SONGE
« Quand au feu qui languit s'unit une autre flamme , « C'est bientôt d'un bûcher la pétillante ardeur ;
(c Ainsi , pour brûler votre cœur, « L'âme de vos aïeux va s'unir à votre âme.
« Que ce feu qui jaillit échappé du tombeau « Vers les champs de l'honneur vous guide, vous entraîne ^ « Grèce, relève-toi ! de ta pesante chaîne « Se brise le dernier anneau.
« Je vais donc retrouver mon antique patrie : (( Je la vois s' élançant, intrépide aux combats; «Loin d'elle un lâche effroi, lorsqu'elle se confie '« Aux accens de Léonidas.
« L'esclavage n'est plus ; sa gloire qui s'achève
« Embellit de lauriers son front victorieux;
« Au temple de la paix elle suspend le glaive -,
« Et ses vœux, son encens , vont monter vers les cieux. »
ïl dit; et dans les flots de l'océan des mondes Il se perd élevé sur un char vaporeux : Tl dit; et maintenant c'est du bruit seul des ondes Que gémit au désert l'écho silencieux.
Noble Léonidas , que le tyran succombe ;
Qu'il meure : contre lui viens diriger leurs bras ,
(,E SOiNGE. 85
Et que les Grecs vengés montrent qu'ils ne l'ont pas Réveillé vainement du sommeil de la tombe !
Oui , que, dignes encor du nom de tes enfans , N'écoutant plus la voix de leurs craintes stériles , Ils frappent!... lA bientôl , revciius Iriomphans , Que du sang des bourreaux leurs glaives dégouttans « Se déposent aux Tbcrmopyles.
(Janvier 1827.)
Sublime, ri s'élcTant de mjrstère en mjratére , La peiMée est aux cieuz, quand TLomme ett aur la terre. ËLisi MtncoDi.
L'harmonie est la voii , la nature est son âme.
Le Bbos.
Amante des Regrets , sœur de la Rêverie , Viens , j'ai besoin de pleurs ^ cette lyre adoucie Mollement redira des chants dictes par toi. Tendre Mélancolie , ah ! viens , et conduis-moi Près de l'onde mobile , au timide murmure , Quand le printemps lui prête un voile de verdure , Et que son flot , bruni de l'ombrage des fleurs , Se parfume en fuyant de leurs fraîches odeurs. Cherchant la volupté qui naît au sein des larmes , Ici l'homme pensif rêve et trouve des charmes. Le poète, qui cède à son émotion ,
Délicieusement guide un brûlant crayon -,
Là, sa lyre prélude à sa noble harmonie,
Là , des illusions s'éveille la magie :
Sa vie est suspendue , et dans le sein des bois
L'Enthousiasme parle. Attentive à sa voix,
Sublime , et s'élevant de mystère en mystère ,
La pensée est aux cieux, quand Thomme est sur la terre.
Bien loin de mes regards tous ces riants tableaux !
Que de moins doux objets s'offrent à mes pinceaux !
J'aime , lorsque la nuit du jour redit l'absence ,
Tour à tour écouter le bruit et le silence.
Un nuage a caché le bleu pâle des cieux :
Appelant le sommeil à sons lents et pieux ,
La cloche qui se plaint au lointain presbytère
Jette la dixième heure à l'écho solitaire.
Viens , Méditation , viens donc , voici l'instant -,
Mon âme te désire, et t'appelle, et t'attend.
La nocturne rosée apportant la froidure ,
A des rameaux en fleurs rafraîchi la verdure.
Le nuage s'éloigne , un paisible rayon
Brille timidement en glissant au vallon.
Le saule qui s'incline et fait trembler son ombre.
Sur le gazon mouillé , tour à tour clair et sombre ,
Agité faiblement , et s'émeut , et gémit ,
Et l'inspiration descend à ce doux bruit.
Ah ! puissent tous les sons de l'hymne qui commence
Monter vers le séjour où s'enfuit l'espérance.
Lik PENSEE. 91
A la voix de son Dieu , sortant d'un long sommeil,
Pour la première fois la terre à son réveil ,
A la fin s'échappant du sein des nuits profondes,
Dans la route des cieux voyait briller les mondes.
Mais de Thomme au matin de la Création ,
Le cœur ne s'entr'ouvrant à nulle émotion ,
Froid et sans battement ne sentait point la flamme
De ce rayon sacré , ce pur soleil de l'àme ,
De la pensée enfin. Calme comme la mort,
L'homme déjà créé n'existait pas encor. % #
Contemplant sans aimer la céleste harmonie ,
Vainement à ses yeux tout riait à la vie.
La tige en vain penchait sous le doux poids des fleurs ,
Tout était sans parfum , saus éclat , sans couleurs.
Mais celui qui , régnant dans la haute patrie ,
Environné des jets de sa gloire infinie ,
Les embrasant du fou de ses puissans regards ,
De l'ombre fit jaillir tous les mondes épars.
Dieu voulut achever son imparfaite image ;
Il voulut à son âme enseigner ce langage
Que l'ange peut entendre , et qu'aux divins concerts
Le séraphin soupire en chantant l'univers.
Sa main , pour enflammer cette argile mortelle ,
D'un céleste flambeau détache une étincelle :
L'étincelle s'échappe et vient brûler son cœur.
Quel effet naît soudain de ce feu créateur !
La nuit est dissipée , il n'est plus de distance
Qui l'éloigné de Dieu : l'homme s'éveille ! . . . Il pense ! . . .
Penser fut admirer : combien avec transport ,
Brillante des baisers de l'astre aux reflets d'or ,
Jl contemple , charmé , la terre épanouie ,
Qui semble éclore enfin au souffle de la vie.
Il marche : à chaque pas de sublimes beautés
Réclament ses regards doucement enchantés.
A sa pensée , alors , et hardie et profonde ,
Tout vient de révéler qu'il est le roi du monde.
Les exilant aux pieds d'un roi plus grand encor,
L'aile dfe4a prière , en son magique essor
De sa voix répétant les divines louanges ,
Unit les chants nouveaux à l'hymne saint des anges.
Heureux dont la pensée, ainsi qu'aux plus beaux jours,
Est au temps des malheurs pure et libre toujours.
Mais lorsque le remords, comme un voile funeste ,
S'étend sur la clarté de ce flambeau céleste ,
Malheureux qui , plongé dans un calme trompeur,
Croit imposer silence aux reproches du cœur.
Semblable aux traits brûlans que recouvre un nuage ,
Dans le fond de son âme il enferme l'orage.
Il semble encor presser la coupe des plaisirs ,
Mais sa pensée est là -, de cruels souvenirs
Veillent pour l'y poursuivre -, et l'accablant sans cesse ,
Dans son sein est la mort , sur sa bouche est l'ivresse.
En s'éveillant jadis , quand mon vague désir Sous des roses cachait un riant avenir, Crédule et me berçant de songes d'espérance ,
LA PBNSFE, C
Un moment du bonheur je respirai l'essence -,
Sur sa perte bientôt une larme coula ,
L'infidèle bonheur loin de moi s'exila;
Mais il fuyait en vain, je Ic^rèvais encore.
Tel, lorsque nuançant la toile qu'il colore.
En fixant les doux traits que l'amour a connus ,
Le pinceau fait revivre un objet qui n'est plus;
Telle , pour rappeler sa légère présence ,
Ma pensée en parlait : il n'était plus d'absence ,
Quand le pressentiment vint me faire pâlir;
Je n'osai plus rêver , et j'appris à souffrir.
A l'heure où le jour cède à l'ombre qui s'incline ,
Lorsque je descendais h penchante colline,
Ma main, pour écarter comme un poids de douleur.
Involontairement se posait sur mon cœur.
Il me semblait entendre une voix inconnue
Murmurer quelques sons; je m'arrêtais émue;
Et ce n'était , hélas ! que le passager bruit
De la feuille qui tombe ou du vent qui gémit.
Je m'asseyais alors , et j'écoutais, pensive,
Le triste et doux soupir de la brise plaintive.
Mais pourquoi donc ainsi m'arreté-je souvent ?
Pourquoi, tout effrayée, écouté-jc en tremblant?
Eh bien ! c'est qu'une vague et funeste pensée
Passe, accablant fardeau, sur mon âme affaissée;
Et qu'altristaut mon cœur, la voix de l'avenir
De la fuite des jours tout bas vient m'averlir.
O lyre! er exhalant l'adieu de l'harmonie,
Si tu peux résonner sous l'aile du génie,
Souriant au trépas , sans éprouver d'effroi ,
Je dirai , quand sa main viendra peser sur moi :
« La mort versant l'oubli dès peines qu'elle achève,
« Est le dernier repos ! . . . C'est un sommeil sans rêve. »
(Janvier 1827.)