‹ Œuvres complètes d'Élisa Mercœur de Nantes (volume 2)Chapitre 58 sur 264 · CLX MEMOIRES · texte numérisé non relu

CLX MEMOIRES

Le monsieur qui tenait à prouver ce qu'il avait avancé, dit en me montrant :

«Voyons, rapportons-nous-en au jugement de la maman de celte charmante demoiselle , dont les beaux yeux noirs sont constamment baissés sur son travail (il désignait Elisa), je suis sûr qu'elle sera de mon avis. »

Je fus empêchée de lui répondre par le mari de la dame qui entra dans ce moment, et s'écria en voyant Elisa qui habillait la poupée, car elle venait de finir la robe :

«Parlez-moi de cela, voilà la maîtresse qui joue avec l'écolière. — Vous jouez donc encore à la poupée , mademoiselle Mercœur?

— Quoi 1 mademoiselle est mademoiselle Mercœur, dit le monsieur tout confus. »

Ikvoulut balbutier quelques excuses; mais, sans l'écouter, Elisa embrassa la petite et nous sortîmes.

« Puisqu'il nous faut vivre du produit de mes leçons , mç dit-elle dès que nous fûmes dehors, cherchons des lieux où les mères pourront sans indécence me donner pour maîtresse à leurs filles; quittons Nantes, allons à Paris : tu sais bien que j'y dois recevoir une pension; M du moins on n'y méprise pas les poètes; on ne les

DELISA. MERCœUR. CLXI

regarde pas comme des réprouvés Ah 1 n'était-ce donc pas assez pour moi d'avoir à supporter l'amour insensé de M. Danguy, el d "être réduite à dévorer en silence le chagrin que me cause la perte de mon argent ! Mais non , ma dose de malheurs n'était pas assez forte , il a fallu y ajouter... Il n'y manque plus rien maintenant!... »

La dame chez laquelle s'était passée la scène que j'ai racontée vint nous voir le lendemain; elle fut extrêmement affligée de trouver Elisa au lit avec une forte fièvre. La jeune fille qui avait si courageusement résisté aux coups de l'adversité avait succombé sous ceux du dédain.

Elle fut quinze jours sans pouvoir sortir du lit , la fièvre ne la quitta pas tout ce temps. Ce fut dans l'agitation de cette longue et pénible fièvre qu'elle composa sa pièce de la Gloire. Je l'écrivais sous sa dictée. Je ne saurais rendre tout ce que m'ont fait souffrir les réflexions et les applications continuelles qu'elle se faisait lorsqu'elle passait en revue les infortunes des martyrs de la gloire et les outrages dont on se plut de tout temps à les accabler; mais lorsqu'elle en vint aux dégoûts dont on avait abreuvé la vie du Tasse , aux honneurs trop tardifs qu'on

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