absence pouvait seule mettre un terme au supplice que cet amour lui faisait en

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durer; car la pauvre cnfaat ae pouvait s'habituer à entendre celui qui , toute sa vie , l'avait bercée de contes et de principes de grammaire française et latine , lui parler d'amour, et malheureusement cette passion , en entrant dans le cœur de ce brave homme, en avait banni la raison; il aimait Elisa d'amour, et prétendait qu'elle devait l'aimer de même ; que c'était le moindre prix dont elle devait payer les soins qu'il avait donnés à son éducation; qu'elle lui devait sa célébrité, puisque, sans instruction, elle n'aurait pu être poète ; qu'il était juste qu'il lui dût son bonheur... Et mille autres extravagances de ce genre... Son amour lui rendait tout possible; aucune considération, comme on va le voir, n'en devait empêcher l'accomplissement. Un jour que , fatiguée des efforts qu'il faisait depuis deux heures pour la faire consentir à devenir sa femme , elle lui dit qu'elle ne se déciderait jamais à épouser un homme qui avait quarante-huit ans de plus qu'elle. Il lui répondit que de même que l'amour égalisait tous les rangs , il égalisait tous les âges ; que l'on n'était jamais vieux quand on aimait (i), etc. Et , voyant que son argument était sans effet sur

(0 C'est cette réponse que M. Danguy fit à Elisa qui lui a servi

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elle, ji sortit en la menaçant de provoquer en duel un jeune homme qui , le croyant son tuteur, s'était adressé à lui pour faire des propositions de mariage à Elisa, et qu'il regardait comme le seul obstacle à son bonheur.

On doit sentir que la récidive de pareilles scènes ne devait pas peu contribuer à augmenter le désir qu'Elisa avait de quitter Nantes. Ce désir devint incessant.

Nous étions allées voir une de ses écolières qui était malade ; c'était une enfant de dix ans : je m'assis près de la mère qui travaillait à de la tapisserie, et Elisa s'assit près du lit de la. petite et s'occupa à lui faire une robe à sa poupée. Un monsieur, qui vint en visite, dit à la dame :

« Vous qui connaissez beaucoup de monde , madame^ vous devriez bien procurer à ma femme une bonne maîtresse de français pour ses filles.

— Ma foi, monsieur, lui dit cette dame tout en travaillant , je ne saurais vous en procurer une meilleure que mademoiselle Mercœur.

— Oh! celle-là, ma femme ne la prendrait pas; d'ailleurs si elle y consentait, moi je m'y opposerais.

rie modèle pour la déclaration d'amour qu'elle a fait faire par -ily à Zora'ide, dans le troisième acte de sa tragédie de Boabdil.

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— Eh! pourquoi , s'il vous plaît, vous y opposeriez-vous? lui dil-elle. Elle vit bien qu'il ne se doutait pas qu'Elisa était celle qu'elle lui proposait.

— C'est qu'il ne serait pas décent qu'une mère donnât une demoiselle poète pour maîtresse à ses filles; il est des préjugés, voyez-vous, qu'il faut savoir respecter. Si c'étaient des garçons, je ne dis pas , encore j'y regarderais à plus de quatre fois, mais des filles »

Elisq froissait la robe à poupée dans ses mains ; la sueur me ruisselait du front , la dame était au supplice.

« Je crois, monsieur, lui dit-elle, en poussant avec humeur le métier sur lequel elle travaillait, élever ma fille avec autant de décence que vous élevez les vôtres, et je crois aussi savoir respefcter les préjugés tout autant que vous le faites , cependant je vous avoue que je ne crois pas les fronder en donnant mademoiselle Mercœur pour maîtresse à Célina. Je n'ai qu'une fille, mais si j'en avais plusieurs, je puis vous assurer que je ne leur choisirais pas une autre institutrice, tant je suis convaincue que mademoiselle Mercœur possède tout ce que l'on peut exiger dans les personnes qui exercent une telle profession. »

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